Beauté idéale fang devenue icône de l’art

Le 22 novembre 2018, par Anne Foster

Cette effigie fort ancienne, rapportée par un administrateur colonial, a fait l’admiration de collectionneurs et été le joyau d’expositions. Elle sera le fleuron d’une vente prochaine à Drouot.

Afrique équatoriale atlantique, Gabon, peuple fang, groupe ntumu, XIXe siècle. Buste féminin, figure d’ancêtre du Byeri (eyema byeri), bois à épaisse patine noire (suintante par endroit) et laiton, h. 35 cm.
Estimation : 1/1,5 M€

Une certaine magie émane de ce buste féminin, comme souvent devant des œuvres d’art exceptionnelles. Par son intériorité, son hiératisme serein, cette effigie atteint l’immortalité des chefs-d’œuvre. Mais aussi par sa qualité plastique : l’harmonie du visage, du front bombé à la bouche étirée en «moue fang», traçant la forme d’un cœur, la coiffure s’arrêtant juste à la nuque, le haut cou ceint d’un collier en laiton attaché sur l’arrière par un entrelacs unique selon Louis Perrois de lamelles métalliques ; le buste étroit aux épaules bien dessinées ; le torse, d’où jaillissent les petits seins coniques d’une jeune fille tout juste pubère, orné d’une plaque de laiton… Des plumes rouges de perroquet devaient surmonter ce doux visage, comme l’indiquent des encoches au sommet du crâne. Tout est un poème d’équilibre, exprime la maîtrise d’un grand sculpteur. Elle a été vénérée durant de nombreuses décennies ainsi que l’atteste la patine noire, croûteuse, et suintante. Les orbites, marquées d’épaisses traces de résine, devaient abriter des pupilles en rondelles de laiton ; de longues traînées de larmes semblent couler le long des joues jusqu’à la commissure des lèvres. Mais ces traces ne sont qu’un hasard. La fonction primordiale de l’eyema byeri est de protéger le coffre-reliquaire en écorce cousue (nsekh byeri) renfermant des ossements principalement des fragments de crânes et de tibias des ancêtres de la lignée. Certaines effigies sont représentées en buste ou en demi-figure, sur un pédoncule monoxyle enfoncé dans le reliquaire. L’importance rituelle de ce dernier est également soulignée par l’extrémité manquante des avant-bras, témoignant vraisemblablement de prélèvements de bois effectués sur cette partie de la sculpture, des décennies durant, pour renforcer l’efficacité magique de «médicaments» coutumiers. Le pasteur Samuel Galley, à propos du Byeri, écrit : « La boîte […] est souvent surmontée d’une statuette. Cela représente une divinité. Le Fañ honore le Byeri, il lui fait des offrandes, l’enduit de ba (poudre de bois rouge), de sang ; il lui offre de la nourriture, puis la mange lui-même. […] Le Byeri est jugé capable de favoriser la chasse et la pêche, de rendre les femmes fécondes, de donner beaucoup de richesses». Louis Perrois, dans la notice du catalogue de la vente d’art africain où figure ce buste, conclut : « Juché sur un coffre-reliquaire, il pouvait ainsi jouer son rôle de gardien des ossements des ancêtres et de médiateur entre les morts et les vivants. » Icône, plus qu’idole, cette jeune fille éternelle devient le guide auquel on peut se confier, la personnification du passé et la confiance dans l’avenir.

vendredi 14 décembre 2018 - 15:30 - Live
Salle 4 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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