Aristophil, opus IV. Sept ventes, huit catalogues, 45 préemptions et plus de 11 M€ de produit vendu

On 11 April 2019, by Anne Doridou-Heim
Napoléon Bonaparte (1769-1821), L.A.S., «BP», quartier général Milan, 28 floréal IV (17 mai 1796), à sa femme Joséphine, «La citoyenne Bonaparte rue Chanterelle {sic} no 6 Paris», une page in-folio, cachet de cire rouge (brisé, petite déchirure marginale par bris de cachet). Jeudi 4 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Ader. M. Bodin.
Adjugé : 169 000 

Les beaux-arts avançaient en premier et avec 5 126 572 € obtenaient le plus haut total de cette nouvelle session de ventes, délibéremment printanière. Il faut dire que les signatures apposées étaient particulièrement tentantes. Celle de Vincent Van Gogh (1853-1890) se retrouvait sur un dessin au crayon de 1890, un Champ de blé fermé par un mur - coin de la clôture derrière l’hospice Saint-Paul. Une feuille assez émouvante puisque exécutée lors de son séjour d’un an dans cet hôpital psychiatrique (du 3 mai 1889 au 16 mai 1890), au cours duquel il allait peindre des toiles emblématiques telles que La Nuit étoilée, les Iris… Pierre Auguste Renoir (1841-1919) a toujours affirmé qu’admirer la nature était ce qu’un artiste pouvait faire de mieux. Il l’exprimait ici dans une Femme en rose dans un paysage à Cagnes, récompensée de 494 000 €, et dans Le Village de Cagnes vu de la terrasse des Collettes, à hauteur de 455 000 €. Le Bassin d’Henri Martin (1860-1943), reproduit en ouverture de l’«Événement» de la Gazette du 22 mars (n° 11, page 14) consacré à cette nouvelle salve, retenait la plus haute enchère de la journée, à 520 000 € loin tout de même des 929 400 € dépensés pour l’acquérir lors de la dispersion à Rennes, en 2012, de la collection Paul Riff. Les tableaux et dessins étaient associés aux écrits d’artistes de la même époque. Les institutions entraient en jeu. Le musée Bonnard préemptait en quatre lots quinze lettres autographes de son artiste (6 370 € l’ensemble), l’INHA, des documents manuscrits de l’abbé Morel (104 €), de Charles Camoin (910 €) et d’Eugène Delacroix (3 120 €), et le Centre Pompidou intervenait pour enrichir le fonds de la bibliothèque Kandinsky de deux lettres du peintre russe à l’origine de l’abstraction (6 240 et 3 640 €).

Paul Éluard (1895-1952), Le Livre ouvert III, manuscrit autographe avec gouaches originales, vers 1944 reliure mosaïquée de Paul Bonet reproduite page
Paul Éluard (1895-1952), Le Livre ouvert III, manuscrit autographe avec gouaches originales, vers 1944 reliure mosaïquée de Paul Bonet reproduite page 86. Mercredi 3 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Aguttes. M. Oterelo.
Adjugé : 97 500 

Écrits d’artistes
Le premier volet de cette dispersion du 2 avril était consacré aux tableaux et dessins anciens, et voyait le musée du Louvre agir à deux reprises pour doter le musée Eugène-Delacroix de deux carnets de croquis réalisés par son artiste lors de son séjour londonien de 1825. Germain Bazin a écrit, dans Delacroix et l’Angleterre (opuscule accompagnant l’exposition éponyme de 1948), que le voyage à Londres avant celui au Maroc donc avait été essentiel pour le développement artistique du peintre : il «orienta son imagination, cristallisa les forces de son génie». 63 700 € emportaient le premier carnet et 344 500 € le second, plus important, riche de nombreuses vues de la ville, de la Tamise, de Greenwich et de diverses études. La Jardinière surprise de François Boucher (1703-1770) l’était aussi par son résultat ! En décembre 2010 chez Tajan, cette toile avait séduit un acheteur à 68 874 €. Son charme opérait plus haut cette fois, puisque la belle enlevait un joli résultat de 201 500 €. Un peu de baume au cœur… et la preuve que le grand et beau XVIIIe ne se porte pas si mal ! Retour au XIXe siècle avec deux lettres autographes en espagnol de Goya (1746-1828), écrites de Bordeaux en 1824 : l’une à l’adresse de son fils, l’autre à celle de Joaquín María Ferrer, en exil politique à Paris pour échapper à la répression absolutiste de Ferdinand VII. Ces deux documents se lisaient chacun pour 52 000 €.

