Au Muséum, une collection Mythique

Le 04 novembre 2016, par Anne Foster

Une exposition dévoile une centaine de ses célèbres vélins, dessins de plantes et d’animaux à visée scientifique, l’esthétique n’étant pas oubliée. Deux regards contemporains accompagnent la visite proposée par La Gazette.

Koalas Phascolarctos cinereus Goldfuss (Phascolarctidés), Nicolas Huet, Koala, novembre 1814. D’après M. Lewin, vélin, portefeuille 71, folio 97.

C’est en 1926, lors d’une exposition au musée des Arts décoratifs, que le public a pu voir pour la dernière fois un nombre important des vélins du Muséum. Le cabinet d’histoire du Jardin des Plantes, niché derrière les grandes serres, en accueille en trois temps une centaine. Héritier, depuis 1793, de vélins commandés par Gaston d’Orléans principalement à Nicolas Robert, et légués à son neveu, Louis XIV, le Muséum national d’Histoire naturelle a su l’enrichir au fil des siècles dans une optique scientifique et encyclopédique, sans négliger l’aspect esthétique qui avait fait sa renommée sous le Roi-Soleil. Leur matière même, extrêmement sensible à la lumière qui la jaunit, a imposé leur accrochage par roulement d’environ quarante pièces. La première a fermé ses portes, les deux suivantes se succèdent jusqu’au 13 janvier 2017. Bien sûr, vous êtes extrêmement sollicités en cette fin d’année, mais cette visite peut être faite en famille et ne dure pas longtemps… Comment ne pas être séduit par ces feuilles aux coloris éclatants et si frais, par leur composition parfois si libre ? «Les vélins de 1630 à 1685 représentant notamment des plantes sont des chefs-d’œuvre de sensibilité, de finesse, de délicatesse du toucher», remarque l’artiste animalière Danielle Beck. «Les fleurs sont encore vivantes, les touches de lumières donnent une vie éternelle au sujet.» Par exemple, un vélin de Nicolas Robert (1610-1685), peintre choisi pour la Guirlande de Julie, offrande amoureuse de Charles de Saint-Maure, duc de Montausier à sa «déesse mortelle», Julie d’Angennes, représente des tiges de Tagetes erecta Linné (Astéracées), de leur nom commun, œillets d’Inde. Les fleurs sont peintes dans une palette de jaune d’or, d’orange, de rouge orangé, à divers stades de leur épanouissement. Il manque juste ce parfum si singulier. «Les études descriptives de chaque espèce sont d’une grande précision et finesse, poursuit-elle. L’artiste doit réaliser son travail dans un temps très court, et livrer bataille pour finir avant que les fleurs perdent leur luminosité et leur fraîcheur.» Jacqueline Candiard, peintre de fleurs sur vélin, notamment pour la Ville de Paris, ajoute : «Il faut un sens de l’observation très développé pour arriver à garder le «côté vivant» ; l’artiste doit aussi travailler vite. On sait que la peinture sur vélin obéit à ses propres règles : chaque trait étant ineffaçable, le report du dessin se fait notamment au crayon à la mine d’argent, plus discrète, ou par un réseau de points légers. L’aquarelle est posée par couches afin de garder la transparence et les dégradés de couleurs. Cette accumulation de détails donne ce côté vivant.»
 

Passiflora laurifolia Linné (Passifloracées), Jean Joubert, Clematitis Indica, fructu citriformi, foliis oblongis, Plum 64 tab 80, Passiflora laurifol
Passiflora laurifolia Linné (Passifloracées), Jean Joubert, Clematitis Indica, fructu citriformi, foliis oblongis, Plum 64 tab 80, Passiflora laurifolia Linné, Amérique méridionale, vélin, portefeuille  61, folio 71

