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Art Basel : Off

Le 29 juin 2018, par Pierre Naquin

À Bâle, les temps sont durs pour les foires off. Si Art Basel Miami Beach permet aux événements alternatifs de vivre, la version européenne est beaucoup plus hégémonique. Tour d’horizon d’un format en nécessaire évolution.

Art Basel : Off
Yoshiyuki Ooe, Souvenir Jacket (2018). Tezukayama Gallery sur Volta.
PHOTO Takeshi Asano.


Avant même d’arriver en Suisse, il était clair que 2018 serait difficile pour les foires off. La plupart d’entre elles n’ont annoncé leurs participants que quelques semaines  parfois quelques jours  avant leur ouverture et, pour certains événements, il n’était même pas certain qu’ils se tiendraient effectivement. Design Miami dont le groupe MCH, l’organisateur d’Art Basel, est actionnaire bénéficie depuis toujours d’un traitement de faveur. Installé dans le Messeplatz, il profitait cette année d’un accès direct supplémentaire depuis les étages d’Unlimited. Hélas, malgré cela, le reproche de la plupart des exposants restait entier : pas assez de visiteurs. Mais, pour ces derniers, la foire n’en était que plus agréable, d’autant que, comme chaque année, les galeries avaient fait des efforts importants, comme sur le stand de la galerie Downtown, où François Laffanour offrait un espace très ouvert consacré à Charlotte Perriand et à son lien avec le japonisme. La galerie new-yorkaise Cristina Grajales concevait le sien autour de la notion de texture. Elle vendait ainsi un tapis de métal de chez Hechizoo pour 30 000 $ et un ottoman de Betil Dagdelen pour 18 000 $, mais notait toutefois « l’absence de collectionneurs, de décorateurs et de consultants américains ». L’autre foire très attendue est bien sûr Liste, installée dans son bâtiment atypique si difficilement accessible. Attendue, car c’était aussi la dernière édition sous le leadership de son fondateur Peter Blaüeur. Même si elle « rencontrait beaucoup de clients d’Asie, alors qu’ils ne faisaient jamais le déplacement auparavant », Maria Bernheim n’a vendu qu’à des clients connus. « Je suis sincèrement convaincue qu’une grande part de notre succès repose sur nos prix, que la plupart des collectionneurs considèrent comme raisonnables. Je compare toujours ce que l’on peut avoir pour la même somme pour un artiste très établi. »

Tout le monde s’accorde pour dire que l’on est à la fin d’un cycle.

des hauts et des bas
Pour Maria Bernhein, « les collectionneurs ne veulent plus des artistes dans la vingtaine, inconnus, pour lesquels on demande des centaines de milliers de francs suisses. » Claudia Altman-Siegel, de la galerie Altman, confirme : « Nous avons surtout vendu nos artistes plus jeunes et moins chers, alors que les œuvres onéreuses étaient beaucoup plus difficiles à placer. » Jaqueline Martins a quant à elle très mal vécu sa cinquième participation à Liste : « Elle s’est révélée désastreuse. Ce que je peux dire est que le modèle économique de participation aux foires a vraiment besoin d’être révisé : soit vous êtes très à l’aise financièrement et n’avez pas peur d’engager des frais, soit vous êtes obligé de faire participer les artistes pour minimiser les pertes. Tout cela dans l’espoir de rencontrer quelques nouveaux clients. »

Ettore Sottsass, Barbarella (1966), Galerie Ivan Mietton sur Design Miami.
Ettore Sottsass, Barbarella (1966), Galerie Ivan Mietton sur Design Miami. Courtesy Ivan Mietton

