B comme Boulle

Le 27 février 2020, par Marielle Brie

La marqueterie Boulle allie à l’élégance fastueuse les matériaux les plus raffinés. Essence incontestée du style français voulu par Louis XIV et indissociable d’André-Charles Boulle, cette technique est admirée depuis plus de trois siècles.

André-Charles Boulle (1642-1732), époque Louis XIV, cartel à poser et son socle formant baromètre, en placage d’écaille brune et de cuivre, ornementation de bronzes ciselés et dorés, le cadran signé sur des cartouches émaillés et la platine «Moisy à Paris», 114,5 59,5 24 cm. Drouot, 5 juin 2013. Thierry de Maigret OVV. Cabinet Dillée.
Adjugé : 184 269 

Célèbre ébéniste de Louis XIV, logé à partir de 1672 au Louvre, André-Charles Boulle (1642-1732) a tant influencé les arts décoratifs que sa technique de prédilection, chose rare, porte aujourd’hui son nom. Avant lui, Pierre Gole (1620-1684) s’était emparé avec talent de la tarsia a incastro – technique de marqueterie de bois de rapport née au début du XVIIe siècle –, qu’il avait rehaussée d’éléments métalliques, ce dont le cabinet «de la duchesse de Fontanges» est un somptueux exemple que l’on admirera au musée Jacquemart-André. C’est néanmoins à Boulle que revient la supposée paternité de cet art tant il l’a élevé à la perfection, dans un style distinctif et personnel. La technique consiste en un placage de feuilles de différents matériaux – généralement cuivre et écaille, mais également laiton, étain ou corne. À l’aide d’une scie de marqueteur et en une fois, ces dernières sont superposées et les motifs découpés, tandis que l’on prend soin de conserver les fonds. L’ébéniste obtient ainsi autant de motifs et de fonds que de feuilles empilées. Minutieusement, il reconstitue les dessins à l’aide des différentes textures. La première marqueterie obtenue, dite «première partie», est d’ordinaire de métal sur fond d’écaille, tandis que la seconde, en négatif, présente un motif d’écaille sur fond métallique : c’est la «contrepartie». Alliant l’habileté technique à un sens esthétique aiguisé, André-Charles Boulle développa un vocabulaire décoratif opulent, propre à satisfaire les attentes d’un monarque exigeant. Ses rinceaux enveloppèrent les pièces de mobilier et les objets d’art sur fond de fleurons en chute ou de fins croisillons, parfois rehaussés de nacre, d’ivoire ou de corne. Les sujets mythologiques trouvaient dans ces motifs le cadre sophistiqué convenant à leurs aventures. Les dessins de son invention côtoyaient ceux de son voisin d’atelier au Louvre, Jean I Bérain (1640-1711), de sorte que les grotesques et singeries de l’ornemaniste devinrent indissociables de ce type de marqueterie. Le succès de Boulle fut superbe, et les suiveurs innombrables s’adonnèrent au style de l’ébéniste français dans toute l’Europe. Appliqués sur le mobilier, ces panneaux marquetés offraient un contraste élégant avec les parties non décorées régulièrement plaquées d’ébène, tandis que les motifs métalliques étaient ombrés de fines stries gravées au burin et les écailles ou la corne parfois rehaussées d’une peinture ou d’une feuille rouge, verte ou bleue au revers. Précisons que les écailles des tortues imbriquées utilisées aux XVIIe et XVIIIe siècles ont des reflets bruns caractéristiques, aisément distinguables de celles des tortues franches, employées au XIXe siècle et présentant des taches nettes. Malgré la mort de Boulle en 1732, sa marqueterie connut une nouvelle période de grâce dans les années 1750. À la suite de grands personnages tels que la marquise de Pompadour, son frère le marquis de Marigny ou encore le peintre François Boucher, qui s’offrirent à grands frais des meubles de l’ébéniste – lequel ne signait par ailleurs jamais ses œuvres –, la France connut un « Boulle revival » où s’illustrèrent des artisans émérites comme Étienne Levasseur (1721-1798) ou Philippe-Claude Montigny (1734-1800), ainsi que d’habiles marchands. Ces derniers, afin de satisfaire les désirs de leur riche clientèle, restaurèrent de nombreux meubles de la main du maître ou de ses suiveurs, les adaptant au goût de l’époque, l’opération la plus commune consistant à remplacer les plateaux marquetés par d’autres en marbre. Le goût du profit ayant peu de scrupules, les plateaux retirés trouvaient un nouvel usage sur un mobilier bas en vogue et empreint de néoclassicisme. Les Julliot père et fils passèrent maîtres dans ce domaine, leurs restaurations et créations atteignant leur apogée dans les années 1770. Jusqu’à la Révolution, la demande fut forte, les remplois fréquents et les créations nombreuses. Les troubles de la fin du XVIIIe siècle jouèrent en faveur des Britanniques, auxquels fut vendue une grande partie du mobilier Boulle confisqué aux collectionneurs français. L’engouement outre-Manche pour ce type de marqueterie allait être inégalé entre 1815 et 1825. À l’instar de leurs confrères de France, les ébénistes anglais se firent fort de produire d’élégantes marqueteries «Buhl» pour répondre aux incessantes demandes de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Le roi George IV, l’esthète et homme politique William Thomas Beckford ou Francis Charles et Richard Seymour-Conway, respectivement troisième et quatrième marquis d’Hertford, ne s’en lassaient pas et recherchaient les plus belles pièces, sans se soucier qu’elles fussent ou non de la main du maître. À peine l’intérêt anglais s’amenuisa-t-il au XIXe siècle que le style Napoléon III ne voulut rien d’autre que la marqueterie Boulle. Les procédés de fabrication s’étant modernisés, une production parallèle, quasiment industrielle, cohabita avec les pièces d’ébénistes sans pouvoir tromper les yeux experts : filets peints simulant le laiton, motifs métalliques dénués de gravures et écailles peintes en trompe l’œil. La pérennité surprenante de la marqueterie Boulle dépasse sans doute la beauté et la préciosité de ses ornements. Peut-être doit-on deviner dans ce succès l’évocation du règne fastueux de Louis XIV, de son influence sur les arts et la culture européenne, les pièces ainsi ornées en étant l’éclat impérissable et éclatant. 

à voir
La commode de forme tombeau dite «Mazarine» d’André-Charles Boulle (1642-1732),
exécutée vers 1708-1709 pour la chambre à coucher de Louis 
XIV
au Grand Trianon, châteaux de Versailles et de Trianon
www.chateauversailles.fr
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