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Aurélie Julien ou le design en devenir

Publié le , par Oscar Duboÿ

Après avoir longtemps travaillé à la galerie Kreo puis à la Carpenters Workshop Gallery, cette férue de design s’est lancée en indépendante il y a trois ans. État des lieux du marché.

   Aurélie Julien ou le design en devenir
  
© Fabrice Gousset. COURTESY OF AURÉLIE JULIEN COLLECTIBLE


Comment présenteriez-vous Aurélie Julien Collectible Design ?
Il s’agit d’une agence de conseil spécialisée notamment en design de collection. Nous proposons un ensemble de services destinés aux professionnels et aux collectionneurs privés. Pour Martin Szekely, nous faisons le lien avec les collectionneurs. Avec Joseph Dirand, il s’agit de la direction de sa société d’édition pour ses créations. Et puis, il y a aussi Isabelle Stanislas, Noé Duchaufour-Lawrance ou Virgil Abloh, qui vient d’être nommé directeur artistique pour l’homme, chez Louis Vuitton. Quand j’ai rencontré Virgil, sa marque Off-White était encore très confidentielle… Dans son cas, il s’agit d’une sorte de direction artistique, d’un rôle d’agent tout simplement. Mon expérience m’a appris à comprendre, voire anticiper, ce que vont apprécier les architectes ou les collectionneurs, et ce qui va motiver l’achat d’une pièce, tout en respectant l’ADN des créateurs avec lesquels j’ai la chance de travailler aujourd’hui.
Pourquoi avoir choisi d’être autonome ?
J’ai eu la chance de commencer au bon moment : à mon arrivée à la Galerie kreo, en 2001, je ne travaillais pas sur commission et les mécanismes étaient très différents de ceux pratiqués par les galeries aujourd’hui. Concrètement, la vente n’était pas du tout quelque chose que j’envisageais… Alors, quand Martin Szekely est venu me proposer de travailler ensemble, j’ai accepté. Pour avoir longtemps suivi la production et fait le lien avec les fabricants, je sais qu’il est de loin le meilleur, notamment en termes d’exigence au niveau de la conception. Nous partageons un positionnement radical. Cela m’a décidée. Je ne pouvais de toute façon pas refuser : l’appel du cœur ! Je continue en parallèle ma collaboration avec Carpenters Workshop Gallery, avec qui existent des liens forts depuis maintenant sept ans.
Pourquoi ne pas avoir ouvert votre propre galerie ?
Si je voulais ouvrir une galerie de design contemporain demain, il me faudrait au moins 500 000 €, en calculant en moyenne entre 150 000 et 200 000 € pour chaque exposition, car il s’agit de produire une collection d’une dizaine de pièces. Toute la chaîne est onéreuse. Le transport, par exemple : il faut en moyenne trois ou quatre personnes pour déplacer une pièce de design de collection. J’ai fait le choix de rester la plus libre et objective possible, afin de pouvoir également développer le conseil en acquisition de design de collection auprès des collectionneurs privés, avec notamment un projet de fondation pour l’un d’entre eux, qui exposera art contemporain et design.
Pourquoi n’y a-t-il pas plus de fondations de design ?
Car les collectionneurs vivent avec leurs pièces. Certes, j’en connais quelques-uns qui stockent, d’ailleurs plutôt des pièces des années 1950, mais c’est moins le cas dans le design contemporain. En effet, 70 % des acheteurs en galeries sont à ce jour des architectes ou des décorateurs qui placent des pièces de mobilier dans leurs projets.
Le design est-il un bon placement ?
C’est un marché en devenir. Désormais il faut beaucoup de moyens pour se permettre d’acheter des pièces des années 1950, ce qui profite au design contemporain qui pratique des prix plus accessibles. D’ailleurs, le nombre de galeries a nettement augmenté depuis 2000, mais rares sont celles qui parviennent à produire. Je sais que Carpenters Workshop Gallery et Friedman Benda y arrivent… D’autres designers, comme Joseph Dirand ou Martin Szekely, s’autoproduisent pour garder le contrôle, tandis que Virgil Abloh, par exemple, préfère passer par une galerie pour ne pas avoir à gérer le suivi de réalisation et la diffusion.
Que vaut la place de Paris dans le panorama actuel du marché du design ?
Comme les meilleurs artisans sont encore en France et en Italie, Paris demeure un passage obligé pour tous les décorateurs. Je considère que Paris, Londres et Bruxelles forment un même pôle. Alors, si je devais ouvrir une galerie, ce serait à Paris ou à New York, et ensuite en Asie.



