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Barbara Cassin et l’odyssée des objets

Publié le , par Christophe Averty

Au cœur du vieux Marseille, l’exposition «Objets migrateurs, trésors sous influences», imaginée par cette philosophe et philologue, repense avec brio les notions imbriquées de civilisation et de migration.

© Rita Scaglia Barbara Cassin et l’odyssée des objets
© Rita Scaglia

Précieux ou ordinaires, chargés d’histoire et de vie humaine, les objets portent en eux un récit. À la Vieille Charité, l’helléniste Barbara Cassin les confronte et les interroge, suscitant, au fil d’une centaine d’œuvres antiques et de créations contemporaines, un constant dialogue qui met en lumière à travers l’espace et le temps leur sens, leur portée symbolique, les syncrétismes qui les nourrissent et les habitent. Cette proposition inédite, portée en collaboration avec Muriel Garsson, directrice du musée d’Archéologie méditerranéenne, et Manuel Moliner, conservateur au musée d’Histoire de Marseille, s’inscrit dans une action de longue haleine dont la philosophe et académicienne livre ici les ressorts et les finalités.

Quelles sont la genèse de cette exposition et l’intention la conduisant ?
On pourrait voir dans ce parcours thématique un prolongement de l’exposition «Après Babel, traduire», présentée au Mucem en 2016, qui plongeait aux origines des langues et de la traduction. Muriel Garsson y avait été sensible et, par un après-midi de soleil, je lui ai confié mon souhait de poursuivre cette expérience, à Marseille, ville de confluences, en déployant l’idée d’objets migrateurs, ferments et vecteurs de civilisation. La directrice m’a immédiatement proposé d’investir l’espace de la Vieille Charité. Dès lors, ce projet nous a réunies dans la volonté de faire travailler ensemble toutes les institutions établies sur ce site, du musée d’Arts africains, océaniens et amérindiens à l’École des hautes études en sciences sociales, qui n’avaient jusqu’à présent jamais coopéré toutes ensemble. Dans cet élan, nous avons également voulu montrer autrement des œuvres conservées dans les musées marseillais, avec pour principe et méthode d’associer systématiquement à un vestige antique une œuvre ou un objet contemporain, en confrontant les récits qu’ils portent en eux. Le prologue de l’exposition, dans la chapelle, illustre d’ailleurs notre propos : on y voit une coupe, une céramique à figures noires, représentant Ulysse sur un radeau fait de deux amphores (un prêt exceptionnel de l’Oxford Ashmolean Museum, ndlr), et un écoboat en bouteilles de plastique, destiné à la pêche et au tourisme et qui, lui, fait écho aux bateaux d’infortune des migrants. En contrepoint, trois cartes évoquent l’exil forcé d’Énée, le périple du retour d’Ulysse et les trajets de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, qui nomme ses opérations en Méditerranée des stations de l’Énéide et de l’Odyssée. Ainsi, si cette exposition «politique», dans le sens grec, entend rappeler que les migrations ont construit ce que nous nommons nos civilisations, de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, elle a pour objet, en embrassant le temps long de l’histoire humaine, de dédiaboliser la notion et l’image des migrations, qui nous sont nécessaires et nous apprennent à savoir faire avec les différences.

«Objet migrateur» serait donc un pléonasme ?
Tous les objets sont migrateurs : ils manifestent une culture. Leur voyage, leurs passages, leurs transformations forment au fond le récit d’une civilisation, dépeignent le rapport d’une société à une autre. Ils disent aussi la porosité existant entre un objet du quotidien et une œuvre d’art. La biographie d’un objet est par essence celle d’un sujet, d’une personne, d’une société, d’un musée. Ainsi, cette tête de marbre du Ier siècle avant notre ère figurant Zeus-Ammon, fruit des cultes égyptien et grec, ou cet Héracklès-Vajrapani, né dans la vallée du Gandhara cinq siècles auparavant, sont autant d’objets témoins issus de confluences et de syncrétismes, stylistiques, historiques, sociaux, religieux. D’ailleurs, les hommes sont eux-mêmes des objets migrateurs, parfois plus objets que migrateurs, dans le cas par exemple des esclaves. Rappelons-nous les mots d’Aristote : «L’esclave est un objet de propriété animé et tout serviteur est comme un instrument précédant les autres instruments.»
 

