Art et science, du regard au toucher

Le 11 janvier 2018, par Sarah Hugounenq

À Louvain, l’université et ses collections disparates prennent le contrepied du musée des Confluences. La confrontation des collections artistiques, ethnographiques et scientifiques se fait moins dans les vitrines que dans la médiation.

Section «S’émouvoir», musée de Louvain.
© Haulot / UCL

Toute de béton et de briques vêtue, Louvain-la-Neuve, à quelques encablures de Bruxelles, ressemble à un décor de cinéma. Son homogénéité implacable s’explique par une construction ex nihilo plus que rapide, au milieu des années 1960, suite aux querelles linguistiques entre néerlandophones et francophones au sein de l’université. Au cœur de ces rues envahies par un flux ininterrompu d’étudiants, se dresse le bâtiment de l’ancienne bibliothèque, digne d’une station de sports d’hiver des sixties, reconverti depuis le 18 novembre en musée. Amassées par une communauté de chercheurs depuis la création de l’université catholique de Louvain en 1425, les collections archéologiques, scientifiques, artistiques et ethnographiques pâtissaient d’une grande disparité, du fait de leur dispersion dans les différents bâtiments de l’université. Ici, un sarcophage égyptien collecté par un professeur explorateur, là un moulage de crâne d’Australopithèque, dont l’original a disparu pendant la Seconde Guerre mondiale, servant d’outil didactique pour les études de paléontologie ; là encore un cyclotron  ou accélérateur de particules  témoignant du passage du professeur de physique Marc de Hemptinne, qui a révolutionné la connaissance de la structure moléculaire. Le tout est complété par des toiles de l’abstraction lyrique, d’estampes signées Rembrandt ou Goya, et même de reliquaires domestiques modernes légués par des collectionneurs locaux.
 

La façade du Musée L, à Louvain
La façade du Musée L, à Louvain © Jean-Pierre Bougnet


Patrimonialisation des sciences
La tendance internationale étant au décloisonnement des disciplines, les conservateurs ont eu à cœur de transformer le handicap que constituait l’hétérogénéité des collections en atout. «Nous avons profité du transfert vers un bâtiment spacieux de 5 000 m2 pour faire le pari d’intégrer les collections d’outils scientifiques aux collections artistiques et créer le dialogue, explique la nouvelle directrice du musée, Anne Querinjean. Le temps passant, cette université vieille d’un demi-millénaire s’est rendu compte de l’importance de conserver et étudier ces objets, créés par les professeurs de sciences à des fins pédagogiques et qui devenaient un patrimoine muséal. Il fallait donc exposer ces outils didactiques devenus œuvres d’art tout en faisant le lien avec l’histoire des sciences et l’enseignement facultaire.» Son histoire ressemble donc à la gestation du musée lyonnais des Confluences (voir Gazette n° 1, pages 132 à 137), aculé à trouver un programme muséographique structuré, après la décision politique de réunir les collections d’histoire naturelle au fonds archéologique et ethnographique du musée Guimet de Lyon. Pour coller à l’exigence d’un dialogue entre les disciplines, la piste privilégiée a été celle des grands questionnements humains. Tandis que dans la capitale des Gaules, la chronologie du vivant, du big bang aux croyances en l’au-delà, fondait la ligne directrice du parcours, ici ce sont les émotions humaines qui règlent la conduite. Hasardeuse dans sa dénomination, la répartition des collections fait se succéder cinq «élans vitaux» : s’étonner  marqué par un cabinet de curiosités , se questionner  mise en valeur des travaux des chercheurs à travers les collections de physique et chimie , transmettre  par l’écriture et le calcul , s’émouvoir  face aux œuvres d’art de l’Antiquité à nos jours  et enfin contempler  dans la reconstitution artificielle d’un intérieur d’esthète où les échos formels pullulent entre les périodes et les continents.

