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La Gazette Drouot - Marché de l'art

Attaques en règle sur le patrimoine sacré

Le 08 février 2018, par Vincent Noce

L’État est-il entré en campagne pour récupérer les biens religieux dispersés dans les tourmentes de l’histoire de France ? Revue d’une offensive tous azimuts, qui fait désormais planer une menace sur la coopération avec les musées américains.

Attaques en règle sur le patrimoine sacré
Pleurant du tombeau de Philippe II de Bourgogne, dit Le Hardi (début XVe, albâtre), propriété de la même famille depuis les années 1800 et revendiqué par l’État.
DR ???????

Le 18 janvier, la cour d’appel de Paris a ordonné à la galerie parisienne Brimo de Laroussilhe de «restituer à l’État» un fragment du jubé de la cathédrale de Chartres, démoli par le clergé en 1763. Cette décision est le dernier épisode d’une campagne menée par le ministère de la Culture pour récupérer des biens religieux éparpillés depuis le XVIIIe siècle. Un litige reste ainsi pendant avec une famille qui s’est retrouvée empêchée de vendre à Drouot une statue lui appartenant depuis l’Empire. Et, désormais, la France réclame au Metropolitan Museum de New York un précieux reliquaire qui se trouve dans ses collections depuis plus d’un siècle.  Chacun de ces cas, qui posent des problèmes juridiques très techniques, comporte ses particularités. Mais l’effet est général. Collectionneurs, antiquaires et commissaires-priseurs, mais aussi désormais conservateurs, peuvent se sentir menacés par ce durcissement, conforté par une succession de décisions judiciaires.
De l'art du marchandage  
L’affaire dite «du jubé de Chartres» remonte à 2002, quand Philippe Carlier, de la galerie Brimo de Laroussilhe, achète un bas-relief en pierre calcaire long de 1,63 mètre et pesant une centaine de kilos à un confrère, qui le pense de la Renaissance italienne. Ses recherches lui permettent d’établir que ces figures de lion et de taureau, entourant un aigle et l’agnus dei, proviennent d’une rosace du jubé du XIIIe siècle. Vu son importance, il réserve sa découverte à l’État. En 2003, pour trouver des mécénats, l’objet est classé trésor national, la commission estimant que ce fragment, «distrait sans doute vers 1763, lorsque le jubé a été démonté», constitue «un chef-d’œuvre de l’art gothique français». La galerie en demande 2,3 M€, faisant valoir que le prix sur le marché international tournerait autour de 5 M€. Il lui faut attendre 2006 pour que la direction des Musées de France fasse une offre à 1 M€, qu’elle décline. Trois experts donneront des valeurs allant de 3 M€ à 7 M€. Le ministère change alors son fusil d’épaule. En 2007, il refuse de délivrer un certificat d’exportation, obligeant la galerie à contester cet « abus de pouvoir » devant le tribunal administratif. L’État la met alors en demeure de lui «restituer l’œuvre», qu’il assimile à un bien public. Dans un rapport déposé l’année suivante, Vincent Cochet, conservateur des Monuments historiques, évoque l’hypothèse que le fragment ait pu demeurer dans la cathédrale, mêlé à d’autres pierres et gravats réemployés régulièrement pour la réfection du pavement. Il aurait pu ainsi disparaître lors de travaux conduits en 1791 et 1792. Le chercheur exclut cependant la période suivant 1837 car les sculptures, retrouvées à l’occasion des réparations consécutives à l’incendie qui causa l’écroulement de la toiture, furent alors récupérées et protégées. L’État soutient alors que «le fragment de la cathédrale n’a pu sortir que postérieurement à la Révolution de 1789, mais antérieurement à 1837», ce qui lui sert à invoquer le décret de 1789 mettant «tous les biens ecclésiastiques à la disposition de la Nation». Le professeur de droit Yves Gaudemet, consulté par le Syndicat national des antiquaires (SNA), a beau considérer que « mise à disposition » ne signifiait pas encore une entrée dans le domaine public telle qu’elle fut définie au long du siècle suivant, les dates, de toute manière, ne cesseront de changer. L’expertise judiciaire trouve plausible, compte tenu de son usure, que le fragment ait été récupéré entre des fouilles en 1848 et le réaménagement des chapelles souterraines en 1860. Suivant cet avis, le tribunal ordonne en 2015 la restitution de l’œuvre à l’État. En appel, le ministère dit avoir trouvé «une preuve irréfutable», dans un rapport de l’architecte Jean-Baptiste Antoine Lassus, faisant état en 1848 de la récupération de six bas-reliefs très mutilés, dont l’un « composé d’animaux symboliques ». En fait, un autre fragment dans la cathédrale semble y correspondre. Énumérant les chantiers sous l’Ancien Régime, la galerie, elle, fait simplement valoir qu’aucune date ne pouvant être retenue avec certitude, elle ne pourrait être expropriée de son bien. La cour d’appel s’est cependant fondée sur une expertise judiciaire de Louis Prieur, qui évoque des traces de mortier, ainsi que des similitudes de découpe et d’usure avec un autre fragment, orné d’un ange. En raison d’une érosion prononcée au revers, il considère «comme plausible (et même certain) un maintien de cette pierre dans le pavement de la cathédrale jusqu’en 1848». Marie-Amélie Carlier, qui dirige aujourd’hui Brimo de Laroussilhe, compte bien engager un recours en cassation. 

