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Aux encres métissées de l’humanisme à Chantilly

Publié le , par Christophe Averty

Confrontant Albrecht Dürer à ses pairs, deux cents feuilles disent, au musée de Condé, la révolution esthétique et intellectuelle que suscita l’essor de la gravure dans l’Europe renaissante.

Albrecht Dürer (1471-1528), Tête d’homme à la barbe. © RMN-Grand Palais, musée des... Aux encres métissées de l’humanisme à Chantilly
Albrecht Dürer (1471-1528), Tête d’homme à la barbe.
© RMN-Grand Palais, musée des châteaux de Malmaison et Bois-Préau - Gérard Blot

Entrer dans l’œil et l’œuvre d’Albrecht Dürer. Suivre, de dessin en estampe, l’évolution de son trait virtuose. En mesurer, en regard de ses contemporains, les influences, reçues et transmises. Voici, de Nuremberg, sa ville natale, à Venise, Anvers et Bruxelles, où il séjourna, le voyage européen que proposent deux cents dessins et gravures, dont une quarantaine de feuilles issues des collections du duc d’Aumale et quelque cent soixante œuvres conservées à la Bibliothèque nationale de France. Provenant du fonds Michel de Marolles, acquis par Colbert pour rejoindre les collections royales, ce second ensemble, rarement exposé, a préservé la fraîcheur de son état originel. « Albrecht Dürer, entouré d’un cénacle humaniste et lettré de Nuremberg, avait la volonté d’introduire la Renaissance italienne en Allemagne », entonne Mathieu Deldicque. De ce constat, qui sous-tend le propos de l’exposition, le conservateur du musée Condé et Caroline Vrand, responsable des estampes des XVe et XVIe siècles à la BnF, ont bâti un parcours retraçant la carrière de Dürer, en mettant ses œuvres en regard de celles de ses prédécesseurs, maîtres ou émules, au gré d’une succession de cabinets intimistes. D’emprunts en citations, de conventions en fulgurances, Dürer s’élance avec passion dans la voie ouverte par ses aînés : son propre père, orfèvre, Martin Schongauer (Le Portement de croix), Michael Wolgemut (Ecce Homo) ou Anton Koberger, son parrain, auteur des Chroniques de Nuremberg. Profitant de l’engouement et de la vaste diffusion dont bénéficient les œuvres gravées au tournant de 1500, le buriniste puise aux maîtres italiens, de Mantegna à Léonard de Vinci. Ainsi mesure-t-on l’esprit, les techniques et les manières dont le graveur s’est nourri, opérant une synthèse entre l’esthétique expressive, voire expressionniste, du nord – d’Albrecht Altdorfer à Lucas Cranach – et l’harmonie des proportions humaines, marquées des canons antiques, lisibles notamment dans Les Combats d’homme nus d’Antonio Pollaiuolo ou les douces figures de Jacopo de’ Barbari, graveur en 1500 de l’un des tout premiers triptyques en six feuilles : Vue de Venise à vol d’oiseau. En regard d’emblématiques productions comme La Vie de la Vierge, La Grande Passion, La Mélancolie ou les planches de son traité théorisant les proportions idéales, surgissent les intentions partagées d’une communauté de burinistes d’exception unis par l’examen sensible de la nature, la force de la raison et des passions, traduisant en images la pensée humaniste pour le plus grand nombre. Éloquentes, captivantes, certaines d’entre elles cultivent leur mystère, comme cette anonyme série allégorique des Tarots de Mantegna dont on sait uniquement qu’il ne s’agit ni de lames de tarots ni de gravures de Mantegna, ou encore ces très ressemblants entrelacs (ornements ou broderies ?) portant ici le monogramme de Léonard de Vinci, là celui de Dürer. Concluant cette fabuleuse épopée par trois des quinze dessins à la pointe d’argent provenant du carnet de croquis utilisé par Dürer lors de son dernier séjour aux Pays-Bas, se révèlent des visages et paysages rencontrés, ressentis et captés sur le vif. Plus qu’une précise sensation de ce que fut la Renaissance, où chaque artiste s’inspire, copie et interprète un fonds commun, cet hommage à la gravure, célébrant son plus éminent représentant, s’inscrit dès lors comme la première exposition Dürer d’envergure depuis plusieurs décennies. Une passionnante anthologie.

Jeu de Paume, château,
7, rue du Connétable, Chantilly (60), tél. : 03 44 27 31 80,
Jusqu’au 2 octobre 2022.
www.chateaudechantilly.fr
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