Art [ ] Collector 5X2 : un anniversaire et un projet

Le 24 novembre 2016, par Anne Foster

Il y a cinq ans déjà, les Deret préparaient la première exposition pour promouvoir des artistes français émergents. Rencontre avec Ce couple fondateur et Philippe piguet, le commissaire.

Évelyne et Jacques Deret, fondateurs d’Art [ ] Collector.
DR

Art [ ] Collector fête son cinquième anniversaire. Évelyne et Jacques Deret, à l’origine de cette libre association de collectionneurs, soutiennent la création contemporaine française. Avec l’élection de deux candidats chaque année, ces personnalités du monde de l’art permettent à un talent prometteur de trouver un véritable soutien : une exposition, un catalogue et une visibilité dans les médias. Pour cet anniversaire, les Deret ont eu l’idée d’une exposition de l’ensemble des dix lauréats à Paris, puis à Bruxelles, sur le même schéma : une œuvre provenant de leur collection, une autre d’un amateur et une troisième, réalisée pour l’occasion. Philippe Piguet, choisi comme commissaire d’exposition, leur a suggéré à cette occasion de faire éditer un portfolio de dix gravures, chacune rehaussée par son auteur. Art [ ] Collector pratique un mécénat très particulier, comme on le voit. Plus qu’un prix annuel, c’est leur soutien et leur accompagnement dans la durée qu’Iris Levasseur, Jérémy Liron, Christine Barbe, Clément Bagot, Karine Rougier, Claire Chesnier, Eva Nielsen, Abdelkader Benchamma, Olivier Masmonteil et Massinissa Selmani apprécient. Certains d’entre eux évoquent ici l’importance que ce «club» a pour eux. Évelyne et Jacques Deret, ainsi que Philippe Piguet, ont accepté de se livrer un peu plus.
 

Massinissa Selmani (né en 1980), L’horizon était là, 2016, graphite sur impression numérique pigmentaire, 67 x 98 cm.© collection Evelyne
Massinissa Selmani (né en 1980), L’horizon était là, 2016, graphite sur impression numérique pigmentaire, 67 x 98 cm.
© collection Evelyne Deret

La genèse
C’était une idée qui taraudait Évelyne et Jacques Deret : comment mettre en œuvre leur projet de partager et de transmettre leur intérêt pour les artistes français, de préférence au début de leur carrière ? L’aventure prit forme grâce à leur persévérance et surtout, à leur enthousiasme communicatif. «Déjà cinq ans, s’étonne Évelyne. Cela paraît si proche. Proche parce que nous avions une idée précise de ce que nous voulions entreprendre.» «Dès le départ, nous avions le désir d’emmener notre projet à l’étranger», souligne Jacques en écho. «Afin de donner le plus de visibilité aux artistes qu’Art [ ] Collector soutient, leur offrir un nouveau réseau de galeries, leur permettant aussi de rencontrer d’autres collectionneurs», glisse son épouse. Le couple fonctionne en symbiose, complémentaire dans sa volonté de promotion des artistes. Ce fut, reconnaissent-ils, une longue genèse. Tout juste Évelyne se souvient-elle d’avoir admiré les Goya du Prado et d’avoir apprécié l’œuvre tourmenté de Bernard Buffet. Le déclic tient du hasard. En passant dans une rue, elle remarque une peinture d’enfants vus de dos et rencontre l’artiste. S’ensuivent l’achat de trois ou quatre tableaux et la commande du portrait de son fils !

 

Clément Bagot, Sans titre, encre sur papier, 18 x 26 cm.
Clément Bagot, Sans titre, encre sur papier, 18 x 26 cm.

Deux collections 
Chacun poursuit sa collection, même si désormais, certaines acquisitions sont décidées en commun. Ayant travaillé au sein de grands groupes aux États-Unis et en France, Jacques a pris un chemin différent : «Tout ce qui se construisait m’attirait. Il fallait que je comprenne la méthode, comment cela fonctionnait.» «C’est très masculin», commente Évelyne. Ayant eu la chance de travailler dans l’immeuble créé par Frank Lloyd Wright pour la Johnson Wax à Racine (Wisconsin), il en admire la conception originale ainsi que la collection d’œuvres d’art de l’entreprise. De fil en aiguille, le couple s’intéresse aux créations contemporaines. Ils ont défini le fil de leur sélection : l’art abstrait construit et minimal pour lui et la figuration selon trois axes pour elle — les personnes vues de dos, les «histoires de filles» (drames ou ruptures de l’adolescence) et la folie. Le projet est peaufiné, et l’aventure d’Art [ ] Collector débute en 2012 avec trois artistes exposés. Le principe repose sur le choix soumis à un comité, réunissant des personnalités du monde de l’art et des collectionneurs. Issue de leurs propres collections, la sélection s’élargit à des artistes présentés par ce comité. Le nombre d’expositions est limité à deux par an, chacune ayant lieu au Patio Opéra – avec lequel ils ont «non seulement un partenariat mais une relation d’amitié» –, accompagnée d’un catalogue. Les galeries des artistes participent pleinement au projet et à l’accrochage, où environ 50 % des œuvres sont à vendre.
 

