Art tribal : nouvelle donne ?

Le 10 septembre 2020, par Carine Claude

Entre résilience et remise en question, les marchands d’art tribal tirent les leçons du confinement et affûtent leurs stratégies post-Covid. Témoignages.

Statue mambila du Nigeria (h. 30 cm) exposée à l’occasion du Parcours des mondes (jusqu’au dimanche 13 septembre) par Abla et Alain Lecomte.
© Galerie Alain et Abla Lecomte

Non contents de devoir se réinventer un quotidien comme tout un chacun, les marchands d’art premier ont dû, eux aussi, chambouler leurs habitudes et métamorphoser leur métier. Ventes en berne, annulations de foires en cascade, (difficile) adaptation au numérique... parmi les écueils engendrés par ce repli sur soi globalisé, la fermeture des espaces d’exposition fut sans doute le signal le plus fort – et le plus symbolique – de la première phase du confinement. Nombre de professionnels ne s’imaginaient pas alors fonctionner sans.
La galerie sans la galerie
Avouant le relatif confort pour lui de cette période, Anthony JP Meyer a cependant rapidement choisi de réintégrer son bureau dans sa galerie d’art océanien de la rue des Beaux-Arts, au cœur de Saint-Germain-des-Prés à Paris : «C’était plus facile, j’avais les objets sous la main, la documentation et la majeure partie des équipements nécessaires y étaient». Puis la sidération fit place à l’organisation. Pour son confrère Alain Lecomte, installé également rue des Beaux-Arts, cela a dû passer par un changement radical de ses habitudes. «Petit à petit, il a bien fallu réagir. Nous avons participé à Paris Tribal sur Internet, envoyé un nombre considérable de clichés et propositions à nos clients... Enfin je revivais ! Les clients nous répondaient, on discutait. C’était la galerie sans la galerie…» Si pour certains, tirer le rideau de leur enseigne fut un déchirement, pour d’autres, ce fut l’occasion d’une remise en question salutaire de leur métier. «La leçon que je tire, c’est qu’il est possible de travailler différemment, sans avoir une boutique, confie Franck Marcelin, expert en art océanien installé à Aix-en-Provence. Cependant, trois choses me manquaient : le contact physique avec mes clients, l’absence de mes objets restés au magasin et ma bibliothèque de documentation.» «Avec le recul, je me dis que même si Internet a indéniablement pris une place importante, la galerie a encore un rôle capital à jouer, revendique Alain Lecomte. Où trouver un tel lieu, à la fois petit musée où l’on peut toucher les objets, théâtre d’apprentissage et de découverte pour les novices, endroit convivial, espace accueillant, point de rencontre de collectionneurs ? Il faut que nos clients reviennent dans nos murs et laissent maintenant Internet un peu de côté, pour avoir le plaisir d’y retourner au prochain Covid», ajoute-t-il non sans malice. Pourtant, passé outre la perte financière qu’elle représente, la fermeture des espaces n’a pas été vécue comme une épreuve par tous. Certains y ont même vu une forme de renouveau, voire de libération : «La crise vient accentuer des problèmes qui étaient déjà latents. La tendance générale est à la fin des galeries comme lieu physique de rencontre avec le public», affirme Nicolas Rolland, marchand spécialiste des cultures anciennes d’Afrique subsaharienne et d’Océanie.
On garde contact ?
Pour des métiers où la fiabilité des relations est essentielle – et où, bien souvent, seule la confiance entre acheteur et vendeur scelle l’acquisition –, garder les liens à distance et entretenir ses réseaux ont fait partie des priorités absolues. Le Suisse Patrik Fröhlich, qui décrit une situation légèrement moins sévère à Zurich, où il est implanté, a mis à profit les huit semaines de fermeture de sa galerie pour déployer tout un arsenal de moyens de contacts dématérialisés. «Nous avons utilisé ce temps pour rester en communication avec nos clients par tous les outils possibles, mais je peux vous dire que revoir des amateurs à qui parler, après avoir été tout seul dans la boutique pendant deux mois, fut une sensation incroyable !» Certains, convertis aux nouvelles habitudes numériques, entendent bien accroître leur présence en ligne. D’autres, à l’instar d’Anthony JP Meyer, se sont découvert une âme de blogueur. «J’ai travaillé sur des textes, des commentaires, des réflexions et ai publié une série de sept ou huit newsletters, une pratiquement chaque semaine», explique ce spécialiste d’art océanien et eskimo qui postait chaque jour de courtes vidéos sur Instagram. Avec succès. Pour toute une génération de marchands nés bien avant les digital natives, la ruée sur les réseaux sociaux s’est accompagnée d’une remise à plat de leurs usages numériques. Avec plus ou moins de succès et de motivation selon les profils. D’autres poussent le jeu un cran plus loin en pérennisant les expérimentations digitales entreprises lors du confinement, comme Nicolas Rolland, qui va lancer «une sorte de version bêta» de ses projets pendant le Parcours des mondes : «Je vais photographier tous les objets sous tous les angles et les rendre disponibles sur mon site Internet. Nous allons également proposer une visite virtuelle en 3D» – et même si la relation digitalisée aux œuvres ne va pas de soi pour tout le monde.
Entre résilience et réflexion
De l’avis général, une certaine forme de résilience aura permis au secteur d’amortir l’impact du confinement et de la mise au ralenti du marché de l’art. D’un point de vue plus personnel, beaucoup auront capitalisé sur cette période inédite pour réfléchir à leur métier... et sortir livres, essais et autres expositions des tiroirs. « Je publie deux ouvrages, dont l’un paraît officiellement en septembre, confie Christophe Hioco, spécialisé en art asiatique. Tout le monde avait plus de temps, était plus disponible, c’est le côté bénéfique de cette période [...] Le secret, c’est de prendre cela positivement et ne pas se lamenter. On en profite pour prendre du recul, voir ce que l’on peut améliorer. » Dans la foulée, d’autres initiatives fleurissent. Ainsi l’expert Laurent Dodier annonce-t-il avoir codéveloppé «une nouvelle idée, que l’on a intitulée “7 à la maison”, où l’on réunit chez un ami sept marchands de qualité. C’est une sorte de mini-salon. La première édition aura lieu le dernier week-end de septembre».
Dans l’attente d’un rééquilibrage
Pour ceux qui travaillent principalement sur les salons, la situation s’avère délicate, même si certains marchands ont réussi à passer entre les mailles du filet. «Je m’en suis plutôt bien tiré : le confinement a eu lieu après la Brafa et le Parcours est maintenu !», se félicite Serge Schoffel, établi dans le quartier bruxellois du Sablon. Avec recul, Anthony JP Meyer analyse que la situation, rendue explosive sur fond de Covid, couvait déjà : «Le système a voulu que nous fabriquions notre chiffre d’affaires en foire plutôt que dans nos murs. On sentait tous qu’il y avait bien un trop-plein d’événements, mais personne ne savait comment se désengager. » À l’avenir, les marchands seront-ils plus sélectifs quant à leur participation aux salons ? «La leçon que je tire de cette période est qu’il faut toujours scruter les frais, confie le galeriste d’art premier Adrian Schlag, installé près du Sablon. Si l’on doit être présent à des foires chères, il faut maintenant se poser deux ou trois fois la question de la pertinence de ce choix.» Bon an, mal an le marché de l’art reprend, en se recentrant sur des stratégies d’investissement, de nombreux marchands ayant déjà fait une croix sur l’exercice 2020. «Je suis convaincu que des objets arriveront sur le marché dans les prochains mois. Certains professionnels vont avoir besoin de trésorerie, mais ils attendent encore un peu », décrypte Christophe Hioco. Si quelques-unsconfient ne pas avoir trop souffert de la crise sanitaire, tous sont dans l’attente d’un rééquilibrage : «Le marché intermédiaire est peu à peu en train de disparaître, affirme le galeriste belge Adrian Schlag, il n’y a plus d’objets cachés ou secrets. En tout cas, beaucoup moins que par le passé»…

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