Avec Turpin de Crissé, une Rome antique aux accents romantiques

Le 20 mai 2021, par Philippe Dufour

Jouant des contrastes entre ombre et lumière, grandeur antique et personnages populaires, l’œuvre de Turpin de Crissé, issue d’une collection privée du Jura, accumule les atouts pour nous séduire.

Lancelot-Théodore Turpin de Crissé (1782-1859), Vue prise à Rome sous l’arc de Janus, 1818, huile sur toile, monogrammée « TT » et datée, 96 73,5 cm (détail).
Estimation : 60 000/80 000 €, 
Adjugé : 87 500 €

Au cours de l’âge baroque, les ruines de Rome ont inspiré aux artistes des paysages rappelant la vanité des entreprises humaines ; et de Claude Gellée à Hubert Robert, tous ont aimé montrer ces vestiges de la cité la plus puissante de l’Antiquité rendus à la nature et désormais peuplés de troupeaux… Bien qu’emblématique de l’âge romantique, l’œuvre de Lancelot-Théodore Turpin de Crissé s’inscrit encore dans cette tradition philosophe. Sa Vue prise à Rome sous l’arc de Janus décrit un coin de l’antique forum Boarium, l’un des tout premiers du genre, situé, depuis l’époque royale, dans le quartier du Vélabre. On y détaille quelques-uns de ses plus beaux monuments, dont tout d’abord cet énigmatique arc tétrapyle, portant le nom du dieu aux deux visages et dont l’origine serait sans doute due à l’empereur Constantin, après 300. Au fond de la trouée ensoleillée se détache la façade à colonnes de l’église San Giorgio in Velabro, datant du VIIe siècle et dominée par son clocher roman en brique. À la base de ce dernier s’élève le petit arc de triomphe dit «des Argentiers», édifié par Septime Sévère au IIIe siècle. Mais Turpin de Crissé ne se contente pas de dépeindre ces édifices : il anime la scène des pittoresques personnages romains que plébiscite le public de son temps. Ainsi, à droite, un laboureur se repose avec ses buffles encore attelés, alors qu’à gauche deux moines partent s’approvisionner ; il y a aussi le marchand de fruits et, au fond, des femmes en costume local conversant non loin d’une procession…
Une œuvre très remarquée au Salon de 1819
L’artiste a peint cette vue lumineuse à Rome en 1818, lors de son troisième voyage dans la Ville éternelle, où il avait achevé ses études artistiques en 1809, sur le conseil de son parrain et mécène, le comte de Choiseul-Gouffier. Cette fois, il a arpenté la cité pour étudier ses ruines antiques, saisissant aussi un Arc de Constantin vu du Colisée (aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art, à New York), une vue plus minérale car dépourvue de toute figure humaine. Notre œuvre s’affirme donc comme l’une des premières d’une longue série, où Turpin de Crissé agrémentera ses compositions d'hommes et femmes absorbés par différentes tâches, jusqu’aux fascinantes reconstitutions de scènes antiques de ses dernières années, telle la Vue imaginaire d’un port antique (voir Gazette n° 6, page 27)… En tout cas, Turpin de Crissé devait être particulièrement satisfait de son Arc de Janus, car, de retour à Paris, il semble qu’il l’ait présenté au Salon de 1819, en compagnie de quatre autres toiles, toutes inscrites sous le numéro global «1094». Une preuve subsiste : la longue description établie par le journaliste Louis François L’Héritier (1788-1852) dans ses Lettres à David sur le Salon de 1819, qui reprend toutes les caractéristiques du tableau présenté ici. En guise d’épilogue, il suffira de rapporter celui, fort élogieux, du critique enthousiaste : « La suavité du pinceau, la pureté des lignes de l’architecture, la vérité du ton et l’agrément du faire satisferont les plus difficiles » !

lundi 31 mai 2021 - 14:30 - Live
Lyon - Hôtel des ventes, 70, rue Vendôme - 69006
De Baecque et Associés
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