“La transdisciplinarité réside finalement moins dans la confrontation immédiate des collections que dans l’approche pédagogique”

Dialogue de sourds
Le choc des disciplines, pourtant annoncé, n’a pas eu lieu. Chaque étage est circonscrit à un domaine. Sobre, le premier palier à l’ambiance chirurgicale présente les instruments scientifiques autour des figures marquantes de l’histoire de l’université catholique de Louvain (UCL). Marqués par une architecture en décrochés et jeux de lumière, les second et troisième niveaux exposent, sur des cimaises de béton banché, les beaux-arts, des bois sculptés médiévaux à Pablo Picasso. Si l’étage supérieur rapproche  douteusement  art populaire européen et art africain, le dernier niveau nous entraîne dans la collection beaux-arts d’un amateur aux goûts éclectiques. «Nous ne voulions pas tout mélanger, explique la directrice. Des résonances se font entre les œuvres d’un même domaine, comme cette Vierge romane confrontée à la figure d’un Apollon nu. On ne veut pas confronter, on veut interroger. Pour inviter le public à se poser des questions, il fallait garder certains repères. À partir de cette grande histoire de l’humanité que nous déroulons, nous pouvons aborder la diversité du questionnement humain. En ce sens, j’ai beaucoup observé le musée des Confluences. Mais là-bas, les visiteurs sont abandonnés. Je viens du département des publics, je devais procéder autrement.»

 

Laboratoire de sculpture, musée de Louvain.
Laboratoire de sculpture, musée de Louvain.© Haulot / UCL


Pédagogie décloisonnée
La transdisciplinarité réside finalement moins dans la confrontation immédiate des collections, comme l’aborde le musée des Confluences, que dans l’approche pédagogique. Chaque section ménage plusieurs ateliers pour petits et grands, faisant résonner autrement les collections. Jeux de lumière, de graphie, loupe, fac-similé à toucher, pliages, expériences scientifiques permettent tantôt d’appréhender la gravure par le biais de ses principes optiques  symétrie renversée , tantôt d’aborder l’histoire des techniques de taille de pierre par une galerie de minéralogie, ou encore de comprendre la couleur par le truchement de ses procédés physiques. Lieu de rencontre par excellence entre art et science, les techniques sont au centre de tout le discours du musée : des instruments de mesure au premier étage à l’arsenal de médiation sur les formes et usages des vases antiques, la fabrication des eaux-fortes, les travaux préparatoires des artistes ou encore le déchiffrement des alphabets ancestraux. «Jamais un musée n’a eu autant de laboratoires en son sein : outre celui sur l’étude des œuvres d’art (le LabArt), l’expérimentation par le toucher permet d’aborder la question de la gravure, de la sculpture et de la couleur, se réjouit Vincent Blondel, recteur de l’université UCL. Ce musée est avant tout un lieu de vie universitaire dans sa dimension de recherche et d’enseignement. À l’ère d’Internet où l’information est omniprésente, ce lieu de transmission du savoir doit offrir une expérience globale qui va au-delà de la théorie, par le contact physique aux œuvres.» Passant habilement du regard au toucher, le parcours, à la scénographie audacieuse et aux sections parfois absconses, réussit à tirer son épingle du jeu. «Si je ne voulais pas d’un dialogue systématique entre les disciplines, admet la directrice de l’institution, en revanche, je voulais mettre en valeur la démarche commune entre les scientifiques et les artistes : ils observent, cherchent, expriment, interrogent le réel, transgressent… Certes, il y a aussi des différences : le chercheur cherche une loi générale quand l’artiste est dans la singularité et l’originalité. Mais ce rapprochement montre combien on a besoin d’art pour se situer dans le monde.» Ce n’est alors pas un hasard si le parcours, qui débute avec les protagonistes scientifiques de l’université belge, se termine avec la collection d’œuvres d’art d’un médecin, Charles Delsemme. La boucle est bouclée, et l’approche de la transdisciplinarité renouvelée. 

À visiter
Musée L, musée universitaire de Louvain,
3, place des Sciences, Louvain-la-Neuve, tél. +32(0)10 47 48 41.
www.museel.be
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