Béatrice et Patrick Caput, une collection de taille

Le 18 octobre 2018, par Céline Piettre

Les miniatures ne souffrent pas la médiocrité. Celles réunies pendant cinquante ans par ce couple de collectionneurs d’arts premiers sont à la hauteur de leur réputation, promettant authenticité et plaisirs esthétiques.

Iles Marquises. Ornement ivipo’o représentant un tiki, os, h. 5 cm.
Estimation : 30 000/40 000 €

Pour l’expert en arts africains et océaniens Patrick Caput, qui se sépare aujourd’hui de sa collection, peu importe la taille de l’objet, seule la qualité compte. Les quarante-trois pièces proposées à Drouot par Binoche et Giquello, des miniatures en grande majorité, n’ont donc pas été achetées pour leurs modestes dimensions. À la différence de certains inconditionnels ne jurant que par les petits objets  tels Frank Herreman ou le couple Stanoff, que le collectionneur connaissait bien , Patrick Caput vise avant tout l’excellence. «J’aime aussi les grandes pièces !», s’amuse-t-il. Preuve en est une paire de statues d’oracles sénoufo de Côte d’Ivoire (15 000/25 000 €), en l’occurrence rarement représentées en couple, qui approchent dangereusement un mètre de haut. Même constat pour un casque de danse proto-sénoufo, du Mali cette fois, qui porte haut ses 55 cm et son estimation de 80 000/100 000 €, dont les pérégrinations l’ont d’abord mené aux États-Unis, où il fut conservé dans une collection privée. Mais l’avantage d’un tel catalogue, outre sa cohérence, est d’offrir des estimations raisonnables, qui sont le propre des miniatures. «Il est possible d’acquérir des chefs-d’œuvre pour quelques milliers d’euros», annonce d’emblée Bernard Dulon, expert de la vente aux côtés d’Alain de Monbrison. Il s’agit d’«honorer» les collectionneurs, insiste Patrick Caput, en mettant à disposition l’intégralité des miniatures en sa possession, mais encore ses «plus belles pièces». Il explique ainsi son désir de vendre : «J’ai des enfants, il est important de ne pas les oublier». Ce qui ne l’a pas empêché de faire ponctuellement «des cadeaux» aux musées. «Je suis un passeur», commente-t-il.
 

4 questions à 
Patrick CAPUT

Ressentez-vous un attachement particulier pour l’une des pièces du catalogue ?
La statuette buthib des Lobi (lot 5, ndlr) me tient à cœur. Il existe une importante production contemporaine de ces objets, à des fins traditionnelles ou commerciales. Mais nous sommes ici en présence d’une grande sculpture dont l’ancienneté est manifeste, ne serait-ce qu’au regard de la patine croûteuse – à la manière des fétiches – et des marques d’usures brun-rouge. On repère même des restes de plumes au niveau des hanches. C’est un objet qui a été très utilisé : il a du vécu.

Qu’est-ce qui la rend si désirable ?
Ses qualités sculpturales quasi uniques, et ses affinités avec la modernité. La torsade du corps, les mains dressées, la position excentrée des seins la rapprochent d’un petit bronze de Matisse ayant appartenu à Stieglitz, La Vie, que j’ai découvert dans l’ouvrage sur le primitivisme de Rubin. On y retrouve la même intelligence des formes. En Afrique, la sculpture est hiératique, ce qui rend ce mouvement exceptionnel. Rares sont les sculptures lobi, généralement très raides, avec une telle sensibilité.

Que signifient ces bras levés ?
Chez les Tellems, en pays Dogon, on dit qu’ils servent à appeler la pluie, mais la posture apparaît très rarement chez les Lobi. Selon Daniela Bognolo, qui a commenté cette sculpture dans un ouvrage édité par Cinq continents en 2007, ils éloigneraient les mauvais sorts et les maladies. Les petits objets sont ainsi destinés à une protection personnelle, au sein du noyau réduit de la famille.

La sculpture a été collectée par Maine Durieu, et exposée dans sa galerie parisienne en 1987…
Oui, tout comme l’autre statuette lobi proposée au catalogue. Maine Durieu a fortement contribué à populariser cette ethnie sur le marché français. Je l’ai rencontrée en Côte d’Ivoire, où m’avait mené ma carrière. Elle est connue pour avoir collecté des sculptures lobi de très grande qualité.


L’ami des galeristes
Comme souvent, le goût de la collection apparaît très tôt. Dès l’adolescence, Patrick Caput achète en brocante  «des assiettes, des bronzes, un peu de tout», nous dit-il ; il découvre à 18 ans l’art africain au musée de la Porte dorée. Son père, médecin et grand collectionneur de terres cuites chinoises, lui a sans doute aussi transmis le virus. Puis ce sera la rencontre avec René Rasmussen et Charles Ratton, des interprètes de première classe. Il a d’ailleurs «partagé» avec le grand marchand certaines pièces de ce catalogue, par exemple le sceptre tshokwé de l’école de Moxico, réputée pour ses artistes (280 000/350 000 €, voir en couverture de la Gazette n° 30, page 10). Cet insigne emblématique du pouvoir, collecté par Charles Ratton avant 1930, est considéré selon Bernard Dulon comme «l’un des derniers bâtons de cette ethnie», l’une des plus cotées du marché de l’art tribal. Patrick Caput ne cessera pas de privilégier l’échange avec le galeriste  préféré à l’effervescence de la salle des ventes. Le quartier de Saint-Germain-des-Prés devient naturellement son terrain de chasse. Il l’arpente à la recherche d’objets d’arts africains, océaniens et indonésiens, ses trois domaines de prédilection  les deux derniers en nombre plus modeste dans le catalogue. L’accompagne dans ses traques, qui peuvent aussi le conduire à Bruxelles ou New York, son épouse Béatrice, «dont il attend la bénédiction», raconte Alain de Monbrison. Sa connaissance de l’Afrique, où il résida pour des raisons professionnelles, notamment au Gabon de 1983 à 1986, incite Sotheby’s à l’associer à l’ouverture de son premier département d’art tribal en France, qu’il quittera en 2015. Le désormais consultant international a fait de sa passion son métier.

