Cote : Avis de tempête sur la peinture

Le 20 mai 2021, par Anne Doridou-Heim

Les artistes parfaitement dans leur élément ne ménagent pas leurs effets. Si les âmes sensibles s’abstiennent, les enchérisseurs plongent devant le spectacle de la nature déchainée!

Joseph Vernet (1714-1789), Navire en péril près d’une côte rocheuse, 1764, huile sur toile, 54 81 cm (détail). Paris, Drouot, 27 mars 2015. Millon OVV.
Adjugé : 58 500 €

La littérature et l’histoire regorgent de scènes où les éléments se déchaînent. La Bible avec Noé en a livré la première expression, vient ensuite Ulysse qui, de Charybde en Scylla, va de tempêtes en naufrages, puis beaucoup plus tard, Virginie, héroïne tragique qui est arrachée à l’amour de Paul par la fureur de l’océan. La mer n’a pas que les reflets d’argent chantés par le poète, elle se révèle immense, dominatrice et cruellement mortelle. Quelle inspiration magnifique pour les artistes ! Ceux-ci vont la peindre sous tous ses aspects, s’inspirant des thèmes mythologiques avant de l’aborder dans sa vérité sublime. Sans aller aussi loin que William Turner (1775-1851), demandant aux matelots de l’attacher à un mât pour mieux ressentir la force de l’orage – ce qui donnera naissance au magistral Snow Storm de la Tate Britain –, beaucoup, recherchant l’émotion et voulant montrer que l’homme n’est rien devant la force de la nature, vont se lancer dans ce face-à-face intense. Prêts à les suivre ?
 

François Auguste Biard (1799-1882), Scène de naufrage en Norvège, huile sur toile, 85 x 112 cm, Paris, Drouot, 19 décembre 2018. Ader OVV.
François Auguste Biard (1799-1882), Scène de naufrage en Norvège, huile sur toile, 85 x 112 cm, Paris, Drouot, 19 décembre 2018. Ader OVV. Cabinet Turquin.
Adjugé : 424 
Théodore Gudin (1802-1880), Les Rescapés, 1853, huile sur toile, 101 x 135,5 cm. Paris, Drouot, 17 juin 2016. Millon OVV. Adjugé : 19 342 
Théodore Gudin (1802-1880), Les Rescapés, 1853, huile sur toile, 101 135,5 cm. Paris, Drouot, 17 juin 2016. Millon OVV.
Adjugé : 19 342 


Au cœur du réel
La fin du XVIe siècle, avec les grandes découvertes, ouvre un âge d’or de la marine. Ce sont les peintres des Provinces-Unies qui, les premiers, vont définir et fixer dès 1630, les codes du genre. Salomon et Jacob Van Ruysdael exécutent de paisibles vues aux ciels immenses ou, déjà des voiliers, sur des mers agitées, Hendrick Cornelisz Vroom se spécialise dans les tableaux de batailles alors que Ludolf Bakhuisen peint des navires de guerre en difficulté au large de Gibraltar, pris dans une tempête, mettant en images un fait réel de 1690. Ils se font ainsi le reflet de la puissance navale de leur nation.

 

Anne-Louis Girodet de Roucy dit Girodet (1767-1824), Héro et Léandre, plume et encre brune, lavis brun et rehauts de gouache blanche sur t
Anne-Louis Girodet de Roucy dit Girodet (1767-1824), Héro et Léandre, plume et encre brune, lavis brun et rehauts de gouache blanche sur traits de crayon noir, 22 18 cm. Paris, Drouot, 19 juin 2015. Millon OVV.
Adjugé : 18 053 
Eugène Isabey (1804-1886), Scène de naufrage, 1856, huile sur toile, 95 x 143 cm. Paris, Drouot, 23 avril 2021. Tessier & Sarrou et Associ
Eugène Isabey (1804-1886), Scène de naufrage, 1856, huile sur toile, 95 143 cm. Paris, Drouot, 23 avril 2021. Tessier & Sarrou et Associés OVV.
Adjugé : 15 360 


