At Eternity’s Gate

Le 13 mars 2019, par Camille Larbey

Pour son retour au cinéma, le peintre Julian Schnabel propose une évocation contemplative des dernières années de Vincent Van Gogh.

En septembre 2018, Willem Dafoe a remporté la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise pour sa composition de Van Gogh.
© Riverstone Pictures

Quel est ce mystère, chez Van Gogh, qui fascine tant les réalisateurs ? Que recherchent-ils en s’emparant de la vie du peintre ? À répondre avant tout à leurs propres obsessions. Chez Vincente Minnelli, l’artiste est une figure sacrificielle au service des pauvres, puis envers son art. Il est un rebelle autodestructeur aux fulgurances romantiques chez Maurice Pialat. Akira Kurosawa en fait un démiurge dont les tableaux sont des univers où l’on doit se promener. Robert Altman le lie à son frère pour mieux parler du prix (en argent ou en chair) que coûte l’art. Sans oublier Alain Resnais, célébrant les couleurs de ses toiles dans un merveilleux court-métrage… en noir et blanc ! Que Julian Schnabel s’intéresse à Van Gogh semble une évidence. Depuis qu’il tourne des films, l’ex-enfant terrible aux assiettes brisées demeure fasciné par les personnages cherchant à communiquer à travers leur art : Jean-Michel Basquiat, le poète anticastriste Reinaldo Arenas, Lou Reed ou le journaliste Jean-Dominique Bauby, qui ne pouvait bouger qu’une seule paupière. At Eternity’s Gate s’ouvre justement sur une scène d’incompréhension : l’artiste, battant la campagne en quête d’un bout de paysage à peindre, rencontre une bergère. Il lui demande s’il peut la dessiner. Mais celle-ci ne comprend pas pourquoi et prend peur. Pourquoi encore aime-il tant lire Shakespeare alors que, de son propre aveu, il ne saisit pas tout ? se demande madame Ginoux, l’aubergiste. Pourtant, déchiffrer les énigmes de la nature et en restituer sur toile quelques bribes est sa raison d’être. Lui aussi a un secret : «Ce que je vois, personne ne le voit», dit-il sur un ton presque plaintif. Les brusques mouvements de caméra à l’épaule et les décadrages fréquents font de ce don une malédiction. Le cinéaste nous place à plusieurs reprises dans les yeux de l’auteur des Tournesols. L’image devient striée d’un bandeau flou, comme si son regard ne pouvait se fixer. La vision est bleutée. Ou dorée. Van Gogh a enfin atteint la fameuse «haute note jaune».
 

At Eternity’s Gate
At Eternity’s Gate


Une émouvante élégie d’un peintre illuminé
Dans son opuscule L’Attrait de Vincent Van Gogh, le critique d’art Hervé Gauville suggère que le «Van Gogh» serait un genre cinématographique à part, au même titre que le policier ou la comédie musicale. Dont acte. Ce genre aurait ses figures imposées : les séances de peinture en compagnie de Gauguin, le séjour à l’asile, les retrouvailles avec Théo, les repas chez le docteur Gachet, l’agonie dans son lit… Julian Schnabel reprend à son compte chacun de ces épisodes pour les étirer en longues séquences de dialogues questionnant l’acte créatif et ses corollaires conviction, doute, solitude, argent, indifférence des contemporains, tourment… Le tout entrecoupé de belle séquences contemplatives où le peintre, touché par la grâce, fait corps avec la nature, empoignant la terre à pleines mains et s’en recouvrant le visage. La belle idée est d’avoir confié le rôle principal au vibrant Willem Dafoe. Il prête au Néerlandais son visage émacié et son regard illuminé. Toutefois, Julian Schnabel cède à sa vilaine habitude du casting quatre étoiles Oscar Isaac, Mads Mikkelsen, Emmanuelle Seigner, Mathieu Amalric, Niels Arestrup, Vincent Perez : dans les campagnes et villages français de la fin du XIXe siècle, chaque personnage, même le plus modeste, a la tête d’un acteur connu et s’exprime dans un anglais impeccable. Heureusement, on retrouve aussi un grand nom au scénario : l’écrivain Jean-Claude Carrière. Accompagné de la scénariste Louise Kugelberg, il s’affranchit de éléments purement biographiques et signe l’émouvante élégie d’un peintre illuminé. Hervé Gauville l’explique dans son essai : filmer Van Gogh, c’est aussi se retrouver soi-même interrogé par lui. Celui d’At Eternity’s Gate nous renvoie alors l’image d’un Julian Schnabel excentrique, sensible, conscient de son talent. Malgré une position centrale dans l’art en témoignent la récente exposition à Orsay de ses propres peintures aux côtés des tableaux de la collection du musée et sa croustillante caricature, pyjama et lunettes fumées, dans le film The Square de Ruben Östlund (voir Gazette n° 36 du 20 octobre 2017, page 224) , l’Américain semble, comme Vincent, espérer pouvoir déposer un jour ses œuvres sur le pas de la porte de l’éternité. Mais quel artiste ne le souhaiterait-il pas ?

À voir
At Eternity’s Gate, de Julian Schnabel, 110 minutes, avec Willem Dafoe, Rupert Friend, Oscar Isaac, Mads Mikkelsen, Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric. Disponible sur Netflix.
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