Claire Chesnier, CCLXXXVIII, 2014, encre sur papier, 147 x 132,5 cm. © collection Jacques Deret
Claire Chesnier, CCLXXXVIII, 2014, encre sur papier, 147 x 132,5 cm.
© collection Jacques Deret

Rendez-vous à Bruxelles
Au bout de cinq ans, «je pense que nous avons fait nos preuves, que notre projet est validé par les professionnels, les amateurs et dorénavant, par le ministère de la Culture et de la Communication», indique Jacques. «Il était temps de fêter dignement cet anniversaire et de réaliser enfin notre souhait de le faire connaître à l’étranger». Après de longues hésitations, visites et discussions, Bruxelles et La Patinoire royale ont emporté notre adhésion. «Ce sera pour 2017, poursuit-il, et nous espérons que notre partenariat avec cet espace sera reconduit.» L’événement sera donc célébré par un portfolio de dix gravures, réalisées par les lauréats à l’atelier Woolworth (vendu 2 000 € pendant l’exposition, passant à 3 000 € ensuite). On aura également la possibilité d’en acquérir une ou plusieurs à 250 € et à 350 € plus tard. L’édition est limitée à 35 exemplaires. Les Deret sont vraiment de bonnes fées pour l’art contemporain français émergent… Le couple se sent engagé dans son désir de partage : «On ne peut pas rester confiné dans un entre-soi égoïste. Il nous faut transmettre notre passion», affirme Évelyne. Nous travaillons bien ensemble. Nous savons nous concerter lors de désaccords afin d’adopter et d’assumer notre choix.» Et d’ajouter : «C’est le dernier enfant que nous faisons ensemble» ; Jacques approuve sans un mot, avec un large sourire. Et ils nous invitent à partager leur énergie et leur enthousiasme.
 

Complément d’enquête
 
Philippe Piguet, spécialiste de l’art contemporain, critique d’art et commissaire d’expositions, dont «5X2»,figure dans le comité de sélec
Philippe Piguet, spécialiste de l’art contemporain, critique d’art et commissaire d’expositions, dont «5X2», figure dans le comité de sélection d’Art [ ] Collector depuis trois ans. Il a accepté de nous en dire davantage.


Qu’est-ce qui vous a attiré dans le concept d’Art [ ] Collector, et pourquoi avoir accepté d’être le commissaire de «5X2», l’exposition anniversaire ?
La démarche singulière et particulièrement généreuse des Deret m’a tout de suite séduit. L’accent mis sur les collectionneurs m’était particulièrement cher. Loin de tirer à eux le mérite de ce projet d’association libre, pour essayer de trouver un terme qui explique leur démarche, Évelyne et Jacques ont accepté, dès le départ, d’élargir à d’autres collectionneurs et d’inclure des professionnels du monde de l’art dans leur entreprise quasi philanthropique. Je vous promets que c’est particulièrement rare sur la scène du mécénat et dans le circuit des expositions des artistes français émergents, leur véritable sujet de préoccupation et un cheval de bataille qu’ils mènent courageusement, et avec succès… et je dirais, avec une générosité exemplaire de moyens et de temps consacrés dans le cadre d’Art [ ] Collector, qui n’est pas le seul dans leur action en faveur de l’art contemporain français. Citons juste leur participation à la Jeune Création, dédiée à la promotion des talents émergents, et à celle, décisive, d’inclure tous les aspects de l’art contemporain au festival musical de Saint-Céret, dans le Lot.

