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Art contemporain et NFT : la perte du goût

Publié le , par Vincent Noce

Un effet déconcertant de l’infection du Covid-19 est la perte du goût. Il est loisible de se demander si le monde n’est pas atteint d’une perte non moins insidieuse du goût artistique. Les grandes ventes du printemps ont confirmé un engouement pour les jeunes pousses. Hors de tout critère, les estimations sont décuplées....

Bored Ape © Sotheby's Art contemporain et NFT : la perte du goût
Bored Ape © Sotheby's

Un effet déconcertant de l’infection du Covid-19 est la perte du goût. Il est loisible de se demander si le monde n’est pas atteint d’une perte non moins insidieuse du goût artistique. Les grandes ventes du printemps ont confirmé un engouement pour les jeunes pousses. Hors de tout critère, les estimations sont décuplées. Ewa Juszkiewicz a battu son record à 1,6 M$, triplant le montant obtenu en octobre par un tableau similaire. Elle recopie des portraits de femmes des siècles passés en leur couvrant la tête de feuilles, de cheveux ou de tissus multicolores. Aucun intérêt. Pas davantage qu’un buste de femme noire par Simone Leigh, affublé d’une perruque ridicule de roses jaunes, qui s'est envolé à 2,2 M$. Réconfort à l’inquiétude du temps, la figuration sous ses formes les plus naïves fait un retour en force. Le summum est atteint par les images caricaturales qui font et défont des fortunes par la grâce des NFT. Leur sort annonce-t-il celui qui attend la bulle de l’art contemporain ?  Morgan Stanley a tiré le signal d’alarme en prédisant un crash, après l’effondrement d’énormes projets capitalistiques axés sur la crypto-finance et la chute de 40 % en valeur des bitcoins. Le Malaisien Sina Estavi, qui avait payé 2,9 M$ le NFT du premier tweet, a voulu le remettre en vente, pour 50 M$. Il a eu droit à une proposition humiliante de 280 $. L’effet est général, les volumes d’échange hebdomadaires, qui avaient dépassé le niveau hallucinant d’un milliard de dollars en août 2021, sont tombés à 23 millions à la mi-mai, selon l’observatoire CryptoSlam.

Le sort des NFT annonce-t-il celui qui attend la bulle de l’art contemporain ?

Adam Szymanski, de l’université McGill à Montréal, a jeté un éclairage sur les mécanismes de cette spirale. Il décrypte un « penchant inconscient » du monde de l’art contemporain pour les œuvres produites en série, dans la foulée de l’inlassable déclinaison de la répétition des Jeff Koons et Damien Hirst. De la sorte, les collectionneurs acquièrent une reconnaissance mutuelle immédiatement visible. « Ce désir d’appartenance est l’un des principaux moteurs derrière l’explosion des NFT », écrit-il dans une étude publiée par le site ArtFi. « Les gens sont prêts à payer des fortunes pour un NFT des “Bored Apes", parce qu’il leur offre l’accès à un club de privilégiés. » Il note aussi que les NFT les plus rentables sont nés dans le berceau du monde digital, incitant à penser qu’il s’agit bien d’un marché artificiel, s’entretenant lui-même en boucle. CryptoSlam a calculé que 95 % des dix-huit milliards de dollars brassés par une plateforme en pointe, Looksrare, étaient accaparés par des spéculateurs, qui se revendaient leurs actifs numériques à eux-mêmes, à prix gonflés, pour augmenter leur capacité à lever des fonds. Ce chercheur met en garde contre un « leurre existentiel qui a causé les plus fortes déceptions d’un univers miné par la fraude ». Si le besoin de reconnaissance est à ce point vital, le retournement peut être d’autant plus violent, dès lors que l’acquisition de NFT devient objet de raillerie. Plus cinglant encore, si la crypto-monnaie avec laquelle a été effectué l’achat dégringole, l’investissement en dollars s’effondre. À ces aléas s’ajoutent les doutes sur la longévité de technologies, comme la blockchain, qui mettent en péril une rentabilité à long terme. Même la série à succès des «Bored Apes» a perdu 55 % de sa cotation en dollars en dix jours, début mai. Leurs créateurs étaient allés jusqu’à vendre des terrains dans l’univers virtuel du metaverse, pour 300 M$. Leur valeur a chuté de moitié en une semaine. Comme nous tous, Adam Szymanski est sidéré par le contraste entre la valeur financière de ces créations et leur valeur esthétique, réduisant d’autant leurs chances de survie sur la durée. Dans un monde ayant perdu tout repère, le réel est toujours prêt à prendre sa revanche.

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