Au MAD, les dessins sortent de leur réserve

Le 17 décembre 2020, par Jean-Louis Gaillemin

D’un projet de tourelle gothique à une maquette pour le palais de Chaillot, le cabinet des dessins du MAD présente pour la première fois l’incroyable diversité de ses collections, dans un parcours aussi stimulant qu’inattendu à travers tout le musée.

Jean Souverbie (1891-1981), La Musique, 1937, fusain, gouache, huile et vernis sur papier, 260 130 cm (détail).
© MAD, Paris / Christophe dellière

Une gravure de Paul-César Helleu, l’un des modèles de l’Elstir de Proust, nous campe une élégante dans la grande galerie du Louvre prenant une pose audacieuse pour observer, sans doute avec son face-à-main, quelques dessins de Watteau encadrés sous les peintures. C’était l’époque où les musées accrochaient encore sur leurs cimaises leurs chefs-d’œuvre graphiques, et la règle au musée des Arts décoratifs, qui voulait présenter tous les aspects de ses collections dans des espaces évocateurs d’un style ou d’une époque. Pédagogiques avant tout, s’adressant à un public d’artisans et de professionnels, ses salles où s’accumulaient les objets par catégorie alternaient avec des évocations d’intérieurs. Sur les cheminées, la pendule y était accompagnée de ses porcelaines et flambeaux et le trumeau, flanqué de ses appliques. Accrochés symétriquement selon leur tailleet leur motif, les dessins prenaient place dans ces ensembles. Ces fantaisies ont pris fin au début des années 1970 lorsque Marie-Noël de Gary, qui avait travaillé avec Roseline Bacou au Cabinet des dessins du musée du Louvre, s’aperçut que les œuvres laissées à la lumière du jour et – pire encore – à celle de la Lune se dégradaient lentement mais sûrement. Quant à celles qui n’étaient pas exposées, elles étaient collées dans de grands albums rangés dans la bibliothèque par thèmes iconographiques, au même titre que les gravures ou les photographies. Les lecteurs n’hésitaient pas à les calquer ou même à les compléter d’inventions parfois cocasses. Autre inconvénient, les feuilles y étaient fixées sur des papiers acides qui les détruisaient aussi sournoisement que les ultraviolets. Convaincu par ces analyses, François Mathey, alors directeur du musée, lui confia en 1974 la création d’un cabinet des dessins pour conserver et restaurer toutes ces fragiles créatures : l’occasion de remonter des réserves les pièces non encore inventoriées.
 

Albert Besnard (1849-1934), Étude de cheval, grandeur nature, 1883,pastel sur papier vélin, 237 x 256 cm. © MAD, paris / christophe delliè
Albert Besnard (1849-1934), Étude de cheval, grandeur nature, 1883,
pastel sur papier vélin, 237 
256 cm.

© MAD, paris / christophe dellière

Des trésors insoupçonnés
La spécificité du fonds de dessins des Arts décoratifs est qu’il fut créé par des fabricants et industriels désireux, au milieu du XIXe siècle, de gommer la distinction entre beaux-arts et arts décoratifs, de promouvoir l’idée du beau dans l’utile pour permettre aux «industries d’art françaises» de faire face à la concurrence internationale. Le dessin, ou «dessein», étant au cœur de l’invention et de la création, il était essentiel de procurer aux artistes et aux artisans des supports capables de les inspirer. Ces premiers donateurs étaient généralement des amateurs d’art et leurs collections, reflétant le goût de l’époque, comportaient, outre des dessins d’ornement et d’objets, de nombreuses feuilles de peintres ou de sculpteurs. Au XXe siècle, la liquidation de certaines firmes de décoration mit sur le marché leur documentation. Certains artistes ou leurs descendants firent don des dessins produits dans le cadre de leur métier. Dans les années 1950, l’ouverture par François Mathey du musée à l’art contemporain – peinture, sculpture, art cinétique ou musical – changea l’image des Arts déco, devenus pour le grand public le «pavillon de Marsan». «C’est l’entrée de Picasso au Louvre», avait titré la presse en 1955 lors de l’exposition du peintre, où trônait Guernica. Suivirent Chagall, Mark Tobey ainsi que Jean Dubuffet, qui, séduit par un accueil qui tranchait avec celui des institutions à l’égard de ce promoteur de l’art brut, fit don d’une trentaine de toiles et de 250 dessins. Dans un premier temps, Marie-Noël de Gary eut pour tâche d’identifier, avec l’aide de spécialistes, les dessins appartenant à un même artiste ou à un même atelier, suscitant des découvertes inattendues comme celle d’importants ensembles de dessins de meubles et de décors d’André Charles Boulle et de Nicolas Pineau. Ce fut l’occasion aussi d’étudier des fonds existants tels ceux des architectes Alfred-Nicolas Normand ou Emilio Terry, du dessinateur et ornemaniste Pierre Victor Galland, des bijoutiers-joailliers Alphonse, Georges et Jean Fouquet ou encore d’Édouard Bénédictus, dessinateur de costumes de théâtre et de textiles : autant de noms célébrés par la suite dans des expositions qui assurèrent la renommée du cabinet. De nouveaux dons eurent alors lieu, comme l’un de cinquante-six dessins d’Armand-Albert Rateau par son fils François en 1996 et celui de 18 000 documents du studio de Jean Royère par le décorateur lui-même, en 1980. C’est dire si la tentation était grande de sortir enfin les dessins «de leur réserve». Dans l’esprit de l’exposition «Faire le mur» (2016), qui avait dévoilé avec brio la richesse des collections de papiers peints, Olivier Gabet chargea Bénédicte Gady, conservatrice de ce qui était devenu le département des arts graphiques, de concevoir une présentation mettant en valeur l’incroyable diversité de ces 200 200 documents. Ayant rédigé sa thèse sur Charles Le Brun, à la fois peintre d’histoire et dessinateur de projets de tapisseries ou d’orfèvrerie, Bénédicte Gady était bien placée pour apprécier la qualité d’un fonds qu’elle avait exploré en préparant son exposition «Peupler les cieux» pour le Louvre (2014) : «Ayant découvert en deux après-midi deux dessins majeurs du XVIIe siècle, je me suis dit que c’était une mine d’or, mais ne m’attendais pas à trouver tant d’œuvres non étudiées, comme ce portefeuille de 91 dessins sur l’Exposition internationale des arts décoratifs de 1925, voire restées roulées en réserve comme ce carton de vitrail de Maurice Denis ou cette monumentale maquette de Jean Souverbie pour le palais de Chaillot.»

