Ben Brown, galeriste à l’œil aiguisé

Le 19 mars 2020, par Pierre Naquin and Carine Claude

Il est l’un des plus fins connaisseurs de l’art italien d’après-guerre. Ancien des maisons de ventes, ce Britannique a fondé deux galeries, à Londres et Hong Kong, dans lesquelles la production contemporaine règne en maître.

Ben Brown
Courtesy Ben Brown Fine Arts

Ben Brown aura passé plus de dix ans à la tête du département art contemporain de Sotheby’s, pour lequel il a créé la section des ventes d’art italien. Il fait d’ailleurs figure d’autorité dans ce domaine, notamment pour Lucio Fontana et Alighiero Boetti. Après deux années à la codirection des Waddington Galleries à Londres, il a décidé de s’implanter en 2004 en plein cœur du quartier de Mayfair en ouvrant sa propre enseigne, Ben Brown Fine Arts. En 2009, il prend un virage stratégique en inaugurant un nouvel espace permanent au Pedder Building de Hong Kong, bâtiment historique de l’ancienne colonie devenu un haut lieu de l’art contemporain. Partageant son temps entre ces deux pôles, il court également les foires. Entretien dans la foulée de l’Armory Show, à New York, et de la Tefaf de Maastricht où, depuis 2017, il occupe un siège de membre du conseil d’administration.

D’où vous vient cet intérêt pour l’art contemporain italien ?
Cela a commencé bien avant mon passage par les ventes aux enchères. À l’époque, ces artistes étaient encore peu représentés sur la place britannique. Et pour tout dire, je parle italien, ce qui a facilité les choses dans mes relations avec les plasticiens de ce pays, que j’ai fini par tous bien connaître. Vers le milieu des années 1990, la directrice du département art contemporain de Sotheby’s, dont j’ai pris la tête par la suite, était elle-même italienne, ce qui a eu une certaine influence sur la présence des artistes transalpins dans cette société. On a commencé à voir passer davantage d’œuvres de Fontana, de Boetti et d’autres. Après son départ, j’ai développé une section à part entière consacrée à cet art au sein de la maison de ventes.
Fontana et Boetti, entre autres, semblent être vos artistes fétiches…
Peu de temps après l’inauguration de mon nouvel espace sur Cork Street, à Londres, la première exposition y a été consacrée à Lucio Fontana.Le commissaire en était l’éminent historien d’art Enrico Crispolti. Je suis d’ailleurs un spécialiste des céramiques mystiques et religieuses créées par Fontana. Cet artiste d’origine argentine, fondateur du mouvement spatialiste, a passé une grande partie de sa vie en Italie. Dans les années qui ont suivi, je me suis concentré sur Alighiero Boetti, avec un focus sur ses fameuses œuvres textiles, ou encore sur Mimmo Rotella. Tout cela était très ancré dans les relations personnelles que j’ai pu entretenir avec ces personnalités.

 

Exposition  «Awol Erizku Slow Burn», en 2018 à la galerieBen Brown Fine Arts Hong Kong.
Exposition  «Awol Erizku Slow Burn», en 2018 à la galerie
Ben Brown Fine Arts Hong Kong.

Comment leur cote a-t-elle évolué ces dernières années ?
Le marché de l’art italien contemporain est relativement stable. Selon les artistes, il peut, bien entendu, monter ou descendre un peu. Si on prend le cas de Fontana, certaines de ses peintures, celles qui sont très acérées, très nettes, ont vu leur prix nettement augmenter. Mais sa cote est assez stable. Par exemple, on peut encore trouver certaines de ses céramiques à des prix raisonnables, même si le travail fourni par deux ou trois autres marchands, qui sont comme moi très actifs dans cette spécialité, a fait pas mal monter les prix. Le marché de Boetti est lui aussi plutôt stable : il monte avec une certaine régularité, ce qui est assez sain. Ses prix ont ainsi progressé de près de 20 % ces dernières années. C’est un bon signal.
Ces artistes d’après-guerre attirent-ils une nouvelle génération de collectionneurs ?
Si l’on reprend l’exemple de Fontana et de Boetti, leur marché est très international. Que ce soit en Asie, en Europe et aux États-Unis, ils sont connus et collectionnés depuis longtemps. Malheureusement, la base historique de leurs collectionneurs est vieillissante, dont certains sont décédés. Mais la nouvelle génération s’intéresse tout de même à eux. Je suis assez chanceux, en ce sens...