 

Le fragment du jubé de Chartres, dit «à l’aigle», redécouvert par Philippe Carlier, dont la Justice vient d’ordonner la remise à l’État (milieu XIIIe
Le fragment du jubé de Chartres, dit «à l’aigle», redécouvert par Philippe Carlier, dont la Justice vient d’ordonner la remise à l’État (milieu XIIIe siècle, pierre calcaire). PHOTO HUGUES DUBOIS - COURTESY BRIMO DE LAROUSSILHE



Lamentation 
Le cas d’un pleurant du tombeau de Philippe le Hardi diffère par l’ancienneté de la possession. Acquise en 1807 auprès d’un antiquaire dijonnais, la statuette est restée depuis lors dans la même famille. Un cortège funéraire d’une quarantaine de ces figures de chartreux et notables entourait la tombe de Philippe II de Bourgogne dans sa chartreuse de Champmol. Cette sculpture en albâtre de Vézille, de 40 cm de haut, fait partie de celles ayant pu être sauvées, quand la commune a ordonné la destruction de la nécropole ducale en août 1793, à l’instar des sépultures royales à Saint-Denis.  La famille Le Floc’h a prêté cette pièce quatre fois au musée de Dijon pour des expositions, dont la dernière, en 2005, a été organisée avec le musée de Cleveland lequel en possède quatre autres exemplaires dans le cadre du programme franco-américain Frame. En 2013, après le décès de leur mère, les trois filles ont proposé l’œuvre en dation. Mais la pièce avait pris beaucoup de valeur après la vente par Christie’s, en novembre de cette année, pour 4 M€, à Paris, de deux pleurants en albâtre du tombeau de Jean de France, duc de Berry. «Pour le nôtre, raconte Marie-Claude 
Le Floc’h, leur estimation était de l’ordre de 3 M€, ce qui excédait de beaucoup les droits de succession.» Les trois sœurs souhaitaient toujours qu’il rejoigne le musée au prix, fixé en commun, de 2,8 M€. Mais aucune recherche de mécénat n’a été accomplie, si bien que, confrontées aux charges de l’héritage, elles ont confié l’œuvre à la maison Pierre Bergé. Quand le commissaire-priseur Antoine Godeau a demandé un certificat de sortie, l’État le lui a refusé et s’est opposé à la vente, prévue le 17 décembre 2014. Comme le fait remarquer Marie-Claude Le Floc’h, cela ne l’avait pas empêché de réclamer sur cette pièce, dont il contestait soudain la propriété, «près de 840 000 € en droits de succession», que la vente devait permettre de couvrir. Le 5 novembre 2015, le tribunal administratif a justifié le refus de certificat en invoquant la nationalisation des biens religieux de 1789. Pour la famille, Me Antoine Dévolvé a fait valoir que les pleurants sauvegardés, enfermés dans une remise, n’avaient plus de fonction d’utilité publique. On distingue ainsi un calice, qui continue de servir au culte, ou un tableau exposé d’une poutre récupérée. De plus, le décret de 1790 sur les biens nationaux, dont ceux de l’Église, stipulait qu’ils étaient aliénables, à une époque où il fallait faire face à la crise des assignats. Le tribunal a rétorqué que l’œuvre n’apparaissait pas dans les inventaires de vente et n’avait pas fait l’objet d’un décret de cession, plusieurs pleurants ayant ainsi disparu lors de la Terreur. Il a aussi dénié à la famille la propriété acquisitive, pourtant prévue dans ce décret pour ceux qui posséderaient le bien «publiquement et sans trouble, pendant quarante ans continuels». Les juges ont affirmé que «cette possibilité n’a été ouverte que pour les biens dont un décret avait préalablement autorisé l’aliénation», ce qui n’apparaît guère logique, dans la mesure où l’acquéreur d’un bien cédé légitimement par l’État n’aurait nul besoin de justifier son titre de propriété par quatre décennies de possession. Mais dans cet univers passablement kafkaïen, selon le professeur Christian Lavialle, cette contradiction ne pourrait être relevée que par la juridiction civile. 
Inégalités de traitement
Le 13 janvier 2017, le jugement a été confirmé en appel, la cour administrative considérant comme nulle «toute cession d’un bien non déclassé, les acquéreurs même de bonne foi étant tenus de le restituer». Même «l’inaction prolongée de l’État» ne peut «faire obstacle à ce que ce dernier fasse valoir son titre de propriété», et ce à tout moment, faisant planer une incertitude générale. Les trois sœurs ne se sont cependant pas soumises aux injonctions du ministère de lui amener l’œuvre. Depuis, celui-ci ne s’est pas manifesté, alors qu’il lui faudrait faire appel cette fois au tribunal de grande instance pour la revendiquer, ouvrant un nouveau feuilleton judiciaire. Il lui faudrait alors s’expliquer sur les inégalités de traitement. Depuis que les tombes ducales ont été remontées au musée sous la Restauration, il a bien fallu racheter des morceaux récupérés. Dans leur ouvrage de 2010, Les Tombeaux des ducs de Bourgogne, les conservateurs du Louvre et de Dijon Françoise Baron, Sophie Jugie et Benoît Lafay relèvent que «la notion d’inaliénabilité des collections publiques était trop floue pour s’opposer au droit de propriété ». En 1876, un antiquaire a ainsi proposé quatre pleurants au musée de Dijon, qui ne furent pas revendiqués mais ni l’État ni la Ville ne lui fournirent les moyens de l’acheter. En 2013 et 2016, la famille Cochin a pu mettre en vente chez Christie’s quatre pleurants du tombeau du duc de Berry à Bourges. Deux, en marbre, ont même été préemptés pour 5 M€ par le Louvre avec l’aide du ministère, complétant les deux, en albâtre, acquis en 1953. En 2007, il a acheté une figure du tombeau de Charles V et Jeanne de Bourbon provenant de Saint-Denis. En 2014, Piasa a pu vendre pour 1,15 M€ une tête qui pourrait être celle du gisant de Jeanne de Bourbon, réapparue en Belgique. Pour Marie-Claude Le Floc’h, l’État cherche à «récupérer sans sortir un sou des œuvres en possession de particuliers». «La cohérence voudrait qu’il réclame les pleurants du musée de Cleveland, qui ont la même provenance. Est-il prêt à aller jusqu’au conflit diplomatique ?» ajoute-t-elle. 

