Au chevet d’un précieux carton

Le 20 octobre 2017, par Sarah Hugounenq

Le musée du Louvre entreprend la restauration d’un carton du décor des chambres vaticanes, conçu par Raphaël et ses élèves. Face à une telle rareté, les restaurateurs scrutent les opérations similaires voisines. Éclairage sur les échanges scientifiques européens.

Giulio Romano, Allégorie de la Modération, vers 1523, carton, pierre noire, estompe, traces de rehauts de blanc sur plusieurs feuilles de papier lavé beige assemblées, piqué et incisé pour le transfert, marouflé sur toile, 1,842 x 1,190 m, département des Arts graphiques, musée du Louvre.
© Musée du Louvre dist. RMN/ Marc Jeanneteau

Les enjeux de la restauration du patrimoine sont internationaux. Si d’aucuns en doutaient encore, le cas de celle entreprise par le musée du Louvre sur son carton de l’Allégorie de la Modération dessinée par Giulio Romano pour le Vatican est symptomatique d’une nouvelle manière d’appréhender la conservation des œuvres d’art. Seuls trois cartons pour les décors des chambres pontificales, commandés à Raphaël peu avant sa disparition en 1520, nous sont parvenus. C’est peu dire de l’importance de l’opération parisienne. En piteux état, le carton exécuté par Giulio Romano, élève du maître à qui échut la succession du chantier, souffre de déchirures, boursoufflements et lacunes engendrés par son utilisation  perforation au stylet, découpes…  et ses restaurations passées, dont un marouflage brutal sur toile au XIXe siècle. Ce dernier a rigidifié la structure et entraîné des tensions importantes. Le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2rmf) à qui est confiée l’intervention doit donc décider si la fragilité du carton permet ou non de se débarrasser des rentoilages pour retrouver de la souplesse. Pour faire face à ces problématiques inédites, la France examine avec attention trois restaurations similaires et simultanées en Belgique et en Italie.
 

Une des trois étapes de la restauration du carton de Pieter Coecke au musée de la ville de Bruxelles. Humidification, pose de gellane, enlèvement d’un
Une des trois étapes de la restauration du carton de Pieter Coecke au musée de la ville de Bruxelles.
Humidification, pose de gellane, enlèvement d’un morceau de la toile de doublage du XIXe siècle.
©KIK-IRPA

Documenter l’histoire de l’art
Par un heureux concours de circonstances, les musées du Vatican poursuivent la restauration des appartements pontificaux entamés en 2015 avec celle de la salle Constantin, abritant la peinture finale de la Modération. «Ce chantier nous permet d’avoir une vision croisée sur l’état de conservation des peintures murales, la technique d’utilisation du carton, la lecture de l’œuvre qui assure aussi une meilleure restauration de la fresque», explique Dominique Cordellier, conservateur en chef du Patrimoine au département des Arts graphiques du musée du Louvre. Confirmant cet été la main de Raphaël sur deux autres figures d’allégorie de l’ensemble, l’intervention permet ainsi de documenter la chronologie des œuvres d’un chantier chaotique, bouleversé par la mort de Raphaël, puis l’année suivante par celle du commanditaire, le pape Léon X.

 

Salle de Constantin, au Vatican. Sur la droite, la figure de l’Allégorie de la Modération. © Musei Vaticani
Salle de Constantin, au Vatican. Sur la droite, la figure de l’Allégorie de la Modération.
© Musei Vaticani

Tirer les leçons des expériences étrangères
Plus technique, l’intervention en cours jusqu’en octobre à Milan, à la Bibliothèque ambrosienne, sur le carton de L’École d’Athènes de Raphaël, également exécuté pour le Vatican quelques années plus tôt, bénéficie encore plus au musée du Louvre. «Cette restauration nous intéresse beaucoup, poursuit Dominique Cordellier, car ce carton a été exposé au Louvre à partir de 1797 au moment des saisies napoléoniennes en Italie, mais a aussi été traité sur place. Les questions posées à l’époque sur la pertinence de le mettre sous verre, de le coller sur toile ou sur papier sont exactement les mêmes que nous nous posons actuellement pour notre carton qui, lui, arrive en 1802 déjà marouflé sur toile, et qui sera tendu sur une autre toile pour le monter sur un châssis.» Reliés par leur histoire et leur technique, les dommages provoqués par les marouflages sont identiques à Paris et à Milan. L’Istituto Superiore per la Conservazione ed il Restauro, homologue italien du C2rmf, a mis en place un chantier aux moyens inégalés afin d’établir avec la plus grande précision une cartographie de la fragilité de l’œuvre, à partir des points de tension que subit le carton, enregistrés par dix senseurs disséminés à sa surface.

 

L’atelier de restauration du C2rmf. © DR
L’atelier de restauration du C2rmf.
© DR

Des échanges internationaux
Les résultats ont permis d’avaliser la procédure du «facing», pose d’un papier à base de viscose et de soie à l’aide d’une colle stable sur l’avant de l’œuvre. «Cette technique n’a jamais été utilisée pour des dessins, à la surface par nature pulvérulente. Nous attendons donc la fin de l’opération pour en connaître les résultats, et savoir si une contre-épreuve se forme ou non sur le papier. À partir de là, nous aviserons pour notre carton», explique Valentine Dubard, responsable de l’atelier de restauration des dessins et des estampes du musée du Louvre ; elle espère ainsi pouvoir poser l’œuvre sur son recto pour enlever le rentoilage à l’arrière, en évitant de nouvelles tensions. En début d’année, la restauration historique du carton de tapisserie contemporain de celui de Romano, Le Martyre de saint Paul par Pieter Coecke, au musée de la Ville de Bruxelles, a aussi subi un «facing» mais à l’aide d’autres matériaux, testés sur le carton français. «Ces échanges avec les autres responsables des interventions sont primordiaux. Ils nous permettent de connaître comment nos collègues gèrent la conservation de ces cartons semblables. Depuis un an, nous avons donc entrepris une étude de notre carton et des opérations belges et italiennes, afin d’en tirer des réflexions à soumettre à un comité de sages. Nous attendons les conclusions de nos collègues pour savoir si les essais sont satisfaisants et envisager de retirer les deux toiles de rentoilages», rappelle Xavier Salmon, directeur du département des Arts graphiques du musée du Louvre. Dans l’expectative, l’opération rendue possible par le mécénat de la maison Canson devrait toucher à sa fin à l’automne 2018.

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