Arles, cinquante ans de rencontres

Le 17 juillet 2019, par Sophie Bernard

À l’occasion de sa 50e édition, le doyen des festivals de photographie se raconte dans deux ouvrages et une exposition présentant un florilège de sa collection et de ses archives.

Lucien Clergue (1934-2014), Arlequin, 1955.

En cinq décennies, les Rencontres d’Arles ont accueilli les principales figures mondiales de la photographie, et révélé de nombreux talents. Du noir et blanc à la couleur, du standard 30 40 cm aux très grands formats, du regard humaniste aux écritures plasticiennes, de l’argentique au numérique, des accrochages aux installations, le festival s’est fait au fil du temps le reflet de l’évolution de cette expression. Pourtant, lorsque à la fin des années 1960 Lucien Clergue le photographe, Michel Tournier l’écrivain et Jean-Maurice Rouquette l’historien ont l’idée d’exposer des tirages photographiques, cela paraît tout simplement fantasque. Quant à créer une manifestation dédiée au médium, c’est une gageure. Cette 50e édition a suscité une prise de conscience et a incité les organisateurs à réaliser un travail d’identification et de classement de la collection du festival, ainsi que de ses archives comptant 300 000 documents qui s’entassaient depuis des décennies au bureau des Rencontres à Arles : «Nous avons été étonnés de constater que cette collection, conservée au musée Réattu depuis les années 1970, totalisait plus de 3 300 pièces», explique Sam Stourdzé, directeur de la manifestation depuis cinq ans. Forcément hétéroclite, car reflet de la programmation de celle-ci, elle s’est enrichie au fil des éditions et au gré de la générosité des photographes, qui ont accepté de faire don d’un ou de plusieurs tirages. «Si ceux-ci n’ont pas forcément une valeur marchande, ils n’en sont pas moins précieux, car ils constituent des témoignages uniques racontant l’histoire des Rencontres», ajoute Sam Stourdzé. Désirant inscrire le festival dans la pérennité, ce dernier a fait appel à l’historienne de la photographie Françoise Denoyelle. Deux ouvrages et une exposition, dont il a lui-même établi le corpus, rendent compte d’un travail de fond accompli durant une année. Françoise Denoyelle a en effet réalisé trente-cinq entretiens avec des témoins clés, allant des directeurs artistiques de la manifestation aux hommes politiques. À cela s’ajoute son expérience personnelle, elle qui n’a manqué qu’une édition au cours des quarante dernières années… À une articulation par décennie, elle a préféré un découpage arbitraire pour mettre en lumière les grandes étapes d’évolution du festival, comme en témoignent les chapitres du beau livre paru aux éditions de La Martinière : «Le temps des pionniers (1970-1976)», «Arles, capitale de la photographie (1977-1985)», «Tourmentes et éclaircies (1986-2001)», «Nouvel élan vers la mondialisation (2002-2014)» et «Dialogues et métamorphoses (2015-2019)».
 

Harry Gruyaert (né en 1941), Madame President, 2007.
Harry Gruyaert (né en 1941), Madame President, 2007.
Jean-Philippe Charbonnier (1921-2004), La Piscine, Arles, 1975.
Jean-Philippe Charbonnier (1921-2004), La Piscine, Arles, 1975.
Denis Brihat (né en 1928), Black Tulip, 1980.
Denis Brihat (né en 1928), Black Tulip, 1980.



