Au Louvre, les nuages de Junon

Le 17 décembre 2020, par Vincent Noce
 

Dans la nébuleuse que nous traversons, la nouvelle est passée presque inaperçue : au milieu d’une crise financière sans précédent, le Louvre s’est offert un grand décor de Tiepolo qui manquait à sa collection. Le prix, qui n’a pas été rendu public, est conséquent puisqu’il tourne autour de 4,5 M€. Depuis une décennie, les musées souffrent d’un recul dramatique de leurs moyens d’acquisition, alors que l’hémorragie du patrimoine se poursuit à un rythme soutenu. C’est donc un soulagement et une fierté que le Louvre échappe à cette malédiction. Mais, aujourd’hui, ses recettes s’effondrent. L’achat de cette Junon au milieu des nuées est donc une surprise, à plus d’un titre. Le conservateur Stéphane Loire s’est efforcé de retracer l’historique (nous y reviendrons) de cette fresque, de trois mètres et demi sur plus de deux mètres, détachée il y a plus d’un siècle d’un palais vénitien. Le Louvre dit prévoir une «restauration attentive»… Stéphane Loire assure que l’œuvre se trouve «en état satisfaisant». La photographie n’emporte guère la conviction, même si le visage de la déesse semble moins abrasé et fissuré que les drapés ou les nuées censées la soutenir. Rien d’étonnant dès qu’on en apprend davantage sur l’histoire d’une peinture connue du marché depuis une douzaine d’années, après avoir été plusieurs fois restaurée et retendue sur un parquetage qu’il faudrait désormais enlever. Plusieurs experts, marchands et conservateurs n’en ont pas voulu, après l’avoir vue, sur le mur d’une piscine dans une résidence londonienne. «Le Louvre s’offre un fantôme», résume un historien de l’art. «Incompréhensible», réagit un grand conservateur étranger. «Les bras m’en tombent !», s’exclame un galeriste américain considérant que «l’œuvre ne tient pas la comparaison avec la Madone vendue en janvier à New York» (le budget, 14 M€, n’est pas tout à fait le même). Stéphane Loire pense qu’ils «ont confondu cette fresque avec une autre», provenant de l’hôtel de Marigny des Rothschild, représentant la noblesse, la générosité et la justice, qui se trouve chez le même propriétaire – dont la Gazette peut révéler le nom : Pier Franco Grosso. Il n’en reste pas moins que des voix se sont élevées contre cet achat au sein du musée et des Amis du Louvre, appelés à y contribuer pour un tiers. La décision aurait même été prise contre l’avis du chef du département des peintures, Sébastien Allard. 

Des voix se sont élevées contre cet achat au sein du musée et des Amis du Louvre, appelés à y contribuer pour un tiers. La décision aurait même été prise contre l’avis du chef du département des peintures.

On n’en saura pas plus puisque l’intéressé, tenu au devoir de réserve, n’a voulu faire aucun commentaire. Le Louvre se trouve donc à nouveau pris dans une querelle de spécialistes. Beaucoup ne comprennent toujours pas la dépense de 520 000 € pour un ensemble de croquis «attribués à Fragonard» ou celle de 400 000€, à New York, pour un dessin du XVIIIe hollandais d’un artiste peu connu hors de son pays, dont le musée des Arts décoratifs a déjà deux feuilles. En même temps, l'établissement a laissé partir au Getty un portrait de Peiresc par Mellan, vendu 120 000 € à Drouot, ou encore une rarissime architecture de cathédrale. Avait-il besoin de payer un record mondial (445 000 €) pour ajouter un dessin de Gros à un fonds qui en compte déjà plus de 470, dont une esquisse jumelle ? Les intéressés répliquent avoir l’aval de la commission des musées de France – qui est, en fait, verrouillée par les conservateurs et dont les délibérations sont secrètes. Pour rendre ses avis, a-t-elle seulement entendu Sébastien Allard ? Ou les spécialistes de Fragonard, Pierre Rosenberg et Jean-Pierre Cuzin ? Le ministère de la Culture, qui devrait être un lieu privilégié d’échanges et d’ouverture, vit dans la peur de la parole. Quant aux citoyens, ils n’ont manifestement pas à être informés des tenants et aboutissants de la dépense publique.

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