Comment présenter «5X2», prolongée en 2017 à la Patinoire royale à Bruxelles ?
Le défi que les Deret m’ont lancé est particulier : leur entreprise est de dimension humaine, dans tous les meilleurs sens du terme, loin des excès du monde de l’art contemporain, qui foisonnent. Je n’ai pas voulu opérer une sélection personnelle, comme cela m’arrive pour certains événements auxquels je suis associé ou dont je suis à l’origine. Je respecte leur position très objective, avec son système de décision collégiale. J’opte donc pour ce qui existe déjà dans leurs collections, un pluriel qui reflète leurs choix personnels fort différents. C’est une de ces surprises qui font plaisir : malgré la divergence, on suit une position forte et unanime… Donc, j’ai repris leur principe de base : une œuvre issue de leur collection, une deuxième figurant dans celle d’un des membres du club ou à défaut, indiquée par l’artiste, et une récente, si possible réalisée pour cet événement. Cet éclectisme est bien le reflet de l’époque et permet aux visiteurs d’appréhender la complexité de la scène artistique de ces dernières décennies. Le seul problème à résoudre : certaines pièces sont de dimensions importantes et ne permettent pas, a priori, de respecter cette règle de trois.

Vous êtes, semble-t-il, à l’origine de l’idée d’accompagner cet anniversaire d’un portfolio de planches réalisées par les artistes…
Oui et non. Il fallait marquer cet événement par autre chose qu’un catalogue. L’art de l’estampe nous a immédiatement séduits pour ce recueil en édition limitée. Le multiple est un art pluriséculaire utilisé pour diffuser l’œuvre des artistes. Nous n’allions pas le négliger ! Les Deret ont saisi cette suggestion et accepté d’investir dans son financement. Nous avons fait appel à l’excellence des réalisations de l’atelier Woolworth. Michael Woolworth a accepté d’accompagner les artistes dans leur création. Rappelons que pour certains, c’était une première expérience de ce médium.

L’espace mis à disposition par le Patio Opéra est assez exigu pour une telle exposition. Certes, vous avez l’habitude de vous adapter aux situations les plus incongrues, mais comment allez-vous résoudre ce problème ?
Je crois que «5x2» sera ma 153e exposition en tant que commissaire ; je pense donc pouvoir respecter les désirs des Deret. Et, autant vous l’avouer, le Patio Opéra a ouvert d’autres espaces, une autre grande salle d’exposition, doublant presque la surface, et deux salons. Cela va me permettre d’imaginer un accrochage plus souple, tout en soulignant la multiplicité des créations sélectionnées, sans qu’elles se heurtent l’une l’autre. Mon rôle est de mettre en valeur à la fois les œuvres et l’intention des Deret et d’Art [ ] Collector.


 

Propos de lauréats

«Art [ ] Collector est vraiment une initiative tournée vers les artistes.
Évelyne et Jacques ont su créer une belle énergie entre et autour des artistes lauréats.
Je suis vraiment ravi de faire partie de cette belle aventure qui ne fait que commencer pour moi.»
Massinissa Selmani, lauréat 2016

«Lauréate en 2014, j’ai apprécié l’originalité du prix Art [ ] Collector et la pluralité de son apport :
ce n’est pas une expérience isolée, mais une vision plus large avec des projets renouvelés,
comme c’est le cas avec l’exposition «5X2».»
Eva Nielsen, lauréate 2014

«Art [ ] Collector est avant tout pour moi de l’ordre d’une rencontre,
celle de Jacques et Évelyne, collectionneurs passionnés et engagés auprès des artistes.
Leur amitié et leur confiance m’accompagnent. C’est une chance
pour un artiste.»
Claire Chesnier, lauréate 2014

«Art [ ] Collector représente une belle expérience humaine.
Évelyne Deret a même nommé un dessin sans titre “La Femme phallique” ;
j’aime cette idée de réappropriation.»
Karine Rougier, lauréate 2013

«Art [ ] Collector manifeste un soutien volontaire à l’art en train de se faire.
C’est un signal fort en direction des amateurs qui n’ont pas un rapport de spéculation à l’art
ni la volonté de composer une histoire ou une théorie, mais vivent avec, s’en nourrissent et le partagent avec générosité.»
Jérémy Liron, lauréat 2012

«C’est très réconfortant pour un artiste d’être soutenu sur le long terme et cela,
de manière active, dans une relation où chacun peut réinventer sa place.
Je suis attachée à la notion de collectif humain que les Deret ont su créer avec grande intelligence autour
de leur passion pour l’art.»
Iris Levasseur, lauréate 2012

«J’ai assisté au début de l’aventure. Avoir été lauréate en 2012 m’a offert une super visibilité par une grande exposition personnelle.
Tout dernièrement, la production par Art [ ] Collector de la lithographie à l’atelier Woolworth a été un moment fort.»
Christine Barbe, lauréate 2012

À VOIR
«Art [ ] Collector 5X2», Le Patio Opéra,
5, rue Meyerbeer, Paris IXe, tél. : 01 40 98 00 92,
 Jusqu’au 3 décembre 2016.
www.lepatio-opera.com et www.art-collector.fr
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