Asia Now : à l’est, du nouveau !

Le 15 octobre 2020, par Virginie Huet

Fondée en 2015 par le collectionneur Claude Fain et sa fille Alexandra, la foire Asia Now défend chaque automne la scène asiatique, chorale et prolifique. Une mission que poursuit sa 6e édition, forcément particulière. 

Park Dong Soo, Cette place-là, 2019, acrylique, encre de Chine, papier de riz et crépi sur bois, 86 x 86 x 6,5 cm.

In real life. Empruntée au glossaire du Web, l’expression désignant l’envers du décor virtuel a ces temps-ci un goût amer. Hasard ou coïncidence, son abréviation, IRL, servait de nom à la plateforme curatoriale de Xiaorui Zhu-Nowell, conservatrice adjointe au Guggenheim de New York, lors de la 5e édition d’Asia Now, en octobre dernier. «Un choix prémonitoire», convient Alexandra Fain, directrice de la foire que le format intimiste et la «fréquentation maîtrisée», très covid friendly, prémunissaient contre l’épidémie d’annulations ayant évincé la plupart de ses rivales. «Après les formidables initiatives digitales de ces derniers mois, nous avions envie de renouer contact de façon plus directe avec les acteurs d’un marché fragilisé, explique-t-elle. Et d’ajouter : «Si nous développons des stratégies de contournement, notamment à travers la vitrine on line offerte aux galeries ne pouvant faire le déplacement ou la présentation d’œuvres vidéo, nous tenions avant tout à valoriser celles et ceux qui seront cette année à nos côtés, comme Magda Danysz, qui montrera les pièces monumentales de l’Indonésien Eko Nugroho, ou Almine Rech, qui présentera les waterdrops du Coréen Kim Tschang-yeul. Maintenir la foire “dans la vraie vie”, aujourd’hui, à Paris, c’est éviter de rompre le lien à l’ailleurs et à l’autre, dans une époque où les flux – matériels, humains – sont devenus compliqués. C’est aussi tenir notre promesse, celle d’une expérience physique, d’une découverte de l’Asie, loin d’une vision caricaturale ou fantasmée.»
 

Yao Qingmei, Danse ! Danse ! Bruce Ling !, 2013, photographie, galerie Luisa Wang
Yao Qingmei, Danse ! Danse ! Bruce Ling !, 2013, photographie, galerie Luisa Wang

Cap sur l’Inde
Un retour aux sources pour l’événement, dont l’acte de naissance tient du reste plus du manifeste ou de la performance : en mai 2015, alors que la 56
e Biennale de Venise bat son plein, les œuvres dissidentes de Zheng Guogu et du Yangjiang Group résonnent dans le décor suranné du palazzo Morosini. L’exposition «The Writings of Today are a Promise for Tomorrow», signée Martina Köppel-Yang, attise la curiosité pour une scène dont tout le monde parle sans bien la connaître : «À l’époque, des chiffres ronflants circulaient un peu partout, notamment dans les salles de ventes : la rumeur courait qu’une œuvre avait atteint un record à Hong Kong sans que l’on sache vraiment qui en était l’auteur, les foires de New York et Paris consacraient leurs premiers focus chinois… J’ai voulu aller plus loin, en dédiant un rendez-vous à cette scène dont les contours n’étaient pas encore définis.» Six ans plus tard, les lignes sont moins floues mais pas tout à fait nettes : «Selon leurs nationalités, certains artistes restent encore sous le radar», regrette celle qui n’a pourtant, depuis octobre 2015 et une première mouture fédérant dix-huit galeries à l’espace Pierre Cardin, pas ménagé ses efforts pour convertir Asia Now en observatoire de la diversité. En témoignent la plateforme coréenne confiée en 2017 à la commissaire Joanne Kim, ou sa réplique japonaise orchestrée en 2018 par Emmanuelle de Montgazon, sur une scénographie de l’architecte star Sou Fujimoto. Cet automne, cap sur l’Inde. Une destination qui n’est pas étrangère aux affinités électives d’Alexandra Fain : «Fin janvier, j’ai participé au voyage organisé par Sophie Makariou, directrice du musée Guimet, et Géraldine Lenain, présidente de la société des Amis du musée Guimet, à l’occasion d’India Art Fair et de la rétrospective Garouste à la National Gallery of Modern Art de New Delhi. J’ai pu visiter les ateliers de jeunes talents et d’artistes confirmés, comme Subodh Gupta ou Bharti Kher, et échanger avec Feroz Gujral, directrice de la fondation éponyme et membre du board de la Biennale de Kochi-Muziris, qui avait, en 2015, assuré à Venise le commissariat d’un projet collatéral au nôtre, baptisé My East is your West. Un titre programmatique du regard décentré que porte Asia Now depuis ses débuts. L’idée de collaborer s’est naturellement imposée.»

