Au Pays du matin calme…

Le 20 avril 2016, par Stéphanie Perris

Portée par de multiples expositions, la peinture coréenne bénéficie d’une belle notoriété sur le marché international. Attention, le phénomène arrive en France !

194 600 € frais compris Kim Tschang-Yeul (né en 1929), Les Gouttes d’eau, 1973, huile sur toile, 200 x 162 cm.
Paris, Drouot, 16 décembre 2015. Piasa SVV.

Depuis quelques mois, la France découvre un brin émerveillée la richesse de la peinture coréenne. Plusieurs expositions organisées un peu partout dans l’Hexagone, à la faveur des événements de l’année de la Corée, ont permis d’en mesurer toute la beauté : «Tigres de papier» au musée Guimet, «Séoul - Paris - Séoul» au musée Cernuschi, «Dansaekhwa. L’aventure du monochrome» au domaine de Kerguéhennec… Ce mouvement de reconnaissance se mesure d’abord à l’échelle internationale. La peinture née au cours du XXe siècle au Pays du matin calme bénéficie d’un réel engouement. «Les artistes coréens ont gagné une audience mondiale grâce à l’intérêt que portent, plus que jamais, les collectionneurs du monde entier, spécialement pour les monochromes du Dansaekhwa, en cours de réévaluation ; les musées et les galeries de renom ont les yeux rivés sur ce mouvement depuis 2014», confie Jackline Jiae Byun, spécialiste en art moderne et contemporain chez K-Auction. Cette maison de ventes coréenne, fondée en 2005, rivalise aujourd’hui avec son aînée Seoul Auction, se mesurant également aux géants Christie’s et Sotheby’s sur la place de Hongkong. Elle présentera, lors de la prochaine Frieze New York, une exposition intitulée «Korean Abstract Art : Early Works».
 

50 000 € frais comprisSung-Pil Chae (né en 1972), Origine (130906), 2013, terre, pigment et encre de Chine sur toile, 170 x 138 cm.Paris,
50 000 € frais compris
Sung-Pil Chae (né en 1972), Origine (130906), 2013, terre, pigment et encre de Chine sur toile, 170 x 138 cm.
Paris, Drouot, 6 avril 2016, Boisgirard - Antonini SVV.
19 320 € frais comprisYun Hyong-Keun (1928-2007), Composition, 1993, huile sur toile, signée au dos, datée au dos, 60,5 x 41 cm.Paris, Dro
19 320 € frais compris
Yun Hyong-Keun (1928-2007), Composition, 1993, huile sur toile, signée au dos, datée au dos, 60,5 x 41 cm.
Paris, Drouot, 31 mars 2015. Cornette de Saint Cyr SVV.
Chung Chang-Sup (1927-2011), Sans titre, 1992, papier coréen sur toile, 260 x 390 cm.© Photo Guillaume Ziccarelli Courtesy de l’artiste et
Chung Chang-Sup (1927-2011), Sans titre, 1992, papier coréen sur toile, 260 x 390 cm.
© Photo Guillaume Ziccarelli
Courtesy de l’artiste et de la galerie Perrotin



























2014 apparaît comme une date charnière. Cette année-là, deux galeries, la Blum & Poe de Los Angeles et la Kukje Gallery de Séoul, consacrent leurs programmations au Dansaekhwa, mouvement pictural formé dans les années 1970 et dont Lee Ufan, Park Seo-Bo, Chung Chang-Sup et Chung Sang-Hwa sont les ambassadeurs. Dans le sillage de ces deux expositions et de la présentation d’œuvres coréennes à la Frieze Masters de Londres, plusieurs manifestations voient le jour, en particulier celle organisée au Palazzo Contarini-Polignac en 2015, lors de la 56e Biennale de Venise, toujours dédiée au Dansaekhwa. Cet événement, conçu en collaboration avec la Kukje Gallery et la Tina Kim Gallery de New York, s’avéra un succès public autant que critique. «Après cette présentation, plusieurs galeries et musées prestigieux nous ont contactés pour montrer à leur tour ces artistes», confie la Kukje Gallery, l’un des principaux promoteurs du mouvement coréen, qui confirme : «Il y a une forte augmentation de l’attention internationale, notamment institutionnelle. Des musées majeurs comme le MoMa, le Guggenheim R. Solomon Museum, l’Art Institute de Chicago, le Dallas Museum of Art, le Hirshhorn Museum et la Smithsonian ont inclus des œuvres du Dansaekhwa dans leurs collections.» Ce phénomène de reconnaissance institutionnelle a derechef été suivi par le marché ; les principaux artistes ont vu le prix de leurs œuvres augmenter, à l’image de Park Seo-Bo, considéré comme le fondateur du mouvement, dont une toile était adjugée 1,12 M€ en novembre 2015. Le 4 avril dernier, une œuvre de Kim Whan-ki, pionnier des abstraits coréens, se vendait 4,2 M€. Deux adjudications prononcées à Hongkong où se concentre, avec Séoul, l’essentiel de ce marché : 60,90 % des œuvres de Yun Hyong-Keun proposées aux enchères, 65 % de celles de Chung Chang-Sup l’ayant été en Corée (source Art Analytics). Mais qu’en est-il de la France ? Les créations coréennes restent relativement confidentielles pour le public français. Aux enchères, ces artistes sont rares, surtout ceux de la première génération. 1,49 % seulement des œuvres de Park Seo-Bo ont été proposées dans l’Hexagone. Une petite trentaine ces dernières années pour Kim Tschang-Yeul, dont Les Gouttes d’eau, ont été adjugées 194 600 € en décembre dernier (Piasa). Plus récemment, le 6 avril, une œuvre de Chae Sung-Pil, Origine, était adjugée 50 000 € à Drouot (Boisgirard-Antonini). Elle avait été présentée lors de l’exposition du musée Cernuschi cet hiver, «Séoul - Paris - Séoul», manifestation qui bénéficiait de nombreux prêts de galeries parisiennes : Baudoin-Lebon, Françoise Livinec, Emmanuel Perrotin… Cette dernière a consacré depuis 2014 plusieurs expositions aux représentants du Dansaekhwa, sous le commissariat de l’ancien directeur du fameux musée d’Art moderne de Daegu, Kim Yongdae. Elle programme d’ailleurs jusqu’au 5 mai, dans son espace hongkongais, une présentation des œuvres de Park Seo-Bo. «Nous avons depuis plusieurs années des relations étroites avec le monde de l’art en Corée. En 2010, nous avons par exemple collaboré avec la Kukje Gallery, qui a accueilli les expositions Jean-Michel Othoniel et Xavier Veilhan, tandis que nous présentions à Paris celle de Yeondoo Jung. La scène coréenne est très dynamique, et de nouveaux lieux voient le jour», confie le galeriste. Rappelons que selon une étude du site Larry’s List, publiée en début d’année, la Corée est le pays qui détient le plus de musées privés après les États-Unis…
 

