Beau fixe sur les arts basques

Le 09 juillet 2020, par Philippe Dufour

Depuis une vingtaine d’années, le marché de l’art basque poursuit sa trajectoire ascendante. Très bientôt, une vacation permettra de retrouver les ténors de ce mouvement, d’Arrue à Ribera, en passant par Floutier et Vilotte.

Pedro Ribera (1867-1949), Fandango à Saint-Jean-de-Luz, huile sur toile, 41 55 cm.
Estimation : 70 000/80 000 

Une conjoncture exceptionnelle
À l’évidence, le marché de l’art basque fait preuve aujourd’hui d’une vitalité que d’autres territoires de l’Hexagone peuvent lui envier. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un engouement récent, car le retour en grâce de ces artistes – il est vrai, déjà célèbres de leur vivant – a débuté dans les années 1990. On peut voir là, également, une conjonction de facteurs qui a pu, en vingt ans, consolider ce marché : « On pourrait même parler d’un écosystème favorable », précise maître Patrice Carrère. D’abord, il y a ce contexte culturel très dynamique : les institutions régionales – à l’image du musée Basque de Bayonne – effectuent à travers expositions et publications un remarquable travail sur l’identité régionale. Elles achètent aussi quelques pièces emblématiques, à l’instar de collectionneurs locaux qui complètent avec soin leurs ensembles. Mais ils ne sont plus les seuls : « Il existe une réelle clientèle internationale, composée d’expatriés et de membres de la diaspora basque, établie aujourd’hui aux États-Unis et en Amérique latine », comme le rappelle à son tour maître Marie-Françoise Carayol, de Biarritz enchères OVV. À ceux-là est venue s’ajouter une catégorie inédite d’acheteurs, qui, depuis quelques années, occupe le devant de la scène des enchères : « Ce sont les nouveaux arrivants, français ou étrangers, tombés amoureux de la région. Ils acquièrent ici des demeures remarquables, et désirent maintenant les remeubler dans le goût qui avait présidé à leur construction, principalement dans l’entre-deux-guerres », ajoute Patrice Carrère. Dans cette démarche exigeante, une personnalité haute en couleur a fait figure de pionnier, au début des années 1990 : Karl Lagerfeld. « Dans sa villa Elhorria, à Biarritz, le couturier collectionneur avait accumulé les céramiques de la manufacture de Ciboure, en particulier celles de style néo-grec, produites au tout début des années 1920 », rappelle maître Arnaud Lelièvre, de Côte basque enchères OVV à Saint-Jean-de-Luz. Cette même maison a vendu 77 105 €, le 3 août 2019, un ensemble mobilier de salle à manger et de salon dessiné par Benjamin Gomez, sculpté de danseurs et de joueurs de chistera vers 1941 : voilà qui atteste du regain d’intérêt que l’on porte aussi au très bel ameublement basque.

 

Ramiro Arrue (1892-1971), Marins et kaskarote, huile sur panneau signée en bas à droite, 36 x 46 cm. Estimation : 20 000/30 000 €
Ramiro Arrue (1892-1971), Marins et kaskarote, huile sur panneau signée en bas à droite, 36 46 cm.
Estimation : 20 000/30 000 

Arrue et Ribera, chantres des villages et des fêtes
Retour à Guéthary, où brilleront surtout les représentants de l’école de peinture régionale… Si sa vogue débute dès 1854, au moment où l’impératrice Eugénie lance Biarritz, la province atlantique ne commence véritablement à attirer les peintres qu’à la fin du XIXe siècle. Ils affluent alors de tous les horizons, et vont constituer à Ciboure le fameux « groupe des neuf », qui puisera exclusivement son inspiration dans les scènes de la vie locale (voir encadré page 17). Parmi eux, un certain Pedro Ribera. Il est Espagnol, né à Madrid, mais se forme aux Beaux-Arts à Paris. Il présente au Salon des artistes français de 1900 Le Fandango à Saint-Jean-de-Luz, son chef-d’œuvre, qui sera décliné en plusieurs versions par l’artiste ; l’une est aujourd’hui présentée dans la boutique luzienne de la Maison Adam, deux autres sont conservées au musée Basque de Bayonne. À Guéthary, un exemplaire de ce tableau iconique, issu d’une collection particulière locale, sera proposé avec une estimation de 70 000/80 000 €. Cependant, l’artiste phare de la région, car le plus connu du grand public grâce à des expositions régulières, c’est bien sûr Ramiro Arrue, originaire de Bilbao et tombé amoureux de ce versant des Pyrénées. Son trait précis a magnifié les types populaires basques – des villageoises aux pêcheurs, en passant par les bouviers et les danseurs –, saisis dans des attitudes quasiment hiératiques. Ses œuvres enregistrent désormais des résultats à six chiffres, à l’image des 243 000 € offerts pour La Mère, une toile présentée par Côte basque enchères OVV, à Saint-Jean-de-Luz le 5 août 2017, ou des 110 700 € raflés par les Pelotaris à Guéthary, le 27 avril 2019 et déjà par l’entremise de Carrère & Laborie OVV. Cette année, ses Marins et kaskarote, une huile sur panneau issue d’une collection d’Arcangues, devraient sans doute dépasser les 20 000/30 000 € escomptés. De sa main encore, un paysage sur panneau plein de sérénité, la Vue de Sare, se laissera approcher pour 8 000/9 000 €. Autre chroniqueur de la vie locale, de ses travaux et de ses fêtes : Benjamin Gomez. Architecte de son état, mais aussi décorateur et peintre, il a également figuré des Pelotaris en 1924 ; ceux-là illustrent sa synthèse étonnante – et réussie – entre le traditionalisme, palpable dans les arrière-plans, et le modernisme synthétiste des personnages. Aussi le panneau se positionne-t-il comme l’un des lots les plus attendus de la vente, avec une estimation à 45 000/50 000 €. Du côté des paysagistes, on retiendra Pierre Labrouche, dont la toile décrivant le village biscayen de Mundaka (3 000/4 000 €), dénué de présence humaine, est dépouillée de tout anecdotisme. Mais le véritable héraut de la terre basque demeure Louis Floutier, pourtant natif de Toulouse. Il s’est véritablement consacré à la représentation de la région, dans un style postimpressionniste, avec deux thèmes de prédilection : le port de Saint-Jean-de-Luz et la montagne de La Rhune. On la retrouve justement avec une Ferme basque devant La Rhune au printemps brossée sur panneau, accessible à 000/3 000 €.

