Artgenève monte encore le niveau

Le 11 février 2020, par Alexandre Crochet

Dans une ambiance décontractée, de nombreuses transactions ont jalonné la foire suisse… qui fêtera l’an prochain ses 10 ans.

Installation de Michael Craig-Martin, artgenève 2020.
Photo Julien Gremaud

Loin des incertitudes et des tourments asiatiques, artgenève s’est déroulée dans un climat détendu. Si la densité au mètre carré de très sérieux banquiers et de barons de la haute finance dans ses allées est supérieure à celle d’autres foires, la manifestation n’oubliait pas cette année d’apporter une touche fun pour rappeler que l’art peut aussi être un grand jeu pour adultes et que les Suisses, derrière leur allure sage, savent s’amuser et offrir une terre de tolérance. Ainsi des effluves de cannabis accueillaient-ils les visiteurs sur une partie du salon : des huiles essentielles à la marijuana artisanales – à dose infime de CBD – produites en Suisse et diffusées sur une installation des artistes danois Yarisal & Kublitz… De quoi détendre les acheteurs potentiels ? Sceptiques ou convaincus, ceux-là se sont rués sur les services de John Armleder en porcelaine blanche – semblables à n’importe quels autres, n’était la signature au dos –, celui de vingt-quatre pièces étant vendu 500 € par la galerie Jean Brolly. Plus loin sur la foire, la galerie Catherine Issert proposait des sculptures en Plexiglas et des peintures hautes en matière du trublion suisse. En toute logique d’ailleurs, les artistes helvètes étaient nombreux sur la foire, de Max Bill chez Larkin Erdmann à Ursula Palla et ses vidéos poétiques sur les livres et la lecture chez Gisèle Linder, en passant par… Félix Vallotton chez le même Larkin Erdmann, une proposition plus inattendue sur une foire d’art contemporain. Mais si la manifestation genevoise met un point d’honneur à défendre la scène régionale, elle n’en possède pas moins une dimension internationale grâce à la participation de maintes enseignes mondiales. Artgenève attire en effet les plus grands, bénéficiant d’un écosystème qui ressemble à plus grande échelle à celui de Bruxelles : grandes institutions internationales, expatriés, grosses fortunes, fondations… Là encore, une densité sans commune mesure avec la taille de la Belgique ou de la Suisse ! Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Brafa et artgenève se tiennent en partie concomitamment fin janvier, période creuse dans l’agenda du marché de l’art…
Les collectionneurs qui comptent
Lévy Gorvy, Massimo De Carlo et Von Bartha ont rejoint cette année sur la foire les habitués Emmanuel Perrotin, Kamel Mennour, Hauser & Wirth, Continua, Gagosian, Pace, Almine Rech, Lelong & Co., Tornabuoni, Templon, Georges-Philippe & Nathalie Vallois et Nathalie Obadia… sans oublier d’autres noms parisiens, comme Le Minotaure, 1900-2000, Denise René. Soit un total de quatre-vingt-quinze galeries serties dans un chapelet de stands d’institutions et de fondations, celle de Jean-Claude Gandur y présentant un important focus sur Supports/Surfaces. Dominée par les locaux, la fréquentation a conquis les participants, entre autres grâce à la ponctualité suisse : «Des collectionneurs sont venus sur le stand, promettant de repasser à telle heure. Là où d’autres ne seraient pas réapparus, eux étaient ici à la minute précise», s’extasiait un marchand. «Dans l’ensemble, les galeristes ont bien vendu. C’est une foire aux décisions lentes, mais j’ai vu passer des collectionneurs solides et respectables de Belgique, Paris, Monaco, New York ou Londres, et évidemment tous les collectionneurs qui comptent en Suisse romande», constatait la conseillère Laurence Dreyfus, active notamment à Paris, Genève et New York. Spécialiste de la seconde école de Paris, de l’abstraction lyrique, Franck Prazan venait pour la première fois. Un succès ! «Nous avons vendu six tableaux, de Soulages, Hartung, Barré [qui était au même moment à l’honneur au Mamco de Genève, ndlr], Lapicque, Atlan et Leroy, soit près de la moitié de notre stand en valeur. C’est vraiment bien, surtout pour une première, et deux des six acheteurs sont de nouveaux clients. Nous reviendrons volontiers», confiait-il. La collectionneuse suisse Caroline Freymond, qui présente une exposition sur le designer Arik Levy dans son Espace Muraille, au centre-ville de Genève, a eu un coup de cœur pour une photo de Luigi Ghirri, de 1986, chez Xippas. Établi à Bruxelles et souhaitant découvrir cette foire qu’il n’avait jamais visitée, Alain Servais a craqué pour une œuvre de l’Américain Purvis Young chez Sébastien Bertrand, autour de 30 000 $. «Nous sommes en discussion avancée pour l’installation vidéo ambitieuse de la jeune artiste française Marilou Poncin chez Laurent Godin, autour de 12 000 €, une édition de 1. Pour notre première sur cette foire, nous sommes aussi venus pour rencontrer Thomas Hug, le directeur d’artgenève, qui fait du très bon travail !», expliquait-il. Des ventes, il y en a eu en abondance. Des exemples ? Lévy Gorvy s’est délesté entre autres d’œuvres d’Yves Dana et du Suisse Pieter Riegly, Gagosian en cédant trois de Sterling Ruby, le tout à de grands amateurs genevois et bruxellois. Hauser & Wirth a vendu une sculpture de Larry Bell, un collectionneur de Crans-Montana a acheté une pièce d’Othoniel chez Perrotin… Pour la conseillère Laurence Dreyfus, «cette neuvième édition d’artgenève montre que la foire se déroule de mieux en mieux chaque année... La participation de poids lourds comme Lévy Gorvy ou Perrotin est un excellent indicateur de sa dimension. Toutefois, si des amateurs importants et éclairés y viennent, ce n’est pas encore, ou rarement, le cas des très gros collectionneurs, d’où l’absence sur les stands d’œuvres absolument majeures, même si la qualité est élevée. Ironiquement, les chefs-d’œuvre restent à quelques jets de pierre de là, au port franc de Genève. Le meilleur reste à venir pour les 10 ans d’artgenève, l’an prochain !» 

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