Artiste, quel nom portes-tu ?

Le 20 février 2020, par Vincent Noce

 

Piotr Pavlenski, qui a diffusé des images intimes de Benjamin Griveaux, entraînant son retrait de la campagne électorale parisienne, est qualifié d’«artiste russe» à longueur de colonnes. Même s’ils ne sont pas réputés pour leur amour de l’introspection, les médias devraient s’interroger sur le sens des mots. Heureusement, nul n’a encore allégué que son action pouvait être assimilée à un «geste artistique», comme l’intéressé n’a pas manqué d’y prétendre précédemment, en mettant le feu à une succursale de la Banque de France. Action politique si l’on veut, mais l’art mériterait sans doute mieux. Piotr Pavlenski s’est fait connaître en se clouant le scrotum sur la place Rouge ou en se cousant la bouche pour protester contre la répression du régime de Vladimir Poutine, tout en bénéficiant de l’indulgence surprenante d’un tribunal moscovite après avoir incendié l’entrée de la Loubianka. Il est un avatar tardif du mouvement des années 1970 du body art, qui a voulu faire œuvre de la blessure : Gina Pane se scarifiant pour mêler son sang au lait, Chris Burden se faisant crucifier sur une Volkswagen, avant de se faire tirer une balle dans le bras, Marina Abramovic se déchiquetant la main. En 1974, à Naples, elle s’exhiba six heures sur scène, laissant les participants la dénuder, l’agresser sexuellement, lui cisailler le visage et la brûler. Les limites fastidieuses de l’exercice apparaissent vite. «Quand ces artistes se mutilent, c’est d’un ennui !», se lamente l’essayiste féministe australienne Germaine Greer. Ces gestes portent en outre l’effet paradoxal de renvoyer les femmes à la vulnérabilité et les hommes à la surpuissance, comme en témoigne la trajectoire pathétique de l’actionniste viennois Otto Muehl. Marina Abramovic a longtemps porté cette figure puisque, mécontente de voir l’exploi-tation commerciale lui échapper, elle a convaincu le Guggenheim de rééditer quelques performances historiques en 2005. Mais quel sens pouvait prendre cette parodie trente ou quarante ans plus tard, hors d’un contexte aussi prégnant que le retour du refoulé du nazisme, la libération sexuelle, la guerre du Vietnam, la menace nucléaire, mais aussi la sinistre progression de l’héroïne... Quittant cette chorégraphie morbide, certains étaient passés de l’autre côté, comme Chris Burden, qui récusa toute participation.

«Quand ces artistes se mutilent, c’est d’un ennui !» (Germaine Greer, essayiste féministe). 

En 1972, ayant essayé de copuler sur scène avec de beaux couples, Otto Muehl avait prévu de décapiter une oie, dans l’idée d’en introduire le cou sanguinolent dans le vagin d’une des jeunes filles. Le poète anglais Heathcote Williams s’est rué pour emporter le volatile affolé et lui épargner ce sort indigne. Ce geste pourrait avoir eu son pendant quand les participants ont sauvé Abramovic, se retrouvant avec un pistolet chargé, qu’elle avait mis à disposition du public, braqué sur la tempe. Dans un monologue plus récent, elle se plaint, la pauvre, de sa célébrité, d’avoir à courir de vernissages en fêtes qui n’en finissent pas. Son autobiographie, terriblement gênante, a été qualifiée de monument de «masochisme» et de «prétention» par le critique du New York Times. Quelle place en effet peut tenir l’autre dans cette surenchère du narcissisme ? Cofondateur de l’actionnisme, Rudolf Schwarzkogler avait répondu en excluant toute présence à ses manifestations, dont seules pouvaient témoigner des photographies. Mais quand il prétendait mettre en scène la mutilation de son propre sexe, il se servait en fait d’un pénis en argile. Revenant sur cette «illusion de grandeur et de sublime artifice», Jean Clair faisait observer que «décrire le déroulement des gestes d’un body artiste avec quelques photographies particulièrement sanglantes» faisait glisser un rite peut-être artistique au rang d’«événement journalistique» aux détails scabreux. Nous voici parvenus à une autre époque encore, dans laquelle l’événement journalistique peut consister à fouiller dans une poubelle (électronique) afin d’humilier l’auteur d’une liaison extra-maritale et d’exposer sa dépouille en place publique.