Arts d’Afrique : la conquête de l’Amérique

On 16 January 2020, by Vincent Noce

La dispersion en 1966 de la collection Helena Rubinstein a fait basculer ce marché dans l’ère des enchères records. À l’occasion de l’exposition du quai Branly consacrée aux artefacts de «Madame», retour sur un épisode de l’histoire du goût.

Bamiléké, chefferie bangwa, Cameroun, avant 1897. Figure féminine du Lefem.
© Fondation Dapper, Paris, photo Hughes Dubois

John Marion, chief auctioneer de Parke-Bennet, avait revêtu son smoking, même si pratiquement aucun lot n’était censé dépasser le millier de dollars. La vente de sculptures africaines qu’il allait ouvrir le 21 avril 1966 sur Madison Avenue tenait de la gageure :  cette fois, les masques bamana s’étaient invités aux soirées de prestige réservées aux Rembrandt, Van Gogh ou Gauguin. L’événement était porté par le nom d’Helena Rubinstein, la créatrice de la marque de cosmétique disparue un an plus tôt, à 90 ans. Après ses bijoux, la maison, depuis peu associée à Sotheby’s, avait ouvert en fanfare la dispersion de sa collection impressionniste et moderne, d’une facture pourtant inégale. Aujourd’hui, David Nash, l’émissaire de Sotheby’s venu de Londres, avoue avoir ressenti une certaine appréhension. À cette époque, rappelle-t-il dans la publication du musée du quai Branly - Jacques Chirac, l’art primitif n’avait pas établi sa place sur le marché américain. Lors de l’exposition pionnière sur «l’art nègre d’Afrique», au MoMA en 1935, 90 % des pièces avaient été empruntées à Paris. Et pourtant, considère David Nash, «ce qui faisait véritablement l’originalité de la collection Rubinstein» était cet ensemble d’art africain qu’elle avait réuni dans son appartement parisien, quai de Béthune. Le catalogue avait été établi par l’expert en archéologie Bruce Chatwin – qui s’apprêtait à reprendre la route qui le conduirait à écrire En Patagonie. Il bénéficia des conseils de galeristes parisiens comme Jean Roudillon, Hélène Leloup et Henri Kamer.
 

Helena Rubinstein posant devant des objets de sa collection, 216, boulevard Raspail, Paris, vers 1930. © Studio Lipnitzki/Roger-Viollet
Helena Rubinstein posant devant des objets de sa collection, 216, boulevard Raspail, Paris, vers 1930.
© Studio Lipnitzki/Roger-Viollet

Envolée
Six catalogues avaient été nécessaires pour compiler les tableaux, sculptures et meubles de «l’impératrice de la beauté», comme l’avait surnommée Cocteau. Les deux lots phares étaient signés Brancusi, L’Oiseau dans l’espace, vendu 140 000 $ et désormais à la National Gallery de Washington, et la Négresse blanche II, achetée pour 92 000 $ par l’Art Institute de Chicago ; soit l’équivalent de 900 000 et 600 000 € d’aujourd’hui. Un succès qui contribua à aviver l’intérêt pour la création africaine, à laquelle cette dernière œuvre était si manifestement liée. Par crainte d’inonder un marché de niche, l’art tribal fut divisé en trois sessions, en partant d’estimations modestes. Pour les deux soirées d’avril, cette précaution s’avéra superflue. Une grande figure sénoufo et une marionnette bambara, du théâtre Sogo Bo des rives du Niger, doublèrent leur estimation pour atteindre 27 000 et 24 000 $ (autour de 150 000 €). Une danseuse bangwa obtint le plus beau prix, à 29 000 $. Elle avait été appelée «la reine». Trouvée par Gustav Conrau peu avant sa mort tragique en 1899, sortie du musée de Berlin en 1926, passée par la galerie Ratton, elle avait eu les honneurs de l’exposition de 1935 au MoMA, parmi les huit pièces prêtées par Helena Rubinstein. Elle avait alors été rapprochée d’un modèle nu par Man Ray pour Noire et Blanche, icône de l’association du modernisme au primitivisme.

 

Kota, Gabon, XIXe siècle. Figure d’ancêtre, gardien de reliquaire. © Christie’s LTD, photo Visko Hatfield
Kota, Gabon, XIXe siècle. Figure d’ancêtre, gardien de reliquaire. © Christie’s LTD, photo Visko Hatfield

Aura
Pour le marché de l’art, atteste le galeriste Alain de Monbrison, «ce dévoilement d’une collection, à des prix jamais atteints, fut une véritable révolution». Si Jean Roudillon considère qu’«elle n’eut pas d’impact» sur une place parisienne déjà bien assise, en Amérique elle consacra un engouement pour «l’art nègre». «Cet événement-charnière a sorti ces pièces de l’ethnographie, en les intégrant à une nouvelle plastique», fait observer son confrère montréalais Jacques Germain, précisant que leur aura résonne toujours aujourd’hui sur le marché. Acquis en 1966 par le collectionneur David Lloyd Kreeger pour 7 500 $, un reliquaire kota a été revendu, cinquante ans plus tard, 5,5 M€ chez Christie’s à Paris par les héritiers de William Rubin. Le conservateur du MoMA l’avait inséré dans son exposition référence sur le primitivisme, en 1984. Helena Rubinstein avait repéré cet exemplaire impressionnant à Drouot, en 1931, dans la collection Georges de Miré. L’expert Pierre Amrouche le tient ainsi pour «l’archétype de l’objet historicisé», par la lignée de ses propriétaires et expositions. Dans le même registre, «la reine bangwa» fut achetée par la Fondation Dapper pour 3,4 M$ (5 M€ en valeur réactualisée) chez Sotheby’s en 1990, un prix alors jamais vu.

«Cet événement-charnière a sorti ces pièces de l’ethnographie en les intégrant à une nouvelle plastique» Jacques Germain, galeriste (Montréal)

Paquets de billets
Helena Rubinstein avait constitué une collection «assez amusante, mêlant des chefs-d’œuvre à des objets plus simples, qu’elle aimait acquérir par lots entiers», raconte Jean Roudillon, se souvenant de l’inventaire île Saint-Louis. Quand elle pouvait, elle achetait d’un bloc, comme la cinquantaine de terres cuites funéraires agni, acquises du docteur Lheureux. Mécontent, il avait retiré sa collection du musée d’outre-Mer, avant d’en mettre une partie en vente à Drouot. «Entrée dans un magasin, elle pouvait prendre une vingtaine d’objets, sortant des paquets de billets pour payer», rapporte Hélène Joubert, qui a monté l’hommage du quai Branly. Cette habitude n’a pas facilité la tâche : il n’existe pas de trace écrite de ces achats, qui n’ont jamais été inventoriés. Pour pister des œuvres, elle a dû se référer aux vues des appartements de New York, Londres et Paris. Elle a également pu documenter des achats à Drouot jusqu’à la vente Félix Fénéon, en 1947. Mais la plupart des lots ne sont pas reproduits dans ces catalogues, et plusieurs ne se retrouvent pas en 1966. Helena Rubinstein a pu en offrir. Hélène Joubert estime ainsi que sa collection a dû compter six cents pièces, dont près de la moitié n’aurait pas abouti à la succession. La vente Rubinstein est devenue un mythe, mais, en octobre de cette année 1966, un reliquat de cent objets n’emporta pas le même succès, si bien que le résultat total de 470 000 $ (l’équivalent de 3 M€), pour 350 lots, restait dans la partie haute attendue. Jean Roudillon se souvient aussi des différences de sensibilité : «Les masques baoulé, qui ne se vendaient pas très bien à Paris, nous ont surpris en dépassant largement nos estimations», tandis que, pour les pièces fang, ce fut l’inverse.


 

Bamana, Mali, région de Koutiala, XIXe-début du XXe siècle. Marionnette féminine Sogo Bo. © Collection Malcolm, Tenafly, avec l’aimable au
Bamana, Mali, région de Koutiala, XIXe-début du XXe siècle. Marionnette féminine Sogo Bo. © Collection Malcolm, Tenafly, avec l’aimable autorisation de Schweizer Premodern, New York

Image de soi
Helena Rubinstein avait découvert ce piment d’anticonformisme grâce à son voisin à Londres, le sculpteur Jacob Epstein, qui lui demanda d’aller à Drouot enchérir pour son compte. Elle bénéficia plus tard des conseils de Félix-Henri Lem. Cet administrateur colonial avait proposé en vain la collection qu’il avait formée au Soudan à l’Institut français d’Afrique noire à Dakar. Il finit par la céder en 1938 à Helena Rubinstein, introduit par l’ami fidèle Louis Marcoussis, originaire comme elle de Pologne, et par Paul Chadourne. Outre cet amateur passé par le dadaïsme, qui s’alimentait d’un frère administrateur au Cameroun, ses fournisseurs s’appelaient Paul Guillaume ou Pierre Loeb, mais surtout Charles Ratton, si bien que l’Afrique de l’Ouest française s’impose comme la grande source de cette collection. Helena Rubinstein alignait ces objets sur des étagères par assemblages homogènes. Pour les illustrations de magazine, «Madame» posait, avec ses bijoux, de préférence de profil, devant un tableau moderne à côté d’une sculpture nègre, dessinant une effigie de la femme moderne. Dans ce théâtre, évidemment, l’esthétique tourne autour du visage. Au milieu du XXe siècle, souligne l’historienne Maureen Murphy, «les arts d’Afrique acquièrent ainsi une valeur financière inédite, en construisant leur pedigree dans un jeu de miroirs avec l’art moderne. Associés au luxe et au bon goût, ils viennent alimenter un marché de la décoration, ainsi que les collections des musées (le Museum of Primitive Art de New York est inauguré en 1957), à un moment où la dérégulation induite par la fin des empires coloniaux facilite leur circulation». Aux yeux de cette spécialiste, le record atteint par la sculpture bangwa en 1990 «atteste de cette ascension, économique et symbolique».

à savoir
«Helena Rubinstein, la collection de Madame» : Jusqu’au dimanche 28 juin.
Rencontres avec Hélène Joubert : Jeudis 16 janvier, 6 février et 5 mars, à 18 h 30.
Musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris VIIe.
www.quaibranly.fr


à lire
Maureen Murphy, De l’imaginaire au musée, les arts d’Afrique de Paris à New York (1931-2006), 400 pages, éd. Presses du réel, 2009.
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