Au Muy, le grand air de l’art

Le 23 juillet 2020, par Alexandre Crochet

Dans ce village du Var, fondations et domaines privés riches en sculptures attirent en été la crème des collectionneurs. Une autre façon de faire des affaires.

Venet Foundation - Robert Morris, Wheels II, 1963-1988, acier Corten.
Photo courtesy of the artist and the Venet Foundation

Avec la crise sanitaire qui semble s’installer durablement dans le paysage, le rêve varois d’une poignée d’influents galeristes et artistes semble plus que jamais d’actualité. Ici, ni foule compacte ni promiscuité inquiétante, mais des domaines immenses et verdoyants où la chaleur estivale se fait plus clémente ; là, des parcs de sculptures à arpenter en plein air. Des lieux qui cultivent un entre-soi de bon aloi, entre voisins, habitués et personnalités du monde de l’art, mais s’ouvrent aussi, sur rendez-vous, aux passionnés désireux de découvrir tant le repère bucolique des grands noms du marché de l’art que les chefs-d’œuvre qui s’y cachent. Tous ensemble, rachetant et métamorphosant un à un des terrains en musées à ciel ouvert, ils ont transformé en profondeur Le Muy, devenu un spot artistique à la fois couru et protégé. Dans les années 1980, c’est le marchand de Basquiat et Haring, Enrico Navarra, qui s’y installe le premier. Plus tard, c’est au tour du sculpteur Bernar Venet, qui y crée un havre magnifiant ses créations monumentales. Bien plus tard, en 2015, le galeriste parisien d’art contemporain Jean-Gabriel Mitterrand, avec son fils Edward, y édifie à son tour un parc de sculptures vallonné et sauvage. Dernier arrivé : son confrère en design et spécialiste de Prouvé, Patrick Seguin. Sur les quarante hectares situés au-dessus de la propriété de Navarra, il a confié à Jean Nouvel la construction de sa maison…
 

Vue de l’installation de Lawrence Weiner à la Venet Foundation, 2020. © Jerome Cavaliere - Courtesy de Moved Pictures Archive, New York et
Vue de l’installation de Lawrence Weiner à la Venet Foundation, 2020.
© Jerome Cavaliere - Courtesy de Moved Pictures Archive, New York et de la Venet Foundation

Des atouts idylliques
Mais pourquoi Le Muy ? « Si on prend un compas, tout tient dans un rayon de 80 km », résume Diane, épouse de l’artiste Bernar Venet. Comme à Los Angeles, le critère c’est « tout est à une heure de voiture » raconte un marchand, et moins pour ceux disposant d’un hélicoptère. Dont plusieurs restaurants étoilés, mais aussi l’aéroport de Nice. Comme en témoigne le programme estival du nouveau réseau Plein sud dédié aux arts visuels, les institutions privées ou publiques foisonnent. Citons entre autres le domaine viticole et artistique de Peyrassol, à Flassans-sur-Issole, le château La Coste, celui de l’architecte d’intérieur Pierre Yovanovitch à Fabrègues, près d’Aups, avec son parc revu par le paysagiste star Louis Benech, la fondation Carmignac récemment ouverte sur l’île de Porquerolles, en face de Hyères, qui accueille cet été un accrochage sur les dix ans de son prix du photojournalisme, ou la vénérable fondation Maeght. Ajoutez à ces ingrédients un atout de taille : Saint-Tropez. L’idyllique station balnéaire n’est qu’à quelques encablures et avec elle, des collectionneurs de très haute volée comme Lindsey Owen-Jones, les Schwarzman, François Pinault, ceux qui y mouillent leur yacht et bien d’autres au nom plus confidentiel mais au portefeuille bien garni. Brad Pitt, qui adore la région, souhaiterait y créer un parc de sculptures. Bernar Venet fait partie de sa collection… Le galeriste belge Guy Pieters a bien compris l’intérêt de la petite ville et y a ouvert une fondation, quand le marchand d’art tribal Lucas Ratton dispose d’un espace commercial à quelques pas de celle-ci, où il mixe arts premiers, design, objets de collection… « Il y a quinze ans, la région, à part la fondation Maeght, était un no man’s land, souligne Romain Brun, de la galerie Navarra. Avoir autant de lieux à proximité les uns des autres incite à se déplacer plus facilement.» Une concentration propre à attirer des collectionneurs français et internationaux – dont, en temps normal, américains et asiatiques – qui posent leurs valises de longues semaines sur la Côte ou dans les terres et disposent de temps pour visiter ces fondations privées du Muy. « Être ici nous permet de couvrir l’intégralité de la Côte, de Saint-Tropez à Monaco », poursuit Romain Brun. « Il n’y a pas d’activité commerciale en galerie l’été. Alors, Le Muy offre un lieu d’échanges qui dépasse le cadre marchand. Le côté réseau est plus important que le côté clientèle. » Tout « l’ écosystème » de l’art vient aux déjeuners et dîners organisés autour de la piscine chez les uns et les autres. Le temps s’étire. « Une galerie, une foire, ce sont des rapports formels. L’été, les vacances, c’est informel. À cette occasion, on peut offrir des livres sur nos artistes que les collectionneurs auront vraiment le temps de lire. » Autre grand atout pour les professionnels du marché : le réseautage et l’approfondissement. « C’est important de bien comprendre la globalisation, comment vont évoluer les goûts des Chinois, par exemple. » Quasiment un séminaire de charme pour la crème des marchands ! Cet été, les fous d’architecture pourront découvrir au domaine de Navarra le bâtiment en construction de Rudy Ricciotti. Celui-ci abritera bientôt une galerie avec deux finalités : servir de cadre ad hoc à une programmation numérique mettant en avant les artistes, un projet décidément dans l’air du temps avec la crise du coronavirus, et accueillir des accrochages confiés quelques semaines à des confrères galeristes… Aux multimillionnaires et milliardaires leur rendant visite, les domaines et fondations du Muy montrent, plus encore qu’une vitrine de leurs activités, un style de vie approchant le leur, combinant lieu de vie dans de vastes demeures contemporaines et parcs de sculptures susceptibles de donner des idées en montrant les œuvres in situ.