 

Buste reliquaire de saint Yrieix (Aredius). Limoges, vers 1220, argent, cristal de roche, pierres fines et verre. Légué par Pierpont Morgan au Metropo
Buste reliquaire de saint Yrieix (Aredius). Limoges, vers 1220, argent, cristal de roche, pierres fines et verre. Légué par Pierpont Morgan au Metropolitan Museum en 1917. Réclamé par la commune avec l’appui de l’État français.
 COURTESY METROPOLITAN MUSEUM OF ART



Vagues à travers l'Atlantique 
La question mérite d’être posée car, le 10 janvier, le maire de Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne), a envoyé une lettre au Metropolitan, relayée par le Quai d’Orsay, pour réclamer le retour du buste-reliquaire du saint local, Aredius. Ce reliquaire du XIIIe siècle, en argent et cristal de roche, a été légué au musée en 1917 par la famille Pierpont Morgan. Dans un ouvrage paru il y a un an, La belle époque des pilleurs d’églises, suivi d’une exposition à Limoges, les professeurs agrégés Philippe Grandcoing et Vincent Brousse retracent l’historique de cette pièce d’orfèvrerie, qu’un prêtre aurait vendue en 1906, en la remplaçant par une copie, «à un moment de flottement» sur la répartition des biens cultuels et de résistance du clergé à la mainmise de l’État. Sortie en contrebande, via un antiquaire du nom de Romeuf, elle a été cédée par l’antiquaire Joseph Duveen pour 300 000 francs-or (l’équivalent de 6 M€) au banquier new-yorkais. La même mésaventure est arrivée à un chef-reliquaire de Soudeilles (Corrèze), que ce dernier a dû rendre en 1911 après la découverte de la supercherie: le maire avait tenté de vendre en douce ce qui s’est avéré une copie conduisant au démantèlement de la bande de voleurs de François Thomas, qui sillonnait cette région. Les musées américains n’ont jamais été très regardants sur les provenances. Pourtant, depuis 1950 au moins, les autorités savent que l’original de Saint-Yrieix se trouvait à New York. Cela n’empêche pas Judith Kagan, au nom du ministère, d’avertir que la commune reste «le propriétaire de ce bien inaliénable», ouvrant la voie à une «action civile».  On peut se demander comment le Met va dé-sormais recevoir les demandes de prêt venues de France, et même s’interroger sur l’avenir d’un programme d’échanges comme le Frame, si d’autres réclamations suivent. Après tout, outre les pleurants de Cleveland, l’institution détient aussi une figure-colonne de Saint-Denis, la tête d’Hérode de Notre-Dame de Paris, décapitée à la Révolution, et le musée universitaire de Brunswick (Maine) une tête de roi du jubé de Chartres…

 

À Lire
Les Tombeaux des ducs de Bourgogne, Françoise Baron, Sophie Jugie et Benoît Lafay, 2010, éditions Somogy. La belle époque des pilleurs d’églises, Philippe Grandcoing et Vincent Brousse, 2017, Les Ardents éditeurs.

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