Basquiat toujours au firmament

Le 22 novembre 2018, par Annick Colonna-Césari

Alors qu’à Paris la fondation Vuitton lui consacre une rétrospective, la cote de l’artiste américain se maintient au plus haut, comme l’illustrent les ventes d’automne à New York.

Le diptytque Untitled (Pollo Frito), de 1982, acrylique et huile sur toile, a été vendu 25 M$ le 15 novembre chez Sotheby’s New York.
© THE ESTATE OF JEAN-MICHEL BASQUIAT / ADAGP, PARIS 2018

Le marteau de Sotheby’s tombait, sous des sifflements laudatifs, le 18 mai 2017, à New York, lorsqu’un tableau sans titre de 1982, signé Jean-Michel Basquiat, s’envolait pour 110 M$ frais compris. Un impressionnant crâne noir sur fond bleu azur qu’expose actuellement la fondation Vuitton. Acquis par Yusaku Maezawa, un businessman japonais quadragénaire, il pulvérisait le précédent record de 57,3 M$, que le même milliardaire avait décroché au printemps 2016, pour une autre «tête de mort», datant d’une période identique mais encore plus monumentale et sur fond rouge. Ainsi l’enfant de Brooklyn est-il devenu le premier artiste contemporain à entrer «dans le panthéon des géants du marché, aux côtés de Léonard de Vinci, Picasso, Qi Baishi, Modigliani, Bacon et Munch, les seuls à avoir franchi la barre des 100 M$», indique un rapport d’Artprice. En 2017, Basquiat se classait au troisième rang des enchères mondiales, avec un chiffre d’affaires global de 292 M$ .
La loi du désir prime
Certes, son étoile brillait déjà au firmament. «Une quinzaine de ses tableaux se sont vendus autour de 20 M$, en majorité ces dix dernières années», note Stefano Moreni, spécialiste de Sotheby’s Paris. Cette récente flambée a relancé les pronostics, confirmés par l’adjudication de Flexible, un acrylique de 1984, qui a remporté 45 M$ chez Phillips, à New York en mai dernier. Dans ce contexte de surchauffe, les traditionnelles enchères d’automne américaines des 14, 15 et 16 novembre étaient très attendues. Les trois principales maisons n’affichaient d’ailleurs pas moins d’une vingtaine de lots. «La cote de Basquiat peut encore progresser», prédisait Edmond Francey, spécialiste de Christie’s Londres. Sans enregistrer de records, les résultats n’ont pas démérité. Les regards se tournaient particulièrement vers un diptyque de 1982, Untitled (Pollo Frito), proposé par Sotheby’s. De provenance européenne, la toile, qui n’a pas excédé son estimation, a toutefois engrangé 25 M$. «Actuellement, il n’existe plus de logique de marché, analyse Stefano Moreni. Les prix atteints sont ceux que les collectionneurs ont envie de débourser. La loi du désir prime.» En effet, «comme pour Van Gogh, lorsqu’on achète un Basquiat on acquiert non seulement une peinture mais aussi un mythe», renchérit Michel Nuridsany, auteur d’une biographie publiée chez Flammarion. Et quel mythe ! D’origine haïtienne, le prodige, adoubé par le prince du pop art Warhol, est le premier artiste noir à avoir trouvé place sur la scène internationale. Sa mort par overdose à l’âge de 27 ans a ajouté à sa légende. Et le météore qui a produit, en moins d’une décennie, un millier de tableaux et plus de deux mille dessins est à présent considéré comme une figure majeure du XXe siècle, dont les toiles rageuses continuent à résonner dans notre monde contemporain.

Les années 1981 et 1982, marquées par sa première exposition personnelle à new-york, sont les plus recherchées

Une ascension post-mortem
Basquiat rêvait de célébrité, mais comment aurait-il pu imaginer atteindre de tels sommets, lui qui a débuté en taguant les murs de New York ? Ayant émergé à la fin des années 1970, il a rapidement été repéré par les marchands. Pour autant, de son vivant, ses tableaux se commercialisaient, à quelques exceptions près, entre 1 500 et 5 000 $. «Sa cote a grimpé de façon folle dès sa disparition», rappelle Michel Nuridsany. Et c’est surtout au cours de la décennie 2000 qu’elle a vraiment décollé. En 2002, un acrylique se hissait pour la première fois à hauteur de 5 M$. «L’ascension s’est ensuite poursuivie régulièrement, au fil de l’intérêt du public, d’après Stefano Moreni, avec des pics en 2007 et 2013, qui ont correspondu à l’apparition de tableaux emblématiques.» Jusqu’au coup de tonnerre de 2017, lorsque le fameux crâne, acheté 21 000 $ en 1984, s’est négocié pour un montant 5 300 fois plus élevé. «Depuis la vente initiale, on ne l’avait pas revu, ce qui a renforcé son attrait», commente Stefano Moreni. Quant à Untitled (Pollo Frito), il n’avait pas changé de mains depuis 2006 et n’était jamais passé en salle de ventes.
Les dessins en forte hausse
Néanmoins, toutes les œuvres de Basquiat ne sont pas d’égale qualité. 1981 et 1982 sont les années les plus recherchées, marquées par sa première exposition personnelle dans la galerie new-yorkaise Annina Nosei, puis chez Gagosian, à Los Angeles. «Les tableaux de ce début de carrière sont les plus expressifs, les plus chargés d’émotion», estime Stefano Moreni. Et leurs tarifs, les plus astronomiques. «À cette époque, il n’était pas attaqué par les ravages de la drogue», avance Edmond Francey. «Ses pièces ultérieures sont souvent moins puissantes, moins électriques, reconnaît le spécialiste, même si l’on dénombre aussi des chefs-d’œuvre.» Récemment, le marché a évolué. À mesure que progressait la compréhension du travail de l’artiste, les acheteurs se sont davantage ouverts aux créations des dernières années, moins figuratives, parcourues d’écritures énigmatiques. Autre constat : la valorisation de l’œuvre graphique. Selon Artprice, la cote des dessins de Basquiat a progressé de 2 000 % en deux décennies. Mais, depuis 2012, les prix s’affolent à leur tour, sur fond de raréfaction des tableaux exceptionnels. Deux de ses inquiétantes têtes hirsutes, de la période la plus convoitée, ont même dépassé le seuil des 10M$, en 2013 et 2015. En ce mois de novembre, deux autres ont atteint 4,5 M$, chez Phillips et Sotheby’s. «Avec un budget de 100 000 $, conclut Artprice, seuls les petits dessins sont encore accessibles, généralement ceux réalisés au feutre, avec peu ou pas de cette couleur si expressive qui offre un surcroît de saveur à son travail.» Avis aux amateurs…

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