Art et mémoire ne font pas bon ménage

Le 29 avril 2021, par Vincent Noce

Détail de Pourquoi naître esclave ? de Carpeaux.
© Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris

En 2018, Emmanuel Macron avait annoncé l’instauration d’un mémorial de l’esclavage. Trois ans plus tard, à un mois de la cérémonie prévue le 23 mai, journée d’hommage aux victimes de cette barbarie, tout est bloqué. Pourtant, 1 M€ a été prévu et une parcelle trouvée aux Tuileries, le long du Jeu de Paume et en face de l’hôtel de la Marine, où se jouèrent les actes de l’abolition, en 1794 et en 1848. Quatre-vingts artistes se sont portés volontaires. Cinq ont été sélectionnés, dont l’un aurait même été choisi. Le blocage, relate Le Monde, procède d’un cahier des charges spécifiant que le nom et le prénom de 200 000 personnes «devront être inscrits de manière permanente» sur cette œuvre «digne et signifiante». Or, l’association d’outre-mer CM98, partenaire du projet, reproche aux plasticiens d’avoir escamoté le sens littéral de cette injonction. Le ministère de la Culture se retrouve accusé par le journal France-Antilles de «torpiller le mémorial», parce qu’il «ne veut plus des noms d’esclaves». L’idée de trouver un autre lieu pour la retranscription des 200 000 noms a été rejetée par l’association, estimant que «le mémorial des Tuileries, ce sont les noms ou rien !». À ses yeux, «l’enjeu politique et symbolique doit primer sur les questions artistiques». Dans Beaux-Arts Magazine, Nicolas Bourriaud s’insurge contre cette «vision notariale de la mémoire», digne des monuments aux morts de village, sans compter la difficulté pratique de reporter une telle liste dans un jardin classé : le monument aux morts de la Grande Guerre au Père-Lachaise, qui compte 94 415 noms, s’étend sur 272 mètres de mur. Si cette énumération «était le point focal, il n’y avait nul besoin de faire appel à des artistes», une stèle aurait suffi, fait remarquer un membre du jury, Mathieu Kleyebe Abonnenc.

Pour le plasticien Mathieu Kleyebe Abonnenc, si l’énumération de 200 000 noms «était le point focal» du mémorial de l’esclavage, «il n’y avait nul besoin de faire appel à des artistes», une stèle aurait suffi.

En se demandant «pourquoi ces 200 000 patronymes seraient plus importants que l’identité effacée» des victimes de cette tragédie, cet artiste touche à un point sensible. L’association a mené un travail remarquable en recensant ces noms consignés après 1848 dans «le registre des nouveaux libres». Elle y voit un début «d’humanisation» pour les affranchis. Mais les chercheurs de l’Heritage Trust, auteurs d’un rapport sur l’héritage de l’esclavage au Royaume-Uni, perçoivent au contraire un redoublement de «déshumanisation», dans la mesure où ces noms ont été choisis par les propriétaires des plantations ou les officiers de l’état-civil. Comme, depuis Richelieu, les colons étaient enjoints de baptiser les esclaves, beaucoup reçurent un nom de personnage biblique ou de saint. Très peu ont eu la chance de reprendre un nom africain. Plusieurs ont été affublés de surnoms ridicules ou péjoratifs, ramenés à leur apparence corporelle, ou même carrément sexualisés, comme Vénus voire Clitoris, même si ces derniers cas sont rares. Ils sont surnommés Négresse dite Moco, Georges dit Bourriqui, Bouboune, Nébouchon, Laisséboulé, Chétif, Pasbeau, Gros, Vieillissime, Coco, Palmier, Scipion ou César, Pioche ou Marteau, Pigeonneau ou Zèbre. En Amérique du Nord, ils durent porter le nom de leur maître. Un des sélectionnés, l’artiste d’origine antillaise Julien Creuzet, n’a pas tort d’estimer que «le problème de fond de cette polémique, c’est qu’il n’y a pas de réparation, pas de thérapie de société depuis 1848». Emmanuel Macron avait souhaité ce mémorial au nom de la «réconciliation des mémoires». Une belle idée. Mais une fois encore, à l’instar de la grande annonce d’un retour du patrimoine africain ou d’une réflexion sur la guerre d’Algérie, l’écart entre la parole présidentielle et la mise en œuvre est tel qu’un geste de bonne volonté risque au final de raviver des blessures toujours ouvertes. 

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