Sublimes abîmes
Aux XVIIe et XVIIIe, la plupart vont utiliser la mer comme décor de scènes historiques ou bibliques reconstituées en atelier, jusqu’au grand Rembrandt, que l’on n’attend pas sur ce terrain-là, avec La Tempête sur la mer de Galilée de 1633 – le vol de ce tableau au musée de Boston en 1990 a fait des remous. Le siècle des Lumières se révèle synonyme de grandes avancées dans le domaine de la météorologie, l’intérêt pour les phénomènes atmosphériques se répand, le goût de la catastrophe aussi. Joseph Vernet (1714-1789) qui va se révéler le précurseur du romantisme maritime, est le chef de file de cette «école». La série des «Ports de France» lui a conféré une célébrité et une assise financière confortable, il peut s’autoriser à abandonner les vues topographiques pour se consacrer à des thèmes de fantaisie. La mer étant son élément, il se tourne vers des marines de pure imagination qui vont prendre toute leur ampleur dans les décennies 1760-1770 avec leurs scènes de tempêtes. S’il multiplie les compositions, on y retrouve quasiment à chaque fois les mêmes éléments constitutifs : un ciel orageux, des rochers contre lesquels les vagues viennent se briser, et un bateau en perdition sous les regards terrifiés des spectateurs. L’ambiance est posée, les frissons garantis et l’espoir anéanti. Son Naufrage de 1772 (National Gallery of Art de Washington) est un modèle du genre et résonne en écho à ces mots de Diderot s’écriant au Salon de 1767 : «Tout ce qui étonne l’âme, tout ce qui imprime un sentiment de terreur conduit au sublime.» Cela fonctionne, il fait des émules. Lacroix de Marseille (1700-1782), Henry d’Arles (1734-1784) – 87 100 € pour une Scène de tempête sur la côte méditerranéenne chez Artcurial, le 18 novembre 2020 –, le chevalier Volaire (1729-1799), qui a parfois fait des infidélités aux éruptions du Vésuve pour peindre des naufrages, sont les plus talentueux. De nombreux suiveurs vont copier avec plus ou moins de réussite ces sujets, des tableaux qui se retrouvent régulièrement sur le marché pour quelques milliers d’euros. Alors que les œuvres de Vernet se font plus rares. Millon présentait un Navire en péril près d’une côte rocheuse en 2015, reçu à 58 500 €.

 

École française vers 1880, d’après Gustave Courbet, La Vague, huile sur toile, 80 x 100 cm. Paris, Drouot, 30 octobre 2020. Gros & Delettr
École française vers 1880, d’après Gustave Courbet, La Vague, huile sur toile, 80 100 cm. Paris, Drouot, 30 octobre 2020. Gros & Delettrez OVV.
Adjugé : 7 150 
Ensemble de 14 documents relatifs au naufrage du Titanic, le 14 avril 1912. Paris, Drouot, 18 novembre 2019. Aguttes OVA Adjugé : 6 900 €
Ensemble de 14 documents relatifs au naufrage du Titanic, le 14 avril 1912. Paris, Drouot, 18 novembre 2019. Aguttes OVA
Adjugé : 6 900 


Lyrisme romantique et scientifique
Avec le XIXe siècle naissant et l’apogée du néoclassicisme, les thèmes mythologiques sont remis au goût du jour. Girodet, féru d’histoire, se plonge avec délice dans la vie – et la mort – des héros légendaires. En 1829, il écrit une ode à la prêtresse Héro, qui ne sera publiée qu’après sa mort par Pierre-Alexandre Coupin : «De douleur transportée / aussitôt de sa tour Héro précipitée / sur le corps d’un amant rend le dernier soupir / et même le trépas ne peut les désunir.» Le mythe de Héro et Léandre est un sujet qui lui est cher, il a illustré les différentes aventures des deux amants dans une série de dessins, dont la plupart sont actuellement conservés au Louvre. En juin 2015, une feuille apparaissait chez Millon (18 053 €). C’est la fin tragique de la légende qui y est mise en scène, lorsque l’amoureuse éplorée découvrant le corps naufragé de son cher et tendre se suicide en se jetant du haut de sa tour. Durant la période romantique, le thème des tempêtes et des désastres qu’elle entraîne, va prendre tout son sens dramatique. Le naufrage de La Méduse en 1816 terrifie autant qu’il attire les foules, et l’œuvre de Théodore Géricault possède tout pour devenir mythique. Le 31 mars 2011, Piasa présentait une étude pour deux groupes de naufragés du Radeau de la Méduse (20 27 cm). Cette plume et encre brune de 1918, l’une des rares feuilles proposées sur le marché de cette œuvre monumentale, retenait 59 000 €. Gaëlle Rio, directrice du musée de la Vie romantique, explique que la «peinture de tempête puise tout à la fois au lyrisme romantique et à la précision atmosphérique, quasi scientifique, afin d’émouvoir le spectateur».