plus de visibilité
À mi-chemin entre Art Basel et Liste, le Basel Art Center accueillait cette année une petite nouvelle qui reçut beaucoup d’attention : Frame. L’événement, organisé par Bertrand Scholler (galerie 55 Bellechasse), a bénéficié d’une belle couverture médiatique et d’une équipe de rabatteurs enthousiastes et déterminés. Résultat ? Une première édition avec quelques milliers de visiteurs, mais surtout beaucoup de ventes. Tous les participants sont ainsi repartis avec un bilan positif, un exploit pour une première : la Pigment Gallery vendait pour près de 120 000 € d’œuvres dont un sold out d’Anke Blaue ; le Suisse Laurent Marthaller (également présent sur Scope) plaçait ses artistes pour un peu plus de 100 000 € ; la galerie hongroise Léna & Roselli cédait six pièces de Mozes Incze pour 47 000 € ; Maria Díaz, de la galerie About Art, vendait quatre dessins de Maria Maqueira à 3 800 € chacun ; les légendaires Billyboy et Lala, qui avaient accepté d’installer sous forme de cabinet de curiosités une partie de leurs intérieurs, cédaient trois sérigraphies, deux peintures et un bijou. Surtout, la galerie 55 Bellechasse faisait carton plein, plaçant tous ses artistes chez des collectionneurs Niloufar Banisadr, Christiaan Conradie, Jason Newsted, Pascal Vochelet, Milan Medic, Albina Rolsing, Lee Hyun Joung, Jérôme Letellier, Anne Kühn, Elodie Pierrat et Jean-Marc Dallanegra  pour un total de près de 300 000 €. Non loin de là se trouvait Photo Basel, toute petite foire installée dans l’arrière-cour d’un restaurant. Elle accueillait une trentaine d’exposants. Le format était un peu celui des salons à l’ancienne : aucune scénographie, quelques murs montés à la va-vite, deux tréteaux et une planche… Un semblant de section « curatée » à l’étage pompeusement intitulée Master Cabinet ne convainquait pas grand monde. L’ambiance était néanmoins plutôt légère et accueillante. Mirjam Cavegn, de la galerie Bildhalle, avouait ainsi « avoir apprécié les échanges avec les autres galeristes et l’atmosphère collégiale et amicale. » Les ventes étaient mitigées, avec certaines galeries faisant complètement chou blanc, quand d’autres avouaient quelques succès, comme le Néerlandais Roy Kahmann, qui vendait « principalement à de nouveaux clients » les photographes de son pays. Susanne Albrecht (galerie Albrecht, Berlin) espérait davantage de visiteurs tout en étant sûre que la foire, progressant d’année en année, bénéficierait « de plus de visibilité dans le futur ». des efforts à faire Plus excentrée, Volta revenait presque à son espace inaugural, celui qui donna son nom à l’événement. Le bilan était plutôt bon, même si la réalité s’avérait différente pour chaque exposant : Ernst Hilger, de la galerie qui porte son nom, vendait plusieurs œuvres de Shepard Fairey jusqu’à 20 000 €, ainsi que Faile et Cameron Platter. Thomas Fuchs cartonnait en récoltant quasiment 200 000 € pour quinze peintures de Jochen Hein (entre 4 400 et 24 000 €) et six œuvres de Christian Awe (entre 4 500 et 12 000 €). « Les visiteurs ont beaucoup aimé le nouveau lieu : plus lisible et agréable.Du coup, ils restaient facilement quatre à cinq heures. La clé du succès, c’est la sélection, qui était top », confiait-il. Jerome O’Drisceoil (Green on Red Gallery) était plutôt satisfait de sa participation, alors qu’il cédait la plupart des œuvres de son stand et notamment Vue d’Atelier (2017-2018) de Xavier Theunis, dès le mardi matin. Anna Wenger dont c’était la première participation souligne le soutien apporté par l’équipe organisatrice. Même si elle cédait plusieurs œuvres de Susan York (dont elle présentait un solo show) entre 2 200 et 15 000 CHF, elle aurait aimé «réussir à vendre davantage de dessins et de prints». Le succès, en revanche, n’était pas du tout au rendez-vous pour Scope. Coincée dans son bâtiment sur Webergasse, elle n’attirait quasiment personne. Michael Manjarris déclarait ainsi « être extrêmement déçu : très peu de monde, aucune vente, aucun soutien des organisateurs.» Certains exposants vont même jusqu’à réclamer un remboursement. «Nous nous en sommes sortis, car nous avions donné rendez-vous à nos clients du monde entier. La foire doit faire des efforts pour attirer la bonne clientèle. Il y avait même moins de monde que les années précédentes » déclarait Emil Lanz, de Public House of Art, aux Pays-Bas. Matthias Bergemann, de janinebeangallery laquelle participe à Scope depuis huit ans , a réalisé « quelques ventes quasi exclusivement à des clients suisses et surtout bâlois ». Il met en cause l’espace : « Il n’y a pas d’air conditionné, il fait très chaud, et la qualité de l’air est déplorable. » Bonne nouvelle, les rumeurs indiquent que les organisateurs ont trouvé un nouvel espace pour l’année prochaine : « Un seul niveau, des plafonds plus hauts, de quoi peut-être changer la donne… » Si seulement…

 

Volta, une des foires off de Art Basel 2018.
Volta, une des foires off de Art Basel 2018.

bilan mitigé
Hors des off, de nombreux pop-up s’essayaient au public bâlois. Ainsi, installé sur la magnifique Münsterplatz, face à la cathédrale, le marchand d’art tribal Anthony JP Meyer, associé au galeriste allemand Beck & Eggeling, présentait une petite sélection d’objets océaniens de toute beauté. Il vendit notamment un superbe kapkap de Nouvelle-Irlande ainsi que plusieurs objets esquimaux. Son seul regret, « ne pas avoir le temps de profiter de la richesse culturelle de la ville ». Le bilan des événements off de cette saison est au mieux mitigé, au pire inquiétant. Tout le monde s’accorde à dire que l’on est à la fin d’un cycle, même s’il est difficile de savoir dans quelle direction le vent tournera. Comme le dit très bien Richard Koh sur Volta : « Les foires sont devenues imprévisibles. » Matthias Bergemann (Scope) ajoute : « Au final, notre bilan ne dépend que d’une ou deux personnes. C’est un pari. Faire du bénéfice sur une foire satellite est de toute manière devenu exceptionnel plutôt que la norme. » Des modèles alternatifs, comme Frame, permettront-ils au middle market de s’en sortir ? Éléments de réponse aux prochains grands raouts de l’art contemporain, à Londres ou à Paris…

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