Skyphos, Thèbes, 425-375 av. J.-C., céramique à figures noires (détail), Oxford’s Ashmolean Museum of Art and Archeology. © Ashmolean Muse
Skyphos, Thèbes, 425-375 av. J.-C., céramique à figures noires (détail), Oxford’s Ashmolean Museum of Art and Archeology.
© Ashmolean Museum, Oxford

La valeur narrative d’une œuvre met-elle en question sa valeur marchande ?
L’une et l’autre ne sont pas identiques, et je ne saurais dire si l’une met l’autre en question. Mais on peut soutenir que la valeur d’un objet ne dépend pas de sa seule valeur monétaire. L’exposition tend à démontrer qu’un objet ne vaudrait rien s’il n’était, en même temps, accompagné de son récit avec ses dimensions à la fois historique, symbolique, sociologique, politique… constituant une grande valeur qui rejaillit sur lui et en dépend.

Cette exposition est-elle une étape dans l’instauration de nouveaux outils d’aide aux nouveaux venus en France, à laquelle vous contribuez activement ?
En m’appuyant sur la valeur d’objet-récit, je m’investis dans la création de «muséobanques», destinées à l’insertion de nouveaux arrivants. En y mettant en gage un objet chargé de son récit, son détenteur pourra obtenir un microcrédit pour la réalisation d’un projet lui permettant de s’assimiler, de s’intégrer avec ses différences. De même, les «Maisons de la sagesse-traduire» œuvrent à la traduction de formulaires de l’administration française et publient des glossaires expliquant les disparités entre cultures concernant le nom de famille, le statut social ou marital, qui sont autant de handicaps pour des Maliens ou Iraniens ne maîtrisant ni la langue ni les critères administratifs, et pour ceux qui les accueillent. Ces formulaires sont présents dans l’exposition : ils forment un ciel au-dessus d’une œuvre de Mircea Cantor, qui montre comment on s’installe et, pour ce faire, présente des cuillères percées, enfilées, alignées comme des oiseaux sur des fils électriques. Lourds de sens, ces objets, partie du quotidien, ont été le rempart à la dignité de prisonniers des camps de concentration, symbolisant cette frontière qui empêche l’homme de devenir un animal.
 

Tête de Zeus-Ammon, Empire romain, Ier siècle av. J.-C., marbre, Munich, Glyptotek. © State Collections of Antiquities and Glyptothek Muni
Tête de Zeus-Ammon, Empire romain, Ier siècle av. J.-C., marbre, Munich, Glyptotek.
© State Collections of Antiquities and Glyptothek Munich / Renate Kühling

Dès lors, concevoir ainsi la migration et la valeur d'un objet, n’est-ce pas reconsidérer la notion de banque et même celle de musée, en faisant des vecteurs voire des catalyseurs de langue, de connaissance, d’acceptation et de compréhension de l’autre ?
Si l’exposition embrasse toutes ces questions, elle s’attache à les poser concrètement par les objets présentés. Un film, réalisé par les élèves des collèges et classes d’accueil du Vieux-Port, résume ces problématiques. On a demandé à plusieurs d’entre eux de dire ces mots de Jean-Luc Lagarce : «J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Je regardais le ciel comme je le fais toujours, comme je l’ai toujours fait. Je regardais le ciel et je me souvenais.» Les adolescents évoquent alors un souvenir dans leur langue. Puis ils le traduisent, dans leur français hésitant d’apprentissage. Par-delà l’émotion que suscitent ces migrations dans la langue, je m’emploie à ce que ces récits soient inscrits à la future Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts. Car il n’y a pas de biographie d’objet sans biographie humaine, et l’inverse est aussi vrai.

à voir
«Objets migrateurs, trésors sous influences», centre de la Vieille Charité,
2, rue de la Charité, Marseille (13), tél. : 04 91 14 58 80,
Jusqu’au 16 octobre 2022.
https://musees.marseille.fr
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