 

École napolitaine du XIXe siècle, Naufrage dans la tempête, Ischia et Éruption du Vésuve sur la baie de Naples, paire de gouaches, 52 x 72
École napolitaine du XIXe siècle, Naufrage dans la tempête, Ischia et Éruption du Vésuve sur la baie de Naples, paire de gouaches, 52 72 cm (à vue). Fontainebleau, Hôtel des ventes du Château, 29 septembre 2019. Osenat OVV.
Adjugé : 5 375 
Henri d’Arles (1734-1784), Scène de naufrage, huile sur toile, 50,5 x 62 cm (détail). Paris, salle V.V., 1er juillet 2020. Millon OVV. M. 
Henri d’Arles (1734-1784), Scène de naufrage, huile sur toile, 50,5 62 cm (détail). Paris, salle V.V., 1er juillet 2020. Millon OVV. M. Millet.
Adjugé : 3 900 


De La Méduse au Titanic
L’artiste éprouve physiquement la force du vent et de la houle, le bruit des vagues qui se fracassent. Louis Philippe Crépin, Louis Garneray, Théodore Gudin, Paul Huet, Eugène Isabey, Johan Barthold Jongkind, dignes successeurs de Vernet, sont de ceux-là. Leurs tableaux montrent «des trombes d’eau, des voiles gonflées, des nuages effilés, des cordages tendus, des vêtements rabattus, autant de détails de la représentation physique de la tempête», ajoute Mme Rio. Alors que sous la Restauration, la peinture de marine est exclue du prix de Rome du paysage historique, la monarchie de Juillet lui restitue une place de premier flèche en créant une liste officielle des «peintres de la Marine». Beaucoup y ont inscrit leur nom. Leurs peintures abordent fréquemment les rivages des ventes, souvent avec des thèmes marins, moins fréquemment avec des scènes de tempêtes : 15 360 € pour une Scène de naufrage d’Isabey (23 avril 2021, Tessier & Sarrou et Associés), 19 342 € pour Les Rescapés de Gudin (17 juin 2016, Millon), encore 7 421 € pour une Scène de naufrage en Norvège de François Auguste Biard (19 décembre 2018, Ader OVV). Ce dernier artiste, rarement montré, était programmé ce printemps au musée Victor-Hugo, mais l’exposition a sombré dans la troisième vague de la pandémie. Le naufrage du Titanic a détrôné dans les mémoires contemporaines le souvenir de celui de La Méduse. Parmi les documents cédés par l’OVA Aguttes dans le cadre des ventes Aristophil en novembre 2019, un télégramme envoyé par la White Star Line au sénateur Hughes, dont la fille était à bord, ne manque pas de surprendre. Posté le 15 avril, soit le lendemain du drame, il y est mentionné : «Le Titanic se dirige vers Halifax. Les passagers y seront probablement débarqués mercredi, tous saufs.» Les temps ont changé, si la tragédie frappe les esprits, elle ne retient plus les peintres, occupés à d’autres recherches esthétiques. C’est le cinéma, un art alors balbutiant, qui va la restituer beaucoup plus tard.

 

Le romantisme à la barre
Le temps calme étant enfin de mise, l’exposition «Tempêtes et naufrages» du musée de la Vie romantique ouvre le 19 mai. Heureusement ! Le thème  n’avait jamais été accroché sous l’angle romantique, il aurait été dommage qu’il soit perdu corps et biens. Il nous plonge littéralement dans la fureur des éléments, partant des sources de la représentation, offrant le spectacle dela tempête en pleine mer, un sujet particulièrement cher au XIXe siècle, puis se concluant sur le champ de désolation des naufragés et des épaves. Il n’y a guère d’échappatoire, l’homme est minuscule face à la force de la nature. C’est une leçon et aussi un véritable écho aux tourments de l’âme d’une époque qui est ici racontée en images. Les artistes, de Vernet à Courbet, en passant par de grands moments délivrés par Théodore Géricault, Théodore Gudin, Eugène Isabey, Paul Huet, Gustave Courbet et Eugène Boudin – saisissant, avec sa toile monumentale Un grain (musée de Morlaix) –, créent des mises en scène tout aussi dramatiques que sublimes devant lesquelles il est impossible de demeurer indifférent. C’est la force du thème, et de plus, avec l’accompagnement des écrits tempétueux d’Alphonse de Lamartine ou de Victor Hugo et des créations musicales de Wagner, Liszt et Beethoven, le sentiment d’immersion est total. Le spectateur, comme le peintre, se retrouve solitaire devant ce spectacle des éléments en furie et ressent comme lui aussi, un sentiment d’impuissance.
2 juillet 1816
Ce jour-là, la frégate La Méduse s'échoue au large de la Mauritanie.
Débute alors une odyssée tragique qui bouleversera l'opinion publique et sera immortalisée par Géricault.


à voir
«Tempêtes et naufrages, de Vernet à Courbet», musée de la Vie romantique,
16, rue Chaptal, Paris IXe.
Jusqu’au 12 septembre 2021.
www.museevieromantique.paris.fr.
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