 

Exposition «Modernist» de Joseph Dirand à la galerie Pierre Marie Giraud, à Bruxelles. Lampe Totem en aluminium, table Modulor en pierre Ceppo.  
Exposition «Modernist» de Joseph Dirand à la galerie Pierre Marie Giraud, à Bruxelles. Lampe Totem en aluminium, table Modulor en pierre Ceppo.
 © Adrien Dirand COURTESY OF AURÉLIE JULIEN COLLECTIBLE


Quel est le profil du collectionneur privé ?
Ce sont au départ des gens qui ont souvent commencé par collectionner du mobilier d’époque. Quelqu’un comme Karl Lagerfeld s’est d’abord intéressé au XVIIIe siècle, puis à l’art déco, avant de se demander ce que cela signifiait être moderne aujourd’hui. Les amoureux des années 1950, par exemple, existent vraiment. Certes, aujourd’hui la catégorie se réduit, car il faut pouvoir se permettre d’acquérir deux chaises à 70 000 €.
Et puis, il y a eu aussi quelques dégringolades…
Le design est par essence destiné à une production sérielle au prix le plus juste pour le grand public. Pourquoi, alors, aller acheter des pièces numérotées en galerie ? D’où l’importance de savoir expliquer aux acquéreurs potentiels tout ce que permet une galerie en termes d’expérimentation que l’industrie ne permet pas : le collectible design. Il est vrai que Ron Arad, par exemple, a peut-être trop produit ; et quand il a commencé à vendre en direct, il a contrarié ses galeries qui ne l’ont alors plus soutenu. Dans l’art contemporain, celles-ci soutiennent davantage leurs artistes, ce qui rassure les collectionneurs.
Et vous, quels sont vos critères pour un meuble ?
La place du créateur dans l’histoire est importante et motive mes choix ; savoir contextualiser la pièce par rapport à la carrière de l’artiste, sans oublier les principes de forme, fonction et usage, très bien résumés par l’UAM que le Centre Pompidou expose en ce moment-même. Et je laisse évidemment de la place à l’intuition, à mon œil, nourri d’expositions en galeries, musées et foires… Dans le cas de Martin Szekely, la Table 00 est une pièce phare. Elle exprime, alors en 2000, sa recherche sur la construction, qui est au centre de son œuvre aujourd’hui. Chez Wendell Castle, je privilégierais une Molar chair en fibre de verre des années 1970 plutôt que les plus récentes en bois, même si ces dernières restent toujours intéressantes. Quant aux œuvres de Paulin, je vais aller les chercher aux Puces ou à la galerie Jousse plutôt que de me tourner vers une réédition. Il vaut mieux aller chez Ligne Roset pour du contemporain, un canapé des Bouroullec par exemple, en espérant qu’un jour la production s’arrête : ainsi on aura soutenu la création contemporaine, et de surcroît on possédera l’une des premières éditions, qui pourra prendre peut-être de la valeur.
Quel est le dernier projet en date que vous achetez pour la fondation dont vous vous occupez ?
La table et la lampe Magliana de Konstantin Grcic, pour la galerie Giustini/Stagetti. Pour moi, c’est l’un des derniers projets majeurs en design contemporain.
Quelle place occupent les foires dans votre activité ?
Une place essentielle. Design Miami et Bâle sont mes passages obligatoires, ainsi que les PAD Paris et Londres. Tous les ans, je me rends également à New York pour The Salon, à Art Brussels, et j’irai en 2019 à Los Angeles pour l’édition exceptionnelle de Frieze.
Et que pensez-vous des nouvelles foires, comme Operae à Turin ou Collectible à Bruxelles, qui se concentrent sur le design contemporain ?
Je privilégie plutôt les foires d’art contemporain, car aujourd’hui c’est très important pour le design et ma clientèle se trouve là. Mais ces manifestations sont toutes intéressantes, même si je suis plus sceptique sur le parti pris de ne pas montrer de l’ancien : à mon sens, il faut de l’ancien pour expliquer le contemporain.
D’ailleurs, la plupart des clients privés arrivent au design par l’art contemporain…
Oui, souvent, même si encore une fois les particuliers constituent un petit pourcentage. Il y a encore énormément de collectionneurs d’art contemporain qui ne possèdent pas une seule pièce de collectible design, ce qui nous laisse encore tout ce champ d’amateurs à convaincre ! 


 

AURÉLIE JULIEN
EN 5 DATES

1976
Naissance à Paris

2001
Arrivée à la Galerie kreo

2011
Nommée directrice associée 
de la Carpenters Workshop Gallery

2015
Fondation d’Aurélie Collectible 
Design

2017
Exposition du travail de Martin Szekely pendant la FIAC, à l’hôtel 
de Clermont-Tonnerre à Paris
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