Rigueur et esthétisme
En regardant les feuilles exposées, on sent la différence entre celles des «peintres en miniature» comme on les appelait au XVIIe siècle  Nicolas Robert, Claude Aubriet, Nicolas Maréchal, Pierre-Joseph Redouté, et son élève, Pancrace Bessa  et celles par des dessinateurs plus scientifiques, dont les représentations correctes sont plus raides. «Même ces grands maîtres ont plus de mal avec le dessin animalier, souligne Danielle Beck. Par exemple, les oiseaux ou les animaux sont exécutés d’après des spécimens naturalisés pour les espèces les plus exotiques ; d’autres étaient observables à la Ménagerie de Versailles, puis à celle du Jardin des Plantes. La photographie représente une aide incomparable pour l’artiste contemporain. On ne peut qu’admirer leur talent à rendre le brillant du plumage  avec tous ses dégradés , le velouté du pelage ou l’éclat des écailles des reptiles.» Aux côtés d’un Dindon Meleagris gallopavo, Linné (Phasianidés) ou Coq d’Inde commun Dindon [Buffon], aux plumes allant d’un noir de jais à un doux brun, à l’œil fardé de plumes bleues, saisi par Nicolas Robert, d’un Homard d’Europe Homarus gammarus, Linné (Néphropidés), à la carapace de délicats bleus, dessin attribué à Nicolas Aubriet, un Boa constricteur  Boa constrictor Linné (Boïdés) ou Boa diviniloque, 1851, annoté «d’après le vivant», par le peintre en miniature A.J.B. Vaillant (vers 1817-1852). La lumière reflétée par les écailles, suivant les méandres du corps, les deux traits sous les yeux comme des traces de larmes, le dessin au crayon, très minutieux, de la tête, indiquent le degré d’excellence atteint par cet artiste dont on ne sait à peu près rien sauf sa mort dans la fleur de l’âge. Au cours du XIXe siècle, les directeurs successifs du Muséum mettent de plus en plus l’accent sur la valeur pédagogique et l’intérêt encyclopédique de leur collection de vélins. Peu à peu, l’âge d’or du dessin naturaliste s’étiole (voir Tendances page 26) D’autres disciplines font aussi leur apparition : l’anatomie comparée, la paléontologie… Les dessins sont plus scientifiques, «la priorité esthétique ne semble plus prioritaire», commente Danielle Beck. Depuis trois cents ans, le modèle adopté par Nicolas Robert (dimensions de la peau, environ 46 x 32 cm, délimitation du cadre par un liseré doré) contraint les «fleuristes» comme les animaliers à être confrontés à cet espace restreint. Il est en effet difficile de représenter une girafe sans la réduire à la taille d’un jouet ! Certains, à l’instar du «peintre en miniature du roi», Nicolas Robert, ont su s’affranchir avec talent en faisant déborder légèrement leur composition de la bordure d’or ; d’autres imaginent des paysages pour les mettre en situation dans leur habitat ou le sol, où poussent les fleurs, arbres et arbustes.

 

Papaver somniferum Linné (Papavéracées) Nicolas Robert, Papaver flore simplici purpurascente Papaver flore violaceo pleno Papaver somniferum Linné, va
Papaver somniferum Linné (Papavéracées) Nicolas Robert, Papaver flore simplici purpurascente Papaver flore violaceo pleno Papaver somniferum Linné, var. multip., France, vélin, portefeuille 41, folio 50.

Un peu de technique
Le fond blanc lumineux et la transparence soyeuse du vélin font de cette peau de veau mort-né un support de prédilection pour des peintures précieuses. Il n’était pas question de faire les «portraits» des plantes des jardins et des oiseaux des volières de Gaston d’Orléans sur du papier, même de très belle qualité. C’était  et demeure encore aujourd’hui  une matière onéreuse demandant des soins particuliers. La peau souple est choisie avec un grain fin, et la plus blanche possible. Même dans ce cas, il faut encore passer une éponge trempée dans un bol d’eau avec quelques gouttes de fiel de bœuf. Le format adopté étant de 46 x 32 cm, on coupe la peau en laissant une marge de 5 cm de chaque côté. Tout juste humide, on la fixe sur un support ou un contreplaqué garni de papier Arches satiné ; sèche, elle doit être tendue comme une peau de tambour. «C’est le soin pris à ces premières préparations, explique Jacqueline Candiard, qui donne au vélin cet aspect exceptionnel de transparence qui permet d’illuminer les couleurs.» Prenons une fleur habituelle de nos jardins  : l’ipomée ou volubilis. Pierre-Joseph Redouté choisit de représenter deux fois Ipomea jalapa (Linné) Caroline an X [1802]. La fleur et la tige volubile sortant légèrement du cadre des détails regroupés en bas de page pour l’une, le tubercule, peint l’année suivante pour l’autre. Le peintre y apporte le même soin, respectant l’ivoire du système racinaire, les différents verts des feuilles de la plante selon leur position, la transparence des pétales de la fleur en entonnoir. Scientifiquement tout est exact, le talent du peintre, surnommé le «Raphaël des roses» et la beauté propre au vélin apportant le côté esthétique raffiné à une vulgaire plante de jardin.

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