Gazette Drouot logo print

Aubusson et Ymer & Malta renouvellent l’art de la tapisserie

Publié le , par Marielle Brie

En donnant carte blanche à Valérie Maltaverne, la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson a instillé un souffle novateur dans un savoir-faire historique. Une collection comme une célébration passionnée d’un patrimoine artisanal français.

Aubusson et Ymer & Malta renouvellent l’art de la tapisserie
Ymer & Malta/Kenza Drancourt, Paysage Polaire, collection La Tapisserie d’Aubusson, « The Great Lady », édition limitée à 8 exemplaires, 2019.

Originellement attaché à des impératifs de mobilité, apprécié principalement pour son agrément décoratif, il fallait une certaine audace pour parvenir à dégager l’art tissé de la planéité à laquelle il était jusque-là assigné, et davantage encore pour lui insuffler une dimension quasi sculpturale. Si les « Muralnomad » de Le Corbusier avaient renoué avec la tradition médiévale des cloisons mobiles, la dimension murale da la tapisserie demeurait. Sans doute la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson ne s’attendait pas à une telle révolution en invitant Valérie Maltaverne, à la tête du studio Ymer & Malta, à un partenariat dont les résultats allaient s’avérer détonants. Au sein d’Ymer & Malta, Valérie Maltaverne a l’habitude pour ses différents projets d’orchestrer la création, de la conception à la réalisation, en dirigeant designers et artisans d’art comme un réalisateur le fait avec ses acteurs et ses équipes techniques. Du cinéma et de l’animation, dont elle vient, à la tapisserie, il n’y a qu’un pas. L’expression n’est pas galvaudée : le mouvement porte toutes les collections d’Ymer & Malta, dont la qualité n’a pas échappé à l’œil d’Emmanuel Gérard, directeur de la cité de la tapisserie, et de Bruno Ythier, conservateur en chef d’Aubusson jusqu’en 2020. Aussi éphémère que fut l’association entre ces deux entités, l’une publique l’autre privée, elle a incontestablement marqué un tournant irréfragable, et unanimement salué, dans l’histoire des ateliers de la Marche, comme dans celle de la tapisserie. Rien n’a pourtant été retiré au savoir-faire historique, mais en lieu et place des codes de l’art de la lice, lui ont été offertes de la souplesse et une liberté de formes, de celles qui se matérialisent dans l’espace et dont les surfaces texturées invitent au toucher, au contact répété. Un processus à la saveur revancharde pour ceux qui se souviennent de la longue subordination de la tapisserie à la peinture classique et murale.

Ymer & Malta/Sebastian Bergne, Forest, collection La Tapisserie d’Aubusson, « The Great Lady », édition limitée à 8 exemplaires, 2018.
Ymer & Malta/Sebastian Bergne, Forest, collection La Tapisserie d’Aubusson, « The Great Lady », édition limitée à 8 exemplaires, 2018.