 

Mark Handforth, Red on Red, 2017, aluminium peint, œuvre unique, 345 x 165 x 120 cm. Domaine du Muy, Galerie Mitterrand. Photo J.C. Lett
Mark Handforth, Red on Red, 2017, aluminium peint, œuvre unique, 345 165 120 cm. Domaine du Muy, Galerie Mitterrand.
Photo J.C. Lett

D'abord partager
« Jean-Gabriel Mitterrand a créé sa galerie en 1988 en défendant beaucoup de sculpteurs, dont Niki de Saint Phalle, les Lalanne, Cárdenas, Marta Pan, qui souvent réalisent des projets monumentaux, explique Sébastien Carvalho, de la galerie Mitterrand. C’est devenu une passion pour lui de développer l’art hors les murs. Il a fini par trouver un terrain ici, acquis avec sa famille. La galerie est venue l’occuper pour en faire un lieu dédié à la sculpture monumentale.» La créatrice Marie Hazard a été invitée à faire une exposition sur place cet été. « Nous avons à cœur de développer les activités au domaine, notamment avec des commandes passées à de jeunes artistes pour le parc. Et de réinventer aussi les possibilités de collaboration. Une fondation qui a une pièce en réserve depuis dix ans et n’a pas la possibilité de la montrer peut nous la confier sur du très long terme. C’est un point de connexion très fort pour les autres collections. Il y a une volonté de fédérer, de travailler avec tout le monde, y compris avec des institutions comme l’Espace de l’art concret, pour leur événement actuel sur Sobrino. Sur un plan commercial, c’est un modèle encore expérimental. Les pièces exposées au Muy peuvent être commandées, mais ce n’est pas la même logique qu’en galerie. On vient ici d’abord partager une passion, passer du temps, discuter. Et les collectionneurs qui nous découvrent au Muy et ne nous connaissaient pas encore seront peut-être tentés de venir ensuite à la galerie à Paris. » Le cas de la fondation Bernar Venet diffère. D’abord un lieu de vie et d’inspiration pour l’artiste séduit par le potentiel d’une ancienne usine, qui travaille aux États-Unis mais aimerait passer plus de temps au Muy. Il offre un cadre exceptionnel baigné par une rafraîchissante rivière, non seulement à son impressionnant corpus en acier Corten – dont un Effondrement exposé en 2018 dans les jardins du château de Versailles, mais aussi à ses contemporains, comme la « chapelle Stella » et la seule Elliptic Ecliptic de James Turrell visible en France. S’y adjoint une nouvelle galerie vitrée spécialement conçue pour l’installation du conceptuel américain Laurence Weiner, l’art minimal et conceptuel étant le fil rouge de la Venet Foundation dirigée par Alexandre Devals. Les collectionneurs, potentiellement les mêmes chez les uns et les autres, étant libres de puiser de l’inspiration dans ces havres, loin des autoroutes du marché de l’art.

 

à savoir
Domaine du Muy, 83490 Le Muy
Marie Hazard, jusqu’au 30 octobre
www.domainedumuy.com

Villa Navarra, Le Muy
www.enriconavarra.com

Venet Foundation, chemin du Moulin-des-Serres, Le Muy
Lawrence Weiner, jusqu’au 16 octobre
www.venetfoundation.org


 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne