Artiste et molesteur, cocktail mortifère

Le 09 septembre 2021, par Vincent Noce
Self Portrait de Chuck Close, vendu chez $11,340 chez Phillips en avril 2021

Le décès de Chuck Close a donné lieu à un bien triste spectacle. Le peintre et photographe, qui a renouvelé l’art du portrait, est mort à 81 ans. Toute sa vie fut une lutte contre l’adversité. Surmontant sa dyslexie, il entra à Yale, afin d’échapper au service militaire au Vietnam, où il croisa Richard Serra ou Brice Marden. Il enseigna à l’Université du Massachusetts, qu’il dut quitter après le scandale causé par une exposition de nus masculins. Ce portraitiste fidèle jusqu’à l’extrême souffrait de prosopagnosie, autrement dit, il avait les plus grandes difficultés à reconnaître et identifier un visage. En 1988, une attaque le laissa paraplégique. Suite à une longue thérapie, il put reprendre la peinture de sa chaise roulante, un pinceau attaché aux mains. Le défi était d’autant plus grand qu’il s’était fait connaître par ses portraits gigantesques, de lui-même, d’amis, d’artistes ou de personnalités d’une facture hyperréaliste, semblables à des photographies. L’autoportrait que le Walker Center de Minneapolis avait acheté pour 1 300 $ en 1969 est un choc. L’artiste n’était pas dans l’air du temps. Comme il le disait lui-même, l’art figuratif et même la peinture étaient alors rejetés, le portrait décrié comme la dernière des vulgarités.

Le poison s’insinue d’autant plus dans les esprits quand rien n’est précisé des faits en eux-mêmes.

Plus tard, il eut recours à la pixellisation comme procédé pictural (qu’avait inventé Salvador Dalí), obtenant des portraits extrêmement ressemblants vus de loin et complètement abstraits de près. Dans certains, on pouvait s’apercevoir que les « pixels » étaient un enchevêtrement de drôles de signes. Il a travaillé une multitude de techniques, la céramique (notamment pour le décor d’une station de métro), le tissu, le Polaroïd ou le daguerréotype. Il était aussi un fervent soutien du développement de l’éducation artistique. Annonçant son décès, la plupart des médias mirent sur le même pied cet héritage et les accusations de « harcèlement » dont il fit l’objet dans ses dernières années. Artiste et molesteur, cocktail de nos jours mortifère, surgissant au lecteur dès le titre ou la première ligne des articles, comme si l’importance de l’un et de l’autre s’équivalait. Le poison s’insinue d’autant plus dans les esprits quand rien n’est précisé des faits en eux-mêmes. Il s’avère qu’il lui était reproché des écarts de langage. Personne n’a mentionné de brutalité physique ni même de gestes déplacés. Quatre ans avant sa mort, des modèles se plaignirent de la grossièreté de ses avances. L’artiste s’en est excusé, essayant cette explication : « Comme quadriplégique, j’essaie de vivre une vie pleine, mais compte tenu de mon extrême handicap physique, je me suis rendu compte qu’une franchise sans détour pouvait être le seul moyen d’assumer une vie personnelle.» Il n’était donc pas innocent… Mais son neurologue atteste qu’il était atteint de démence fronto-temporale, diagnostiquée en 2015, faisant tomber les inhibitions et conduisant à des comportements totalement inappropriés et des actes impulsifs ou compulsifs. Chuck Close était un artiste important, mais il était aussi le vieux délirant en chaise roulante qui veut se marier avec les infirmières et leur distribue des insanités. Il est compréhensible que des femmes aient été blessées par sa conduite, mais celle-ci mériterait d’être remise dans son contexte. La période n’y semble pas propice : commentant hier encore l’enlèvement d’Europe, le New York Times nous affirme qu’il n’est pas possible d’exposer ou de voir Titien comme avant, car il s’avère que Jupiter était un rusé et sacré lascar – mon Dieu ! Cet état d’esprit n’est pas sans conséquence. En 2017, la National Gallery de Washington annula la rétrospective de Chuck Close. Les médias devraient se retenir de ces mises à mort symboliques, qui peuvent ensevelir la vie et l’œuvre d’un artiste à partir de quelques mots jetés sur le papier.

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