 

Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823), Jeune homme nu, premier quart du XIXe siècle.© MAD, Paris / Photo : Jean Tholance
Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823), Jeune homme nu, premier quart du XIXe siècle.
© MAD, Paris / Photo : Jean Tholance

Des dessins et des lettres
Ce gigantesque travail d’inventaire n’aurait pu se faire sans la collaboration de spécialistes ni sans l’aide de mécènes comme la galerie Jacques Lacoste, pour le fonds Royère, ou la Getty Foundation, accordant un curatorial fellowship (commissariat associé) à Sarah Catala dans le cadre du «Getty Paper project». Quelques amis du MAD ont par ailleurs permis de financer un important programme de restauration, confié à Valentine Dubard et Cécile Huguet. Comment exposer un tel ensemble ? En renonçant à toute idée de synthèse ou de chronologie, l’intention étant de miser sur cette diversité et de jouer sur les contrastes, les rapprochements, les allusions, en adoptant le principe de l’abécédaire – d’«Architecture» à «Zoologie», en passant par «Décor», «Figures», «Katagami», «Textile», «Vie parisienne» ou «XY Masculin ?». Quoi de plus adapté à ce projet anarchiste et poétique que les anciens appartements d’Achille Fould, ministre de Napoléon III, qui avaient conservé leurs bas lambris, cheminées, corniches et parquets Versailles ? L’ensemble avait déjà été réduit à l’état de fantôme destroy par Jean Nouvel en 1996, opposant à ces débris sa vision d’un Nautilus… Chargé de la scénographie, le collectif H5, en choisissant de montrer certaines œuvres dans des caisses de déménagement, ajoute encore à la désorientation : nous sommes dans un nulle part où tout est possible. De cet ensemble foisonnant, quelques chefs-d’œuvre se distinguent, comme le rarissime Projet de tourelle eucharistique de plus d’un mètre de hauteur, qui nous plonge au cœur du dynamisme gothique, et la délicate miniature, début XVe, illustrant le roman Humay et Humayun du poète iranien Khwaju Kermani, où les héros flottent comme dans un rêve sur le labyrinthe végétal. L’un des attraits de l’événement est de confronter l’objet sur le papier et celui réalisé, comme une feuille d’André-Charles Boulle avec une armoire la copiant par Montigny. Rapprochements qui se poursuivent dans les collections permanentes : le dessin d’un lampadaire de Rateau est placé près de l’appartement de Jeanne Lanvin, des études d’Henry Cros permettant de mieux apprécier son vase Pastorale dans la salle art nouveau… Jolie occasion d’un parcours en signes de piste à travers tout le musée.

à voir
«Le dessin sans réserve», musée des Arts décoratifs,
107, rue de Rivoli, Paris Ier, tél. : 01 44 55 57 50.
www.madparis.fr
Jusqu’au 31 janvier 2021.
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