Vue de l’exposition «Dansaekhwa», au Palazzo Contarini-Polignac,lors de la 56e Biennale de Venise, en 2015.© Photo Fabrice Seixas
Vue de l’exposition «Dansaekhwa», au Palazzo Contarini-Polignac, lors de la 56e Biennale de Venise, en 2015.
© Photo Fabrice Seixas


Sortant du seul Dansaekhwa, la galerie Perrotin a cet hiver réuni les œuvres du mouvement Origine, fondé en 1962 par Choi Myoung-Young, Lee Seung-Jio et Suh Seung-Won – des artistes dont aucune œuvre n’a encore été proposée aux enchères en France (source : Artnet). Ils affichaient alors des prix allant de 50 000 à 130 000 €, et 270 000 € pour Lee Seung-Jio. Le rôle des marchands parisiens dans la promotion de la peinture coréenne s’avère donc crucial, et pour certains d’entre eux, comme Baudoin-Lebon ou Rabouan-Moussion, loin d’être un phénomène de mode, il s’agit d’un travail mené il y a plusieurs années. «Nous avons vendu il y a maintenant plus de vingt ans à des collectionneurs occidentaux de nombreuses œuvres de Shin Sung-Hy, artiste ayant longtemps vécu en France et que nous présentions en 1996 déjà à la FIAC», se souvient Baudoin-Lebon. La culture française a de longue date été une référence pour les artistes coréens. «Nombreux sont ceux qui rêvent aujourd’hui encore d’y montrer leur travail», observe Sunhee Choi, jeune galeriste d’origine coréenne, qui va ouvrir un espace à Séoul. Pour Françoise Livinec, c’est l’artiste Won Sou-Yeol, exposée à l’École des filles au Huelgoat en 2014, qui a joué le rôle d’ambassadrice auprès des différents artistes coréens dont les recherches plastiques correspondaient à la ligne de la galerie. Depuis, elle présente le travail de Bang Hai-Ja, Kim Tae-Ho ou Choi Jun-Kun, dont elle propose les œuvres dans une fourchette de prix de 1 000 à 60 000 €. «Aujourd’hui, les amateurs sont sensibles à cette scène singulière qui s’inscrit dans les grands mouvements de l’histoire de l’art, et dont les prix sont encore attractifs», précise-t-elle. Il en est ainsi de Lee Bae, représenté depuis dix ans en France par la galerie RX, et dont des œuvres viennent de rejoindre les collections du musée d’art moderne de Saint-Étienne et du musée Guimet. La stature de cet artiste aux prix encore «doux» (entre 25 000 et 40 000 €) pourrait rapidement évoluer. Redécouvert dans son pays, Lee Bae a reçu en 2013 le prix de l’Association nationale des critiques d’art de Corée du Sud. «Là bas, le marché est très axé sur les artistes établis de l’ancienne génération, dont le succès contribue à la reconnaissance des plus jeunes. Mais pour l’instant, le marché local n’est pas assez grand pour les artistes émergents. Il est donc important de leur donner une audience internationale», analyse Sunhee Choi. C’était la mission de l’exposition «Séoul, vite, vite !», organisée au Tri postal de Lille, l’une des seules dédiées à la jeune scène contemporaine : une génération hyper connectée, ouverte sur le monde, à l’image de Lee Bul. Une artiste à suivre…
 

Vue de l’exposition «Lee Bae» au musée d’art moderne de Saint-Étienne Métropole, en 2011.
Vue de l’exposition «Lee Bae» au musée d’art moderne de Saint-Étienne Métropole, en 2011.
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