Barbier-Mueller l'esprit d'une époque

Le 20 janvier 2017, par Vincent Noce

L’un des derniers représentants de la génération des grands amateurs des cultures du monde, Jean-Paul Barbier-Mueller, est décédé le 22 décembre dernier dans sa ville de Genève.

Jean-Paul Barbier-Mueller à Zégata, Côte d’Ivoire, en 1989.
© abm archives barbier-mueller, photo Monique Barbier-Mueller

Collectionneur infatigable, lettré, conteur, explorateur des formes et des continents : le 4 janvier, en la cathédrale Saint-Pierre, suivant le rite protestant auquel il était attaché, Genève a enterré Jean-Paul Barbier-Mueller, disparu deux semaines plus tôt à 86 ans. «Un esprit est mort», résume l’expert Jacques Blazy, qui fut son élève. «Il a animé un demi-siècle durant le marché de l’art primitif», souligne le commissaire-priseur Jean-Claude Binoche. Début décembre, il acquérait encore un lot à Drouot dans la vente d’art précolombien orchestrée par Alexandre Giquello. «Sept millénaires de sculptures... Europe, Asie, Afrique» : cet intitulé d’une exposition consacrée à sa collection donne une idée de l’amplitude qu’il lui a imprimée. Jacques Blazy évoque son «regard absolu», celui du «chasseur, qui repère un objet et ne lâche jamais sa proie». Jean-Paul Barbier-Mueller a parfois patienté des décennies pour des œuvres qu’il convoitait. Marguerite de Sabran, du département Afrique et Océanie chez Sotheby’s, parle de «la justesse de ce regard». Né en 1930 à Genève, fils unique de parents désunis portés vers la musique, Jean-Paul Barbier s’est très tôt plongé dans la lecture et la collection, les figurines antiques succédant aux silex de son enfance. Après des études de droit, il connut le succès dans la finance et l’immobilier. Cette vie bascula avec la rencontre de Monique, qu’il épousa en 1955, et de son père, Josef Müller. Au début du siècle, ce fils d’une famille bourgeoise alémanique avait dépensé toutes ses économies pour acheter sa première peinture, signée Ferdinand Hodler. Ayant fait la rencontre d’Ambroise Vollard à Paris, il se mit à acquérir des tableaux de Cézanne, Matisse, Renoir, Van Gogh ou Picasso, avant de s’ouvrir à la sculpture nègre. Déplorant le manque de reconnaissance de l’art tribal, Josef Müller en avait prêté un échantillon à sa ville natale de Soleure. Mais, par discrétion, il ne divulguait pas facilement ses trésors. Son gendre prit le parti opposé, tout en étendant la collection à l’Antiquité méditerranéenne ainsi qu’aux arts d’Asie et d’Océanie. «Il s’est passionné pour des terres peu explorées comme la Nouvelle-Irlande, la Nouvelle-Guinée ou l’Alaska. Il apprenait tout sur ces cultures. Il aimait les œuvres difficiles ; il n’appréciait pas ce qui pouvait sembler joli ou décoratif», témoigne un de ses proches, le galeriste Alain de Monbrison. En 1977, trois mois après le décès de Josef Müller, les Barbier ouvrirent à Genève un petit musée consacré à la collection familiale, lequel détient aujourd’hui 7 000 œuvres et compte 110 publications à son actif. Alité, entouré des objets dont il ne pouvait se séparer, Jean-Paul Barbier-Mueller qui avait adopté entre temps ce patronyme en préparait le quarantième anniversaire. S’étant lié d’amitié avec Stéphane Martin, il en avait célébré le trentième au musée du quai Branly, qui a bénéficié de la vente de ses œuvres issues du Nigeria et d’Indonésie. Jean-Paul Barbier-Mueller ne réussit néanmoins pas à vendre à Barcelone sa collection précolombienne, qu’il avait accrochée en 1997 Casa Nadal. En 2013, elle fut dispersée par Sotheby’s à Paris, obtenant un résultat mitigé, dû en partie à une campagne lancée par le Mexique et le Pérou. Jean-Paul Barbier-Mueller avait toujours affiché son hostilité aux restitutions, considérant que les collectionneurs avaient sauvé ces cultures en leur évitant l’oubli et la disparition. Ce curieux, doté d’un humour qui pouvait être féroce, nourri d’une culture immense, a financé des recherches ethnologiques, mais aussi aidé les centres d’étude et les bibliothèques de sa ville. Car son premier amour allait au livre et à la littérature, lui qui pouvait disserter sur l’usage d’un masque tout autant que de la poésie de la Réforme ou de la Renaissance italienne.

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