Qu’est-ce qui a motivé l’ouverture d’une succursale à Hong Kong ?
Après l’inauguration de ma galerie à Londres en 2004, j’ai assez rapidement cherché à m’agrandir. Au Royaume-Uni, il y avait un énorme marché, une énorme compétition, et c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui. À Hong Kong, c’était exactement l’inverse ! Vers 2007-2008, j’ai commencé à chercher un espace. J’en ai trouvé un, dans un immeuble historique avec une situation centrale et un bon accès, mais l’état du bâtiment était alors déplorable. Aujourd’hui, nous y montrons alternativement nos artistes et des expositions plus historiques. Nous passons de Pablo Picasso à Alighiero Boetti ou Sean Scully. L’idée est de proposer un programme d’expositions d’art occidental taillées sur mesure pour le marché asiatique. En parallèle, je cherche également à développer mon activité aux États-Unis, pourquoi pas en installant un nouveau lieu à New York.

 

Exposition «Hank Willis Thomas : The Beautiful Game», en 2017 à la galerie Ben Brown Fine Arts de Londres. Courtesy Ben Brown Fine Arts
Exposition «Hank Willis Thomas : The Beautiful Game», en 2017 à la galerie Ben Brown Fine Arts de Londres.
Courtesy Ben Brown Fine Arts

Votre objectif était-il de toucher les collectionneurs de Hong Kong ou de vous adresser à toute la Chine ?
C’est une aire géographique dans laquelle il est difficile de faire des affaires, surtout depuis que la croissance économique de la Chine continentale s’est emballée. Lorsque je me suis installé en 2009, je me suis dit qu’il faudrait quatre ou cinq ans pour que les Chinois achètent de l’art occidental. Ma force était qu’à Hong Kong je connaissais déjà des collectionneurs. C’est pourquoi je me suis concentré sur ce réseau, ce qui a payé jusqu’à présent. Quoi qu’il en soit, lorsque l’on s’attaque au marché chinois, il vaut mieux choisir soit Hong Kong, soit la Chine continentale, mais il est difficile d’être présent sur les deux simultanément. Les mentalités sont finalement assez différentes.
Pourriez-vous décrire la situation du marché de l’art occidental à Hong Kong ?
Les galeries européennes ou américaines qui s’installent à Hong Kong ou à Singapour doivent avant tout développer leurs qualités relationnelles. Honnêtement, si vous êtes convaincu par un artiste et que vous arrivez à communiquer votre enthousiasme aux acheteurs locaux, le succès est assuré. En Asie, les gens achètent des œuvres avant tout parce qu’ils vous font confiance et qu’ils vous apprécient.
La situation politique a-t-elle affecté votre activité ?
Je suis très triste pour Hong Kong. Depuis les élections de novembre dernier, la situation se stabilise un peu sur le plan politique et les manifestations se concentrent désormais sur les week-ends. Cependant, je ne vois pas ce qui pourrait améliorer le contexte général, si ce n’est la démission de l’exécutif et de Carrie Lam. Mais je ne pense pas que cela se produira. Et à présent, avec le virus…
Comment envisagez-vous l’évolution de votre galerie hongkongaise ?
Très sincèrement, je suis à un carrefour. Je vais sans doute redonner une nouvelle direction à la galerie, réduire un peu les coûts ou limiter ma participation à certains salons, sauf pour les plus importants comme la Tefaf. Mais je ne pense pas que les foires asiatiques retrouveront leur éclat à court terme. Beaucoup sont annulées. La situation politique à Hong Kong reste délicate. De plus, nous n’avons toujours pas de visibilité sur les conséquences du Covid-19. Il est indéniable que nous vivons dans une période d’incertitude économique. 

BEN BROWN
en 5 dates
2004
Création de BenBrown Fine Arts dans le quartier de Mayfair à Londres
2005
Première exposition dédiée à Lucio Fontana, curatée par l’historien d’art Enrico Crispolti
2009
Ouverture d’une nouvelle galerie à Hong Kong
2012
Première présentation d’Alighiero Boetti à Hong Kong
2017
Devient membre du conseil d’administration de la Tefaf.