Des années en amateur au professionnalisme
Si les Rencontres voient le jour en 1970, l’histoire entre Arles et la photo est scellée dès 1965, grâce à l’amitié liant Lucien Clergue à Jean-Maurice Rouquette. Sur une suggestion du premier, le second, directeur du musée Réattu, initie une collection de photographies au sein de l’institution un projet alors avant-gardiste. N’ayant pas de budget, ils sollicitent tout simplement par écrit les plus grands photographes de l’époque, dont certains ne sont pas encore reconnus : Paul Strand, Brassaï, Robert Doisneau, René Burri, Hans Silvester, Alexey Brodovitch, Man Ray, William Klein répondent à l’appel. Ce sont leurs tirages qui servent de base à la programmation des éditions initiales. Au début, cela se résume à intégrer quelques expositions photographiques dans un festival pluridisciplinaire municipal. Les premières années, les soirées et les expositions se comptent sur les doigts d’une main et ne durent que quelques jours, mais la formule est déjà en place. Cette période des «pionniers et des défricheurs» est marquée par la présence d’Édouard Boubat (en 1971), de Jeanloup Sieff (1972), de Brassaï (1974) ou encore de Robert Doisneau (1975) et Marc Riboud (1976), dont les tirages offerts initient la collection. «Il faut attendre l’édition de 1977 pour qu’Arles s’impose comme la capitale de la photographie, car c’est la création à la fin de l’année précédente de l’association des Rencontres internationales de la photographie, présidée par l’Arlésienne Maryse Cordesse, qui va donner une nouvelle impulsion au festival», explique Françoise Denoyelle. Les Rencontres se professionnalisent : la durée s’allonge, le programme s’enrichit et la manifestation s’impose comme le rendez-vous où l’on peut à la fois voir des expositions, suivre des stages avec les maîtres, montrer son travail dans la cour de l’hôtel Arlatan à Jean-Claude Lemagny, alors conservateur dans la section photographie contemporaine à la BnF, qui présente également des soirées, anime colloques et tables rondes… Après Lucien Clergue, des commissaires sont désignés, dont Alain Desvergnes en 1979, qui sera à l’origine de la création de l’École nationale supérieure de la photographie, ouverte trois ans plus tard. «Les expositions étant plus nombreuses, les directeurs artistiques, en liaison avec le maire, s’emparent des lieux patrimoniaux : églises désaffectées, grenier à sel, ancien hôpital», raconte l’historienne. Dans la collection, les tirages d’André Kertész (1975), de William Klein (1978) ou de Manuel Álvarez Bravo (1979) témoignent de ces années où la photographie ne jure que par le noir et blanc. «Un festival est quelque chose d’extrêmement fragile, rien n’est jamais acquis», confie Françoise Denoyelle. Aussi, après quinze ans d’existence, la manifestation s’essouffle-t-elle. Les directeurs artistiques se succèdent trop vite, ce qui est source d’instabilité, notamment pour la gestion financière. Début 1990, les Rencontres sont même menacées : les comptes sont dans le rouge et un concurrent, le Printemps de Cahors, a le vent en poupe. En privilégiant la photographie plasticienne et conceptuelle, ce dernier se fait le reflet de l’évolution des pratiques contemporaines. Après une période critique, le festival réagit, mais les partis pris ne sont pas toujours compris. L’historienne se souvient des deux années sous la direction de François Hébel, en 1986 et 1987, et des expositions installées pour la première fois dans les anciens ateliers de la SNCF, montrant de grands formats rompant avec les traditionnels 30 40 cm. Un scandale ! Autre souvenir : en 1997, Christian Caujolle, fondateur de l’agence et de la galerie Vu, est aux commandes. Un accrochage associant des tirages et des exemplaires de Libération fait gloser… «Présenter des pages de journaux ne se faisait pas !», rappelle-t-elle. Il faut attendre 2002, et le retour de François Hébel, pour que les Rencontres redeviennent un rendez-vous incontournable et international. «Il s’est donné les moyens de ses ambitions en cherchant des mécènes permettant de développer le festival. À son actif : l’invitation de directeurs artistiques prestigieux comme Raymond Depardon ou Martin Parr, et des expositions qui font date comme «From Here On» (2011). Tel un manifeste signé Clément Chéroux, Joan Fontcuberta, Erik Kessels, Joachim Schmid et Martin Parr , elle réunit des artistes se réappropriant des images issues d’Internet. À son arrivée, en 2014, Sam Stourdzé fait fructifier le travail accompli par son prédécesseur en concevant des programmations témoignant de la diversité et de l’évolution du médium. Surtout : le festival se développe géographiquement avec le Grand Arles Express, voyant seize lieux de la région dont la collection Lambert en Avignon exposer en été de la photographie, mais aussi en Chine, au festival Jumei, où huit expositions issues de la programmation arlésienne sont présentées chaque année. Cinquante ans après leur naissance, les Rencontres d’Arles font aujourd’hui autorité et transforment cette petite ville de 55 000 habitants en un grand rendez-vous mondial de la photographie, attirant 140 000 visiteurs : un beau succès.

Toutes les photographies sont extraites de l’ouvrage publié pour la 50e édition des Rencontres d’Arles, Arles, les Rencontres de la photographie : 50 ans d’histoire, Françoise Denoyelle, corpus d’œuvres établi par Sam Stourdzé, éditions de La Martinière, 2019.


 

William Klein (né en 1928), Gun 1, New York, États-Unis, 1954.
William Klein (né en 1928), Gun 1, New York, États-Unis, 1954.



à voir
Les Rencontres de la photographie d’Arles 2019, «50 ans, 50 expos», tél. : 04 90 96 76 06.
Du 1er juillet au 22 septembre 2019.
www.rencontres-arles.com

à lire
Arles, les Rencontres de la photographie, cinquante ans d’histoire, texte de Françoise Denoyelle, corpus d’œuvres établi par Sam Stourdzé, 288 pages, éditions de La Martinière, 35 €.

Les Rencontres de la photographie, une histoire française, Françoise Denoyelle, coédition Art Book Magazine/Les Rencontres de la photographie, 2019, 11 €

Catalogue anniversaire, Arles 2019, 50 ans, 50 expos, avec la collection des affiches du festival, traduisant cinquante ans de création graphique, 384 pages, éditions Actes Sud, 46 €.
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