Métamorphoses en trois dimensions
Baptisée « The Great Lady », la collection se compose de sept pièces pionnières d’un art tissé rénové, incarnant parfaitement le dynamisme de cette fière douairière qu’est Aubusson. La manufacture ne fut pas ménagée par une directrice artistique bien décidée à détacher la tapisserie des murs. La quête du volume et de l’occupation de l’espace a poussé à animer les surfaces, aussi bien par les motifs que par la matière. En ignorant délibérément les limites prêtées d’ordinaire à cet artisanat, Valérie Maltaverne a poussé dans ses retranchements le savoir-faire des liciers, les a incités à trouver de nouvelles solutions, à s’adapter aux exigences de volume, de fonctionnalité, de cinétique. La première difficulté pour les liciers a été de se confronter à des cartons qui n’en sont pas. Tout était en effet à interpréter car les sept dessins inspirés de la nature, perfectionnés pendant un an et demi par d’incessants allers-retours entre Valérie Maltaverne et les designers, ont abouti à des projets créant le volume à partir de la matière même. Le chalenge consistait même à traduire un aspect ou une manifestation de la nature dans chaque volume. Comment évoquer la fourrure, le brouillard, l’écorce, la cendre, les lichens ou encore l’eau glacée, vive ou givrée ? Les liciers et Valérie Maltaverne ont réalisé une exigeante quête des couleurs et des matières : « L’échantillonnage a sans doute été l’une des étapes les plus importantes. Il s’agissait de trouver la palette parfaite car le travail de tissage sur l’envers ne permet de voir l’œuvre terminée qu’à la tombée du métier. » Il faut avancer à tâtons et après plusieurs mois de recherches, avec une collecte d’images patiemment glanées dans des livres, des musées ou même à la télévision, arriver à saisir les nuances et appréhender des textures qui transformeront l’effet donné par la matière. Pendant cinq ans, le dialogue entre Valérie Maltaverne et les artisans a été permanent. La métamorphose de la tapisserie s’est doucement opérée sous les yeux de Bruno Ythier : « Valérie induit une complicité active […] qui pousse le licier à fouiller dans sa technicité : il ose, il recherche dans l’ancien, essaie, emploie une logique de tissage normalement appliquée à un autre usage, sublime l’intelligence du geste, de la matière, de la texture, de la couleur. » Le point plat spécifique à Aubusson ne suffit plus. On lui adjoint celui de la Savonnerie, on en invente d’autres et, sans attendre, les élèves liciers du Brevet des métiers d’art s’approprient ce nouveau langage, précipitant soudainement la tapisserie dans une nouvelle ère. Pour le tabouret Troupeau de Lou Malta, les liciers d’Aubusson sont pour la première fois parvenus à faire de la tapisserie une structure porteuse et non plus seulement une garniture. Il a fallu troquer le fil de chaîne en laine contre du fil nautique capable de soutenir de lourdes charges. Le motif de ce troupeau à la toison enneigée vient rappeler qu’ici, sujet et matière ne font qu’un. Prenant un peu de recul, le spectateur est confronté à un saisissant effet d’optique : le troupeau s’anime, semble se hâter et l’on discerne les flocons brillant à la surface de la laine. Le pari du mouvement, de la forme animée, est gagné et révèle « The Great Lady » comme un ensemble cohérent, innovant et annonciateur d’un possible nouvel avenir pour la tapisserie.
 

Ymer & Malta/Benjamin Graindorge, Ours, collection La Tapisserie d’Aubusson,« The Great Lady », édition limitée à 8 exemplaires, 2019.
Ymer & Malta/Benjamin Graindorge, Ours, collection La Tapisserie d’Aubusson,
« The Great Lady », édition limitée à 8 
exemplaires, 2019.

Hommage à la nature sauvage
La chaleur moelleuse d’un feu dévorant le bois jusqu’aux cendres enveloppe le banc de Bois Brûlé de Ferréol Babin d’une étreinte tissée empreinte de wabi-sabi japonais. Flottante comme un songe, la banquette Forest par Sebastian Bergne happe le promeneur dans une brume délicate, le regard s’y perd, si bien que l’on ne sait plus où commence l’assise et où se termine le mur. Chaque pièce est une impression confondante, le regard bascule un peu plus dans la console de Kenza Drancourt au Paysage Polaire, reflet glacé d’un paysage où les mousses vertes craquent sous un givre mordant. Pour retranscrire de telles évocations, la laine a été mêlée au fil de lin royal, de bambou, de viscose naturelle et de soie. Les tapisseries ont nécessité la création d’un mobilier porteur, conçu seulement après la tombée de métier. Car une fois libérées de leur trame, les fibres tissées demeurent vivantes et les dimensions de l’ouvrage terminé fluctuent sensiblement. La tapisserie se fait haute couture, sur-mesure, avec ses drapés imaginés, dessinés et travaillés comme des sculptures intemporelles. Le banc vue DuCiel de Benjamin Graindorge est autant à admirer qu’il est lui-même un refuge pour la contemplation : sur un banc, la nature apparaît emmitouflée dans une nuit étoilée, seulement réchauffée par la flamme réconfortante d’un feu de camp. Au petit matin, sur un tabouret de biscuit, comme un galet, on observe serpenter un tapis d’Eau (Sylvain Rieu-Piquet) à travers les torrents. Peut-être peut-on y apercevoir les Ours tranquilles, émergeant des bois sombres comme, toujours de Benjamin Graindorge, ce cabinet en chêne des Marais dont les montages japonais silencieux ne troublent point la quiétude d’une nature sauvage. La tapisserie en sublime les prodigalités, comme un hommage respectueux à l’essence animale de la laine et aux bruissements des verdures creusoises. Les liciers en charge d’exécuter ces pièces témoignent tous de l’épanouissement patient de leur profession, à l’instar de Nadia Petkovic dont on devine la sereine délectation à voir basculer son art vers « l’expression d’une matière et plus seulement d’une figure ». Incontestablement, la tapisserie est entrée à Aubusson dans une nouvelle dimension. www.ymeretmalta.com

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne