Artistes français, une génération qui s’exporte

Le 17 novembre 2017, par La Gazette Drouot

Les jeunes créateurs hexagonaux ont intégré la mondialisation du marché de l’art. Bien accueillis par les institutions à l’étranger, ils accèdent également à une clientèle internationale.

Profitant du système «Erasmus-Easyjet», les jeunes plasticiens sont allés chercher formations et expériences à l’étranger.

En décembre 2015, un article publié dans le magazine Apollo osait ce titre : «Pourquoi n’y a-t-il pas de jeunes artistes français ?» Mais cette respectable revue anglo-saxonne avait oublié de réinitialiser son vieux logiciel ! Car il est loin le temps où l’artiste hexagonal était décrété «officiel», rentier des Frac, abonné aux commissions d’achat des musées publics. Loin l’époque où la scène française était jugée trop intello, destinée au musée et non au marché, fatalement locale et non internationale. «Quand on disait «artiste français», cela renvoyait à la position de la France sur le marché international», remarque Nathalie Moureau, spécialiste de l’économie de la culture. Or, il faut distinguer le poids de la France dans le marché mondial de l’art contemporain à peine 2,4 % des enchères selon la base de données Artprice et la diffusion de ses artistes à l’international. Chaque année, en effet, au moins une quinzaine de créateurs hexagonaux jouit d’expositions importantes à l’étranger.
Génération bilingue
L’épithète «français» a d’ailleurs cessé d’incommoder les acteurs du monde de l’art. Une nouvelle génération de plasticiens plus décomplexée et mobile, comme Neil Beloufa, Davide Balula, Latifa Echakhch, Cyprien Gaillard, Claire Tabouret ou Camille Henrot, est plébiscitée partout dans le monde, sans que ne se pose, à aucun moment, la question de leur nationalité. Au point que c’est une Française, Laure Prouvost, qui a remporté le prestigieux Turner Prize en 2013. Pourquoi ces artistes réussissent-ils là où leurs aînés ont échoué ? «Ils sont plus stratèges, remarque la galeriste parisienne Nathalie Obadia. Ils ont compris qu’il fallait prendre leur destin en mains.» Souvent bilingue, cette génération s’est inscrite dans le sillage des Pierre Huyghe, Philippe Parreno ou Dominique Gonzalez-Foerster qui, au début des années 2000, se sont imposés à l’étranger. Profitant du système «Erasmus-Easyjet», les jeunes plasticiens sont allés chercher formations et expériences à l’étranger. Laure Prouvost s’est rendue en Belgique puis en Angleterre. Neil Beloufa a fait ses classes à CalArts, en Californie. Alexandre Singh, lui, est passé par Oxford et le School of Visual Arts de New York, ville où il a élu domicile. Marguerite Humeau a fait ses gammes à Eindhoven puis au Royal College of Art à Londres. «Je n’avais rien à perdre», raconte-t-elle. Elle a eu raison de prendre le large. L’œuvre produite pour son diplôme à Londres a rejoint les collections du MoMA. «Ces artistes n’ont pas compté sur le système public français pour avancer, poursuit Nathalie Obadia. Les générations précédentes, gâtées par la politique Lang depuis 1982, pensaient qu’il n’y avait pas d’autre choix que celui de l’institution et c’est ce qui a donné une image d’artistes institutionnels français à l’étranger.» Par ailleurs, «les actions entreprises par les opérateurs publics en faveur des artistes de la scène française ont aussi heureusement énormément évolué», selon Isabelle Alfonsi, codirectrice de la galerie Marcelle Alix à Paris. «Les programmes de l’Institut français destinés depuis quelques années aux commissaires d’exposition étrangers afin de leur faire découvrir la scène française sont nettement plus efficaces et subtils que ce que faisait l’AFAA [ancien nom de l’Institut français] au début des années 2000.» Et d’ajouter : «L’exposition des nommés au prix Marcel Duchamp au Centre Pompidou, depuis deux ans, les actions entreprises par la Fondation Ricard pour mettre en relation critiques d’art étrangers et artistes de la scène française donnent aussi l’image d’une scène dynamique, internationale, et soutenue d’une bonne façon à la fois par l’institution et le privé.»
Et le marché suit. Si, dans les années 1970, les artistes hexagonaux se contentaient de
one shots dans des galeries étrangères, la jeune génération entretient des relations plus durables. Cyprien Gaillard a rejoint la galerie Sprüth Magers. Laurent Grasso a intégré l’écurie de Sean Kelly à New York, et Tatiana Trouvé celle du tout-puissant Larry Gagosian. Quant à Camille Henrot, qui occupe jusqu’au 7 janvier l’intégralité du palais de Tokyo, elle est représentée par la galerie new-yorkaise Metro Pictures.
Un dernier effort
Certes, question prix, les jeunes plasticiens français ne rivalisent pas avec leurs confrères américains. Impossible cependant de comparer un marché aussi large et protectionniste que l’Amérique avec celui de la France. En revanche, ces artistes n’ont pas à rougir face aux Britanniques. Un film de Cyprien Gaillard peut atteindre les 300 000 $, tandis que les œuvres de Laure Prouvost se négocient jusqu’à 80 000 €. Un gros bémol toutefois, les ventes publiques. Aucun jeune artiste plébiscité à l’étranger ne figure dans le palmarès 2016 des Français les mieux cotés établis par Artprice. Celui-ci reste dominé par des créateurs d’âge canonique ou, pour certains, inconnus des réseaux de l’art contemporain. Aux enchères, les prix des jeunes artistes hexagonaux ne décollent pas. En 2013, la vente Scène 21.1, organisée par Artcurial pendant la FIAC, s’était soldée par un semi-échec. Des œuvres de Tatiana Trouvé ou Mathieu Mercier étaient alors restées sur le carreau. Même constat dans les ventes des collections Claude Berri et Jean-François et Marie-Aline Prat, organisées en 2016 et 2017 par Christie’s à Paris. Lors de la première, un dessin de Tatiana Trouvé est parti pour 14 375 €, une somme modeste alors même que l’artiste enchaîne les projets à l’étranger. Gageons que les plus stratèges sauront briser ce dernier plafond de verre.

À voir 
« Days are Dogs», exposition de Camille Henrot, jusqu’au 7 janvier 2018,
au palais de Tokyo. Marguerite Humeau, «Echoes», jusqu’au 15 avril 2018, Tate Britain.
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