B comme Berain

Le 08 avril 2021, par Marielle Brie

Par sa formation de graveur, Jean I Berain a sondé toutes les libertés d’un art l’ayant mené à l’œuvre élégante que l’on connaît. L’émulation engendrée par la souplesse de son trait en permettra la diffusion rapide dans tous les arts décoratifs, ancrant davantage dans l’histoire l’excellence du style Louis XIV.

Manufacture de Beauvais, début du XVIIIe siècle, d’après des cartons de Jean Berain (1640-1711), Bacchus sous un dais architecturé, tapisserie en laine et soie polychrome, 215 210 cm (détail). Drouot, 2 avril 2014. Christophe Joron-Derem OVV.
Adjugé : 16 902 €

Le souvenir de la Renaissance française est encore vif lorsque le Grand Siècle déroule de larges et opulents motifs végétaux. Sans jamais renier cet héritage, Jean Berain, dit également Jean I Berain (1640-1711), en fera pourtant une nouveauté au caractère si affirmé qu’elle signera, sans que l’on puisse s’y tromper, le style Louis XIV. On en découvre l’ébauche dans ses recueils d’ornements pour les arquebusiers ou les serruriers, parus dans les années 1660. Le jeune Berain vient tout juste de quitter sa Lorraine natale pour Paris, où sa carrière est vite lancée. Il apporte avec lui l’influence des maniéristes lorrains, le goût des architectures végétales et des grotesques plaisantes dans des compositions où une légèreté inhabituelle ravit le regard. On s’y promène sans s’y perdre : les faunes musiciens côtoient putti, singes et oiseaux, les minces figures évoquent Callot dans des rôles du théâtre comique. Grotesques et farces marquent sa première œuvre, telles ces souris charmantes accrochées à une ficelle, motif qui lui est cher. En 1671, le voici pour la première fois au service des Bâtiments du roi, reproduisant  compositions de Le Brun. S’il n’est pas encore l’auteur des décors, cette expérience l’immerge dans une éloquence classique qu’il entend bientôt soulager de la lourdeur qui l’encombre. Au fait du vocabulaire de ses prédécesseurs mais d’un trait plus fin, aérien et gracieux, Berain se distingue et se fait remarquer. Il grave des armes de prestige offertes par Louis XIV, et le voilà promu dessinateur de la Chambre et du Cabinet du roi en 1675, dessinateur des Jardins puis décorateur de l’Académie royale de musique en 1680. Ces fonctions imposent une souplesse dont il s’accommode le mieux du monde. Sa fantaisie émerveille dans les costumes et décors qu’il crée pour les fêtes et les ballets, tandis que l’évolution de son style vers un faste délicat et raffiné essaime dans les différentes missions qui lui sont confiées. À commencer par son travail avec Philippe Béhagle à la manufacture de Beauvais, qui amorce un style léger et fantaisiste.
Le style du Grand Siècle
Le Roi-Soleil exigeant un art à sa mesure, il faut pour l’artiste s’assagir sans perdre de cette fraîcheur qui a fait son succès. La structure de son style se met en place, s’appuyant sur un réseau de lignes symétriques rigoureuses sur lesquelles reposent les éléments du décor. Les références à l’Antiquité remplacent les figures théâtrales : nymphes, satyres et caryatides peuplent ces architectures végétales et aériennes s’élevant autour d’autels et de niches, tandis que coquilles et rinceaux sont le perchoir de tourterelles amoureuses. Jean Berain transforme les emprunts à l’art italien en références polies, servant d’écrin au nouvel art français demandé au sommet. Sous les dais et les draperies luxueuses, dans des architectures superbes, des personnages richement vêtus reçoivent la visite d’habitants de l’Asie lointaine, d’Orient et même d’Amérique, les bras chargés de cadeaux. Les oiseaux multicolores venus de pays exotiques sont les présents des colonies à sa majesté et, pourchassant le gibier rapide, on reconnaît les meutes royales. Le style «à la Berain» est si bien au service de son roi qu’il se répand dans les décors, à la cour et jusque chez les riches particuliers. L’artiste se constitue une équipe pour le seconder : ces peintres suffisamment adroits pour traduire ses esquisses sont les premiers vecteurs de diffusion de la nouvelle esthétique. Son œuvre pour les fêtes de Louis XIV était déjà l’objet de gravures luxueuses et enluminées, distribuées au-delà des frontières pour servir la propagande royale dans les cours étrangères. Puis c’est le Mercure de France qui fait paraître des estampes gravées d’après ses décors. L’engouement ne cesse de grandir. Ses modèles d’ornements paraissent, pour la plupart, à partir de 1680, et qui le souhaite peut acquérir un recueil chez l’auteur, aux galeries du Louvre. Jean Berain y est logé depuis 1679, et la fréquentation de son illustre voisinage se reflète bientôt dans les arts décoratifs : l’ébéniste Boulle (voir Gazette n° 8 du 28 février 2020, page 190) – qui collectionne ses estampes – et l’orfèvre Launay, puis son propre gendre l’horloger du roi Thuret, tous adoptent son style. Il entretient également des liens d’amitié avec Marcelin Charlier, fameux maître drapier, ou Pierre de Montarsy, joaillier de la famille royale. Sans être issu de l’Académie royale de peinture et de sculpture, Jean Berain devient l’un des plus influents artistes de cour. Dès 1680, il est appelé par de riches commanditaires, dont le marquis de Seignelay, et fournit à celle de Suède des dessins de modèles, du mobilier jusqu’aux voitures en passant par la vaisselle. En France, il n’est pas d’art décoratif qui échappe à son style : faïences de Moustiers, majoliques de Rouen et de Marseille, tapisseries de Beauvais et des Gobelins, marqueterie, cheminées, serrures et ferronneries. Allégé des lourdeurs d’un genre vieillissant, son trait acquiert plus de souplesse. Sans sacrifier la symétrie, il distille des lambrequins dentelés, des arabesques et des rinceaux effilés, remplaçant les grotesques comiques par d’élégantes figures mythologiques. À l’aube du XVIIIe siècle, Jean Berain esquisse ainsi un style gracieux et intimiste, jouant d’entrelacs et de fantaisie charmante et exotique, gagnant en raffinement ce qu’il perd en solennité. Il invite à une frivolité policée, à une légèreté distinguée, dans lesquelles on ose deviner les prémices du style Régence.

à voir
L’armoire à marqueterie Boulle attribuée à Nicolas Sageot et la cheminée à carreaux de faïence de Moustiers au musée des Arts décoratifs de Paris, ainsi que les recueils d’ornements de Jean I Berain numérisés sur le site internet de l’INHA.


 

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