Art Busan, grisaille au pays du Matin calme

Le 05 juin 2019, par Pierre Naquin

La foire coréenne montante se présentait sous les meilleurs auspices pour cette huitième édition : internationalisation des exposants, programme alléchant, communication conséquente. Mais le contexte macro-économique n’incitait pas aux réjouissances…

Art Busan 2019.
COURTESY ART BUSAN

Dans ma jeunesse, un banquier m’a dit : on ne peut rien contre le marché…», nous confiait Baudoin Lebon, qui participe à Art Busan depuis 2013. Un bon résumé de cette huitième édition. Alors que tout était réuni pour une foire de haute volée, les organisateurs comme les galeristes se sont heurtés à un marasme général qui mettait en difficulté la réussite pleine et entière du salon. «La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis pèse beaucoup ici. Il ne faut pas oublier que 30 % des exportations coréennes partent pour l’empire du Milieu, et notamment pour l’assemblage de produits destinés aux États-Unis», souligne Philippe Tirault, collectionneur français installé depuis plusieurs décennies en Corée. Une nouvelle loi concernant l’imposition sur le revenu a également ralenti la prise de décision. «Alors que nous avions toujours des belles surprises et des achats de dernière minute pendant le week-end, elles se sont faits attendre cette année», ajoute Sunhee Choi (Choi & Lager). Le public était, lui, au rendez-vous. «Nous avons accueilli 63 000 visiteurs», annonce fièrement Seokho Jeong, directeur international de la foire : «C’est 3 000 de plus que l’année passée. Rien que le dernier jour, nous avons accueilli 20 000 personnes, dont beaucoup venaient de Séoul ; les hôtels étaient pleins !» La stratégie d’internationalisation, avec l’arrivée de plusieurs nouvelles galeries occidentales de premier plan et plus d’un tiers d’exposants étrangers semble de ce point de vue avoir porté ses fruits. Un programme VIP particulièrement fourni cette année, un planning de talks et de performances riche et varié ainsi que de nombreuses expositions «curatées» ont certainement aidé. «La foire progresse incontestablement d’année en année», souligne Fabien Massicot, d’Art Works Paris Séoul. Elle conserve néanmoins cette diversité toute coréenne qui voit les propositions artistiques s’étendre des marines provençales au néo pop, de l’art conceptuel au design et du monochrome au ready-made.
«On espère toujours faire mieux»
Certaines galeries occidentales tiraient leur épingle du jeu. Le Berlinois Javier Peres (Peres Projects) dont c’était le premier salon en Corée vendait les trois artistes qu’il présentait : «Je suis très satisfait du résultat. Les collectionneurs coréens cherchent la qualité et s’ouvrent petit à petit aux artistes occidentaux plus jeunes.» Les œuvres de Donna Huanca (trois pièces), Beth Letain et Blair Thurman partaient ainsi entre 20 000 et 75 000 $. Société dont c’était également la première participation cédait la pièce maîtresse de son solo show de Petra Cortright dès les premières heures. La galerie barcelonnaise Pigment plaçait plusieurs œuvres entre 1 000 et 10 000 €. «L’organisation est vraiment impeccable», soulignait Ferran Josa, son directeur. La Canadienne Joan Spence dont les œuvres très abordables et très variées commençaient à 250 $ réussissait à vendre ses quatre artistes Marcelo Suaznabar (1 500 à 8 000 $), James Paterson (250 à 2 900 $), Peter Barelkowski (1 200 à 4 800 $) et Ross Bonfanti (380 à 1 290 $). Elle se montrait néanmoins chagrine : «Nous espérions faire mieux. On espère toujours faire mieux.» Pour d’autres, c’était plus difficile. «Nous n’avons vendu qu’une toile d’Helena Parada Kim à un collectionneur local et une de Pierre Knop à un acheteur de Séoul», confiait Sunhee Choi qui avait pourtant pris un stand de taille conséquente en plein centre de la foire. «L’organisation fait beaucoup d’efforts mais il est difficile de lutter contre la crise économique. Nous serons dans tous les cas présents l’année prochaine.» Baudoin Lebon faisait tout simplement chou blanc. «Nous avons reçu vraiment beaucoup de marques d’intérêt. Les collectionneurs restaient sur le stand, posaient des questions, étaient ravis de rencontrer les artistes… et pourtant nous repartons bredouilles», précise-t-il, dépité. «Si elle veut continuer d’internationaliser son pool d’exposants, l’équipe organisatrice devra en faire davantage pour les galeries étrangères, qui ont des frais importants et qui ne peuvent tout simplement pas s’y retrouver dans le contexte actuel.»
«Bien plus qu’une foire nationale»
Les rois de l’exercice restent encore et toujours les grandes galeries coréennes, et particulièrement celles représentant les artistes Dansekwa. La Kukje Gallery cédait ainsi plusieurs peintures de Ha Chong-Hyun (à qui elle dédie actuellement son nouvel espace sur Busan) entre 230 000 et 250 000 $, d’autres de Park Seo-Bo entre 230 000 et 270 000 $, des pièces d’Ugo Rondinone entre 54 000 et 60 000 $ ainsi que des œuvres de Julian Opie, Koo Bohnchang, Sungsic Moon et Jean-Michel Othoniel. La galerie Johyun faisait un sold-out de ses pièces de Lee Bae quand The Page Gallery plaçait pour 270 000 $ une œuvre de Mat Collishaw, qu’elle présente en ce moment dans sa galerie de Séoul. «Art Busan est désormais bien plus qu’une foire nationale de premier plan, c’est devenu un symbole du potentiel du marché de l’art coréen sur la scène internationale», s’enthousiasme Bo Young Song, directeur exécutif de la Kukje Gallery. À peine le Bexco fermait-il ses portes sur la foire que, déja, l’organisation de l’édition 2020 a pour ambition de lancer une seconde foire concomitante, dédiée cette fois-ci au design ; la bien nommée Design Busan. Souhaitons-lui un marché plus clément…

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