Barbe, vierge et martyre à la manière picarde

Le 04 novembre 2016, par Philippe Dufour

À Louviers, au sein d’une vacation dédiée à d’exceptionnelles pièces médiévales, une opulente statue polychrome illustre la virtuosité des «peintres et tailleurs d’images» de Picardie autour de 1500.

Picardie, début du XVIe siècle. Sainte Barbe, noyer sculpté, polychrome et doré, h. 29 cm.
Estimation : 20 000 €

Date décisive que le 5 janvier 1477 : en ce jour, Charles le Témeraire trouve la mort sur le champ de bataille de Nancy. Et la Picardie, jusque-là incluse dans la partie nord des États du puissant duc de Bourgogne, territoire s’étendant de l’Artois jusqu’au sud des Pays-Bas, passe aux mains du roi Louis XI. Si, de fait, elle devient officiellement française, dans le domaine des arts, la région demeure longtemps sous l’influence des Flandres ; et lorsque, à l’aube du XVIe siècle, apparaît le mouvement précieux appelé «maniérisme du Nord», l’ex-province bourguignonne va jouer un rôle incontournable aux côtés des grandes cités d’Anvers, d’Utrecht ou de Maastricht. Datant de cet âge d’or, notre sainte Barbe picarde, en noyer sculpté, polychrome et doré, témoigne de cette indéniable appartenance, marquée par l’opulence et l’inventivité.

Une martyre très élégante

Mais qui était donc Barbe, connue aussi sous le nom de Barbara ? Son origine géographique est à chercher fort loin des régions septentrionales, où on l’a particulièrement honorée à la fin du Moyen Âge : elle vivait au milieu du IIIe siècle à Nicomédie, en Bithynie, c’est-à-dire dans le nord-ouest de la Turquie actuelle. Ayant refusé d’épouser un païen, la jeune vierge, convertie à la religion chrétienne, fut enfermée par son père dans une tour, avant d’être suppliciée de mille façons. Ici, le sculpteur, à la croisée des styles gothique tardif et Renaissance, l’a représentée comme une dame de qualité, revêtue d’une somptueuse robe à galons et ceinture orfévrée, assortie à un turban composé de bandes de soie et d’un bijou frontal.

Évasion réussie
Elle se tient debout à côté de sa fameuse tour, où, surmontée de saint Michel, s’ouvre une porte dont les pentures et les serrures affichent clairement la fonction carcérale. Au-dessus des blasons des donateurs se dessinent deux fenêtres ; l’une, demeurée ouverte, symbolise l’évasion réussie de la sainte. Tout en haut de l’édifice se dresse encore un donjon à quatre échauguettes, sommé d’un toit en poivrière, tout à fait similaire à celui d’une autre sainte Barbe polychrome, vendue chez Sotheby’s Londres le 9 juillet 2015. Le riche costume de la sainte trahit sa provenance, en se rapprochant de celui d’une Marie-Madeleine conservée au musée de Cluny, et attribuée à l’atelier du sculpteur picard Juan le Pot. Quant aux grandes qualités esthétiques du sujet – vive polychromie, architecture imaginative et expression sereine –, on les retrouve à l’identique dans le célèbre retable de la chartreuse Saint-Honoré de Thuison, chef-d’œuvre exposé aujourd’hui au musée Boucher-de-Perthes d’Abbeville, dans la Somme. Cette dernière ville, capitale commerçante du comté du Ponthieu, bénéficie autour de 1500 de l’activité de nombreux ateliers de sculpture ; leur nombre grandissant s’explique par l’octroi, en février 1509, des statuts de la corporation des «peintres et tailleurs d’images»... Des artistes d’un très grand talent, qui pourraient bien avoir été les auteurs de l’effigie de la jeune martyre.

 

dimanche 13 novembre 2016 - 14:00 - Live
Louviers - 28, rue Pierre-Mendès-France - 27400
Prunier
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