B comme bouteille

Le 20 mai 2021, par Marielle Brie

Parmi tous les contenants existants, la forme cylindrique à épaules charpentées occupe avec autorité les caves les plus fameuses. L’histoire de la bouteille de vin augurait pourtant d’une liberté créative qui se plia finalement aux exigences des fins gourmets.

Bonbonne ou dame-jeanne, verrerie forestière du Sud-Ouest languedocien, France, (Tarn ?), XVIIIe siècle.
© musée du verre, carmaux
Photo Vincent Boutin

Une fois le verre maîtrisé, l’invention de la canne à souffler, au Ier siècle avant notre ère, donne enfin naissance aux premières bouteilles. De superbes carafes à épaules carrées parvenues jusqu’à nous, à l’allure étonnamment moderne, évoquent le souvenir de ce raffinement antique. Elles ne sont destinées qu’au service car, jusqu’au XVIIe siècle, le vin doit être consommé avant le printemps suivant les vendanges, si l’on ne veut pas risquer de déguster du vinaigre. Avec une rapidité tout aussi saisissante, l’Occident perd, après la chute de l’Empire romain, la maîtrise délicate de l’art verrier. Ainsi le haut Moyen Âge a-t-il le verre terne et modeste. L’irisation donne à la corrosion de cette silice millénaire des reflets spectaculaires qui n’éblouirent pas les buveurs de l’époque, sommés d’attendre patiemment les cristallines productions vénitiennes de la fin du XVe siècle. Les fragiles carafes et bouteilles se parent alors d’atours auxquels le verre ordinaire, tout clissé de paille ou d’osier tressés, ou gainé de cuir, ne peut prétendre. Au XVIe siècle, les verreries ouvrent les unes après les autres et produisent des bouteilles dont les formes reprennent celles de la vaisselle de métal ou de faïence. Souvent sphériques et aplaties, elles servent aussi bien de gourdes et ne sont pas toujours précieuses. En Argonne, notamment, naissent des pièces aux teintes allant du vert clair au vert bleuté, selon les oxydes métalliques contenus dans la silice et les fondants disponibles dans cette région forestière. À forme de poire, souvent d’oignon, les récipients sont presque toujours clissés car on doit protéger autant le verre de chocs malheureux que le contenu d’une lumière néfaste. Il faut aussi pallier le chétif bouchage, longtemps sans liège et rarement hermétique. Cette fragilité est une préoccupation majeure en Europe, mais ne l’est plus depuis longtemps en Orient : au XVIIe siècle, le vin persan de Chiraz est déjà transporté dans des bouteilles d’un verre coloré et solide, qui ne tarde pas à être concurrencé par les productions britanniques.
 

Bouteille du Sud-Ouest languedocien, XVIIIe siècle. © musée du verre, carmauxPhoto vincent boutin
Bouteille du Sud-Ouest languedocien, XVIIIe siècle. © musée du verre, carmaux
Photo vincent boutin


Révolution de la bouteille anglaise
En 1642, les fiasques de sir Kenelm Digby (1603-1665) suppléent au retard technologique de l’Occident. Confortablement emprisonné à Winchester House, l’original s’essaie, dans l’ancienne verrerie du palais épiscopal, à développer un verre noir d’une épaisseur remarquable (entre 3 et 7 mm) produit dans un four à charbon, ainsi qu’une nouvelle forme de bouteille. L’invention est opportune : les marchands importateurs de vin s’approvisionnent sur la côte Atlantique, chargeant les barriques sur les navires puis embouteillant dans les caves anglaises. La redécouverte du bouchon de liège, à la fin du XVIIe siècle, améliore la conservation du vin, dont on remarque bientôt qu’il peut se garder pour peu que l’on prenne les précautions nécessaires. On frappe donc parfois cette nouvelle bouteille sombre, qui permet son vieillissement, d’un cachet de verre portant un nom ou un millésime. Les formes rondes et stables deviennent tronconiques pour être aisément couchées, entreposées ou transportées en caisse. Newcastle s’engouffre dans cette production et fabrique aux XVIIe et XVIIIe siècles des pièces de forme régulière grâce à des moules qui permettent d’établir, autant que faire se peut, des standards. De ce côté-ci de la Manche, la verrerie est à la traîne. Le problème des contenants se pose autant que celui des compétences techniques. Le service dit «à la française» n’encourage d’ailleurs pas le bel art en la matière : les bouteilles sont placées dans des rafraîchissoirs posés eux-mêmes sur des dessertes, jamais sur la table. L’irrégularité des formes engendre toutes sortes de fraudes désagréables. ll faut attendre 1735 pour que soit fixée la capacité des bouteilles et carafes à 93 cl, pour un poids de 980 g. C’est par le goût du vin pétillant que grandit l’intérêt pour le sujet. Les productions champenoises, d’abord d’allure plate ou en pomme, adoptent peu à peu la forme d’une poire. L’épaisseur du verre doit être suffisante pour résister à la pression de la fermentation et permettre l’ouverture mousseuse de la bouteille. Sa forme définitive est arrêtée dans les années 1770-1780. Sans développement technologique du verre et de ses formes, l’histoire du champagne eût été différente !
Hégémonie bordelaise
Parallèlement, l’intérêt des Britanniques pour le vignoble bordelais suscite des ambitions. En 1723, un Irlandais installe une verrerie aux Chartrons. Les bouteilles qui en sortent sont épaisses, sombres et leur contenance garantie. Les négociants commencent à embouteiller pour une élite parisienne qui achète de moins en moins en tonneau – la cave de Joséphine de Beauharnais en est l’exemple frappant. Le modèle moulé de forme cylindrique, légèrement tronconique, commence son ascension. On le reconnaît à la trace visible de ses jointures, tandis que les pièces soufflées sont uniformes, pansues et irrégulières. La bouteille bordelaise – ou frontignane –apparaît sous le premier Empire et affirme une rivalité avec les vins de Bourgogne, toujours dans un contenant aux épaules tombant sur de larges flancs. Celles étroites de la première doivent retenir les matières en suspension pour verser un nectar non troublé, quand la flûte rhénane, d’allure élancée, convient aux vins ne nécessitant pas de décantation. Aujourd’hui, les formes n’évoluent presque plus et, au terme d’une longue mutation technique et commerciale, le succès de la bouteille bordelaise a finalement arrimé l’identité à l’étiquette.

à voir
Musée du verre « Yves Blaquière »,
42, allées de la Libération, Sorèze (81), tél. : 05.63.37.52.66
www.musee-du-verre.fr


à lire

Willy Van Den Bossche, Antique Glass Bottles: Their History and Evolution (1500-1850), Antique Collectors Club Ltd, 2001, 352 pages (épuisé).
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