 

Benjamin Gomez (1885-1959), Pelotaris, 1924, huile sur panneau signée et datée «septembre 1924» en bas à droite, 176 x 125 cm. Estimation 
Benjamin Gomez (1885-1959), Pelotaris, 1924, huile sur panneau signée et datée «septembre 1924» en bas à droite, 176 125 cm.
Estimation : 45 000/50 000 


L’art de vivre au quotidien
Dans les somptueuses villas de la côte, où se marient harmonieusement formes de l’art déco et inspiration régionaliste, triomphent aussi les accessoires, utilitaires ou décoratifs, évoquant l’univers basque. Parmi les vedettes s’imposent les productions de la manufacture de Ciboure, fondée par le trio Lucat, Floutier et Vilotte en 1919. À leur sujet, rappelons que les pièces les plus recherchées – et les plus chères – sont celles du tout début, peintes à la manière grecque. On se souvient en particulier d’un vase fuseau de ce style (d’une hauteur de 73 cm), parti à 15 795 € le 8 avril 2017, chez Côte basque enchères OVV. Abordables seront les artefacts proposés à Guéthary, car plus tardifs, datant de 1921-1945. Un vase en grès à décor tournant, représentant des Bouviers basques et des personnages de retour du marché, est à saisir pour 600/800 €, un autre de la même période d’Étienne Vilotte étant animé de Bouvier basque et berger accompagné de ses brebis (500/600 €). De son côté, Louis Floutier aura même fourni à la manufacture de Digoin, en Bourgogne, les dessins d’un service de vaisselle Cerbitzua en faïence fine. Composé de cinquante-sept pièces, ce grand classique sera à votre portée pour 1 000/1 500 €, avec ses scènes campagnardes typiques et ses ailes marquées du lauburu, la fameuse croix à quatre virgules… De quoi emporter chez soi une petite part du vigoureux esprit basque !

 

Ciboure, période d’Étienne Vilotte, 1921-1945. Vase en grès à décor tournant représentant des Bouviers basques et des personnages de retou
Ciboure, période d’Étienne Vilotte, 1921-1945. Vase en grès à décor tournant représentant des Bouviers basques et des personnages de retour du marché, marqué sous la base, h. 25 cm.
Estimation : 600/800 €
 
Le groupe des neuf à Ciboure
 
Georges Masson (1875-1948), Pays basque, façades ensoleillées, huile sur toile signée en bas à droite, 41 x 32,8 cm. Estimation : 3 000/4 
Georges Masson (1875-1948), Pays basque, façades ensoleillées, huile sur toile signée en bas à droite, 41 32,8 cm.
Estimation : 3 000/4 000 

Est-ce en raison de son authenticité, différant de l’atmosphère plus mondaine de sa voisine Saint-Jean-de-Luz ? Après la guerre de 1914-1918, le port de pêche de Ciboure attire comme un aimant tous les artistes partageant une admiration commune pour le Pays basque. Ils peignent là les quais bordés de maisons centenaires à pans de bois, les bateaux sur les eaux miroitantes des bassins ; et plus loin, les villages et les fermes blanches, immuables. Certains s’installent à la pension Anchochury, dont on dit encore que la propriétaire acceptait d’être payée en tableaux… En 1923, toute cette bohème en quête de couleur locale s’organise sous la bannière du « groupe des neuf ». Si quelques-uns sont originaires de la région, tels Charles Colin, Pierre Labrouche et Georges Masson, d’autres viennent de l’autre côté de la frontière espagnole, dont Ramiro Arrue et Pedro Ribera ; quant à Jean-Gabriel Domergue et Roger Virac, ils sont originaires de Paris, tandis que René-Maxime Choquet est natif de Douai… La plupart sont peintres, mais Henri Godbarge a reçu une formation d’architecte, et devient bientôt célèbre pour ses demeures de style néobasque. Sur les quais de Ciboure, la colonie croise souvent une autre célébrité, en villégiature mais née ici : Maurice Ravel, avec lequel certains, à l’exemple d’Arrue, lieront connaissance.
à savoir 
Arts du Pays basque
Samedi 25 juillet, Guéthary Carrère & Laborie OVV (toutes illustrations).
Autres rendez-vous basques Dimanche 19 juillet, Biarritz. Biarritz enchères OVV.
Samedi 8 août, Saint-Jean-de-Luz. Côte basque enchères Lelièvre- Cabarrouy OVV.


à voir
« La poterie d’art de Ciboure 1919-1995 »
Musée basque et de l’histoire de Bayonne.
Du 18 juillet 2020 au 3 janvier 2021.
www.musee-basque.com



 
samedi 25 juillet 2020 - 14:30
Guéthary - 680, Chemin du Trinquet - 64210
Carrère & Laborie
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