Esprit pionnier
Fruit de cette rencontre au sommet, la présentation au musée Guimet de Memory’s Cut : Its Deep Embrace, de Remen Chopra W. Van Der Vaart, soutenue par la fondation Gujral, donc : compilant souvenirs et objets personnels, l’installation multimédia, qui brasse les notions d’identité, d’appartenance et de migration, grimpera sous la rotonde de la bibliothèque historique. Avenue Hoche, quatre poids lourds porteront les couleurs du sous-continent : tandis que Templon réunira sur son stand un quatuor venu de Bombay (Jitish Kallat, Atul et Anju Dodiya, Sudarshan Shetty), Nathalie Obadia montrera les sculptures hybrides de Rina Banerjee, Jeanne Bucher Jaeger les gravures minimales sur papier de l’immense Zarina, disparue en avril dernier, et Perrotin, nouvelle recrue, les cartes et sculptures de Bharti Kher, rapatriées de New York suite à un solo show expéditif dans son espace du Lower East Side. Que la méga-galerie (30 ans cette année) rejoigne la liste réduite des participants (32, contre 44 en 2019), est sûrement autant imputable à l’annulation de la FIAC qu’à son esprit pionnier : très tôt, elle a lorgné vers l’est, comme en attestent son écurie d’Extrême-Orient (le pape Murakami, mais aussi Chen Fei, Izumi Tako, Lee Bae, Ni Youyu, Otani Workshop, etc.) ou ses antennes ouvertes en rafale à Hong Kong (2012), Séoul (2016), Tokyo (2017), et Shanghai (2018). 

 

Kim Tschang-yeul, Récurrence, 1999, huile et acrylique sur toile, galerie Almine Rech. © KIM TSCHANG-YEUL COURTESY OF THE ARTIST AND ALMIN
Kim Tschang-yeul, Récurrence, 1999, huile et acrylique sur toile, galerie Almine Rech.
© K
im Tschang-Yeul - Courtesy of the artist and Almine Rech
Jin Morigami, Mugen (Infinity), 2014, bambou et laque, 52 x 100 x 21 cm. © COURTESY OF THE ARTIST & GALERIE MINGEI  
Jin Morigami, Mugen (Infinity), 2014, bambou et laque, 52 x 100 x 21 cm.
© Courtesy of the artist & Galerie Mingei

 


























Espoirs locaux
La création made in Taiwan ne sera pas en reste : sur une proposition originale de Huang Chi-Wen, fondatrice de la galerie vidéo du même nom, fidèle d’Asia Now depuis 2016, Yu Cheng-Ta et Su Misu dialogueront avec les meilleurs espoirs locaux, représentés par trois espaces parmi les plus influents de Taipei : Su Hui-Yu et Chen Ching-Yao chez Double Square Gallery, Zhang Xu Zhan chez Project Fulfill Art Space, et Tang Jo-Hung chez Mind Set Art Center. Autres temps forts ? Format Exchange, programme d’échange entre les plasticiens chinois Dexi Tian et ukrainien Aljoscha, piloté par Martina Köppel-Yang, l’art du bambou revisité à la galerie Mingei, ou le cycle «Natura Naturata», composé par Maël Bellec autour des amours contrariées de l’homme et de son environnement, qui diffusera en boucle, au musée Cernuschi, les vidéos engagées de Zhuang Hui, Chen Qiulin, Kentaro Taki, Chan Kai-yuen, Yang Ah-Ham, Nguyen Phuong Linh et Akino Kondoh. Preuve qu’entre ou hors les murs, Asia Now sera plus que jamais en prise avec son époque.

 

3 questions à 
Hervé Mikaeloff
Commissaire indépendant et consultant en art contemporain
 
 Zhang Yunyao, Portrait, 2020, crayon sur feutre, 62 x 70 cm. © COURTESY OF THE ARTIST
 Zhang Yunyao, Portrait, 2020, crayon sur feutre, 62 x 70 cm.
© Courtesy of the artist


Parlez-nous de la genèse de « Drawing Room », dont vous signez le commissariat pour Asia Now…
Yunyao Zhang avait prévu de venir en janvier à Paris et n’a jamais pu repartir en raison de la situation sanitaire. Confiné en Provence, il a créé lors d’une résidence des œuvres de petit format, plus intimes qu’à son habitude. Il m’a semblé pertinent de donner un coup de projecteur à cet artiste, certes chinois, mais dont l’œuvre aussi singulière qu’académique pioche dans une iconographie occidentale très inspirée par la symbolique classique, notamment par la sculpture gréco-romaine. 

Comment s’articule cette exposition en deux volets ?
En écho à ses grandes peintures sur feutre de couleurs vives, présentées à la galerie Marguo, nouvel espace fondé par Vanessa Guo [voir Gazette n° 35 page 188] une ancienne de Hauser & Wirth Hong Kong, et son associé Jean-Mathieu Martini, j’ai voulu, à la manière d’un cabinet de curiosités, montrer un ensemble de dessins sur papier dont les motifs rappellent les débuts de la photographie. Un projet porté par cmS, structure à but non lucratif fondée il y a deux ans avec François Sarkozy et Joanna Chevalier, pensée comme un tremplin pour les artistes émergents.

Quel regard portez-vous sur l’évolution d’Asia Now ?
La foire a selon moi atteint sa maturité en s’élargissant à de nouvelles scènes comme l’Indonésie, les Philippines, l’Inde ou Taiwan. En quelque sorte, elle retrace la route de la soie, et pourrait presque rejoindre Istanbul. Le fait qu’elle ait lieu cette année est un pari risqué mais nécessaire pour assurer une continuité : rendre visibles les artistes asiatiques au sens large, pour lesquels Paris a toujours été un carrefour. Il suffit de songer au musée Guimet, à Zao Wou-ki ou à Yan-Pei Ming, venus vivre en France... Il y a toujours eu ici un tropisme asiatique, et Asia Now s’inscrit dans cette tradition.
 

à savoir
9, avenue Hoche, Paris VIIIe.
Asia Now, du 21 au 24 octobre.
www.asianowparis.com
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne