Art loans : déjà l’heure du déclin ?

Le 27 juin 2019, par Marcos Costa Leite et Pierre Naquin

Produit phare de la seconde moitié des années 2010, le prêt garanti par des œuvres d’art accumule les mauvaises nouvelles depuis début 2019. De quoi s’interroger sur le présent et le futur d’un marché opaque.

 
© Nicolas Vial

En avril dernier, YieldStreet, une plateforme de gestion financière numérique pour les investissements alternatifs, rachetait Athena Art Finance pour la seule valeur comptable de son portefeuille de prêts. L’opération a jeté un froid dans le secteur de l’art secured lending – ces prêts gagés sur des œuvres –, considéré il y a quelques années encore comme la grande tendance de l’art en tant qu’actif financier. D’autres entreprises qui offraient ce type de services – comme Borro – ont tout simplement cessé en début d’année d’accepter des œuvres comme garantie de prêts. Qu’est-il donc arrivé à la poule aux œufs d’or des art loans ?
Une mode en chasse une autre
Tous les dix ans, un nouveau produit fait son apparition dans le secteur de la finance dédiée à l’art. Les années 2000 avaient vu la résurgence des fonds, présentés comme le support d’investissement ultime dans ce domaine… pour découvrir quelques années plus tard que les investisseurs n’étaient pas aussi patients quand leur «collection» n’était pas accrochée aux murs. Les fonds de ce type s’évanouirent, plus discrètement qu’ils étaient nés… Leur plus grand handicap résidait dans les coûts fixes, notamment liés au personnel. Dans le secteur financier, les seuls actifs disposant d’une période de blocage des capitaux aussi longue – dix ans – sont les fonds de capital-risque. Alors que normalement les analystes travaillent sans relâche pour réagir rapidement aux fluctuations des marchés, en ce qui concerne les fonds d’art, ils sont seulement en possession d’œuvres choisies par des «spécialistes», attendant qu’elles prennent de la valeur ou de saisir une courte fenêtre pour les liquider. La grande majorité des fonds dédiés à l’art se sont ainsi éteints avant la fin de leur période de blocage, nombre d’entre eux, comme le Plural Golden Art Fund, ayant été liquidés par le biais de ventes aux enchères privées destinées à leurs actionnaires. Face à cet échec, les financiers imaginèrent les art loans. L’idée était simple : utiliser les œuvres comme garantie pour des prêts. Les banques se sont d’abord montrées réticentes en raison de l’illiquidité proverbiale des œuvres d’art. Elles faisaient par ailleurs face à un déficit d’informations pour évaluer correctement la valeur des actifs, ou les vendre en cas de défaillance. Mais au cours des dix dernières années, elles ont pris conscience de la part conséquente prise par l’art dans la fortune de nombre de leurs clients, et créèrent des départements de conseil dédiés, établissant ainsi un lien entre le secteur bancaire et le monde de l’art. Contractuellement, les clients ne sont pas obligés de mettre en dépôt les œuvres d’art pour recevoir leur prêt, de sorte qu’ils peuvent lever des capitaux sans modifier leur cadre de vie. Le potentiel paraissait prometteur, spécialement pour les prêts à court terme…
Surfer la vague
En 2016, lors de la neuvième conférence Art & Finance organisée en mars par Deloitte, à Amsterdam, l’art secured lending était sur toutes les lèvres. Une des tables rondes rassemblait trois prêteurs indépendants : Andrea Danese, PDG d’Athena Art Finance – la société qui a démocratisé le produit auprès du grand public –, Tim Hunter, de Falcon Fine Art et Phillip Hoffman, du Fine Art, Group – anciennement Fine Art Fund, converti alors aux art loans. Trois ans plus tard, Athena était vendu pour 170 M$, soit la valeur de son portefeuille de prêts, l’acheteur YieldStreet ne misant donc sur aucune perspective de croissance. Le montant de la transaction apparaît par ailleurs comme très mesuré dans le monde de la finance. Initialement, le groupe Carlyle avait investi 280 M$ dans la société… Ce cas n’est pas isolé. Un peu plus tôt, Borro, un autre prêteur, a tout simplement cessé d’accepter des œuvres en gage, et Falcon Fine Art a été acquise par The Fine Art Group, soit les deux autres participants à la conférence de 2016. Ces prêteurs spécialisés mobilisent des capitaux auprès de tiers pour les avancer aux collectionneurs. Deux autres types d’intervenants se montrent plus efficaces, essentiellement parce que cette activité n’est pas le cœur de leur métier : les grandes maisons de ventes aux enchères et les banques privées. Sotheby’s Financial Services aurait ainsi prêté plus de quatre milliards de dollars au cours des vingt-cinq dernières années. Sachant facilement évaluer les œuvres d’art et les vendre en cas de problème, il est beaucoup moins coûteux pour la société de maintenir cette activité. Les banques privées ont pour leur part accès à de l’argent meilleur marché, ce qui leur permet à la fois d’offrir à leurs clients des taux d’intérêt bas et d’améliorer leurs marges.
Mauvais timing
Les art lenders ont également été victimes de la pire période de l’histoire monétaire : les taux d’intérêt des marchés sont les plus bas jamais enregistrés. L’Europe flirte avec la «trappe à liquidité» du keynésianisme – où les taux d’intérêt sont proches de zéro, tout comme l’inflation –, et la Réserve fédérale américaine semble ne pas souhaiter relever les taux à court terme, de peur d’entraîner l’économie mondiale dans la récession. Cynthia Sachs, Chief Investment Officer d’Athena, se montre néanmoins confiante : «La baisse des taux directeurs en Europe n’a pas eu d’incidence sur la croissance de nos prêts, les États-Unis étant le marché le plus favorable au crédit dans le monde.» C’est oublier qu’Athena a été cédée pour sa seule valeur comptable et qu’elle n’a prêté que 225 M$ depuis sa création… Mais Cynthia Sachs fait valoir que «cette classe d’actifs en est encore à ses balbutiements et continue de gagner en popularité. Grâce à nos partenariats et programmes, nous continuons d’éduquer le marché de l’art et apportons du financement à de nouveaux clients tous les jours». Même son de cloche avec Freya Stewart, PDG de l’activité Art Lending du Fine Art Group : «Nous n’avons jamais eu autant de demandes. Ce qui est particulièrement intéressant, ce sont les façons de plus en plus diverses dont nos clients envisagent d’utiliser du financement garanti par les œuvres d’art, une tendance qui, j’en suis sûre, va se poursuivre.» Les art loans ne disparaîtront pas, peut-être même progresseront-il encore, surtout lorsqu’une nouvelle génération de collectionneurs y aura accès. Mais, pour l’instant, ils ne concernent qu’un faible pourcentage du marché de l’art et de la finance, et leur rentabilité pose question. La finance devrait-elle déjà chercher le prochain produit qui fera le buzz ? Une chose demeure certaine : la meilleure façon de gagner de l’argent dans le monde de l’art n’est pas de l’associer à la finance ; un bon œil suffit, celui qui permet d’acheter à bas prix et de revendre bien plus cher…

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