La lointaine cousine de la caryatide luba de l’ancienne collection Stephen Chauvet

Ne garder que le meilleur
Patrick Caput s’intéresse d’abord aux masques  ici un spécimen polychrome Mossi, dit de «l’épervier», qui a la particularité de se porter sur le sommet du crâne (25 000/40 000 €)  puis aux statuettes. Peu d’objets  les moyens du couple sont limités , un nombre également réduit de régions  principalement l’Afrique centrale et de l’Ouest, avec des incursions à Bornéo et aux Marquises , mais toujours la quête de la perfection en leitmotiv. «Je n’ai eu de cesse de remplacer les pièces en ma possession par de meilleures.» C’est ainsi que la collection, pensée comme une entité vivante, «s’améliore» au fil du temps et des lectures de ce bibliophile. À titre d’exemple, sur la douzaine de masques dan qui sont passés entre ses mains, Patrick Caput n’en a conservé qu’un seul. Idem pour les objets utilitaires, dont il ne reste aujourd’hui que la crème de la crème : l’étrier de poulie baoulé (8 000/13 000 €), l’appui-nuque shona de Charles Ratton (autour de 30 000 €), dont les anneaux entrelacés rappellent celui du couple Hersey vendu chez Sotheby’s New York en 1987, la coupe-tabatière tshokwé supportée par une figure féminine (20 000/30 000 €), ou encore une cuillère boa (République démocratique du Congo), réservée aux grands initiés bwami, qui atteint un summum d’épure formelle. En plus d’avoir appartenu à l’Anglais William O. Oldman  certainement le plus grand collectionneur du début du XXe siècle d’art océanien, mais également africain , cette pièce (18 000/30 000 €) est l’une des rares incartades du côté de l’ivoire dans une collection dominée par le bois, et éprise de patines anciennes : polies, suintantes ou croûteuses.

 

Statuette buthib lobi, style dagara-lobr, Burkina Faso, bois, h. 17 cm. Estimation : 20 000/30 000 €
Statuette buthib lobi, style dagara-lobr, Burkina Faso, bois, h. 17 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €

Attention, chefs-d’œuvre !
Ses yeux en perles évidées nous fixent mystérieusement. Cette figure d’ancêtre (80 000/120 000 €), aux scarifications abdominales caractéristiques, condense en 14 cm la puissance sculpturale du style gangala, quintessence de l’art bembé. Son premier propriétaire, Max Pellequer, neveu par alliance du marchand André Level et conseiller financier de Picasso, l’acquiert dans les années 1920. Achetée en vente publique «30 % de plus que son estimation actuelle», précise Bernard Dulon, elle est l’un des derniers coups de cœur de Patrick Caput. Une opportunité à saisir, de même que la délicate, bien que fragmentaire, statuette reliquaire luba (République démocratique du Congo, 80 000/120 000 €). La région où elle a été fabriquée, située entre les fleuves Lukuga et Luvua, a certes produit les plus prestigieux artefacts, mais celle-ci illustre en outre, selon François Neyt, l’influence des ateliers hemba, visible notamment au cou annelé. Elle apparaît comme la lointaine cousine de la caryatide luba de l’ancienne collection Stephen Chauvet, qui trônait en haut de l’escalier chez Maurice Ratton et dont Patrick Caput tomba en amour. Un ornement ivipo’o en os, à l’iconographie exceptionnelle, car représentant sur le même objet le tiki et son fils au dos (30 000/40 000 €), complète ces trésors. Passé chez Paul Rupalley et Charles Ratton, il est «un rêve de collectionneur», selon son propriétaire. En le confiant, je cite, à la «seule étude capable de concurrencer, dans ce secteur, les enseignes internationales», le voilà prêt à en faire profiter d’autres. 

 

Patrick CAPUT 
EN 5 dates
1960
À la fin de la décennie, rencontre Maurice Ratton, Robert Duperrier et René Rasmussen
1972
Première acquisition, conservée jusqu’ici : une amulette gogon, à la galerie Pokou à Abidjan
1986
Publie, avec Louis Perrois, Les Chefs-d’œuvre de l’art gabonais
2003
Devient expert consultant pour Sotheby’s France
2016
Rejoint le Syndicat français des experts professionnels en œuvres d’art et objets de collection, et signe avec Valentine Plisnier Arts d’Afrique, portraits d’une collection, édité par Cinq continents
jeudi 15 novembre 2018 - 05:00 - Live
Salle 9 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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