Pierre Auguste Renoir (1841-1919), Femme en rose dans un paysage à Cagnes, huile sur toile, 40 x 49 cm.Lundi 1er avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OV
Pierre Auguste Renoir (1841-1919), Femme en rose dans un paysage à Cagnes, huile sur toile, 40 49 cm.
Lundi 1
er avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Aguttes. Mme Reynier.
Adjugé : 494 000 

À livre ouvert
Beau succès une nouvelle fois pour l’écriture, où les auteurs du XXe siècle se dévoilaient un peu plus encore par des œuvres autographes et manuscrites. Paul Éluard (1895-1952) s’invitait, à 97 500 €, avec un manuscrit autographe regroupant soixante-douze poèmes conçus pendant l’Occupation, alors qu’il était entré dans la clandestinité. Il les a lui-même enrichis de gouaches originales (l’une reproduite page 91) lors de son séjour de 1942 à Vézelay, chez le docteur Bonnafé. Il envisageait de les réunir ensuite et de les publier en tant que troisième volume du Livre ouvert, un projet qui certainement, au vu des circonstances particulières ne vit jamais le jour. D’André Breton (1896-1966), une correspondance autographe signée, adressée à Théodore Fraenkel entre 1901 et 1933, se relisait à 88 400 €, et le manuscrit autographe d’une pièce surréaliste composée avec Louis Aragon (1897-1982), Le Trésor des jésuites, entrait en scène à 46 150 €. La vente permettait aussi d’apprendre que le 5 septembre 1872, alors qu’il était à Londres en compagnie de Rimbaud, Paul Verlaine (1844-1896) envoyait une lettre à sa femme. Il l’illustrait d’un dessin le figurant avec le poète maudit de Charleville, en train de se faire cirer les chaussures (72 800 €). Les institutions se montraient particulièrement actives, qui intervenaient à onze reprises, notamment pour préempter La Belle et la Bête. Journal d’un film de Jean Cocteau (Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 39 000 €), La Belle Affaire de Jules Barbey d’Aurevilly (bibliothèque de Caen, 1 950 €) ou encore le manuscrit autographe de Fior d’Aliza d’Alphonse de Lamartine, qui à 23 400 € vient enrichir le fonds de la BnF.

Code civil des Français, Code de procédure civile, Paris, imprimerie de la République, 1804-1806, reliure au chiffre de Charles-François Lebrun (1739-
Code civil des Français, Code de procédure civile, Paris, imprimerie de la République, 1804-1806, reliure au chiffre de Charles-François Lebrun (1739-1824). Vendredi 5 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Drouot Estimations. M. Courvoisier.
Adjugé : 90 990 

Impérial
Les écrits poursuivaient leur route et le 4 avril, prenaient les chemins de l’Empire : le grand, le premier, pour une découverte étonnante, celle des lettres d’amour de Napoléon Bonaparte (1769-1821). Si l’on savait l’homme amoureux de Joséphine, on le découvrait subtil écrivain, doué d’une plume magnifique. Trois lettres rédigées alors qu’il était en campagne deux en 1796 et l’une en 1804 procuraient une bataille acharnée entre les enchérisseurs, avant que le combat ne cesse à 221 000 € (pour celle du 18 avril 1796), 169 000 € (celle du 17 mai 1796) et 123 500 € (celle du 21 juillet 1804). Mais la constitution d’un empire s’accompagne difficilement de la question de l’amour, et Napoléon répudiera sa belle pour épouser un destin européen. D’émotion, il était à nouveau question, cette fois avec le manuscrit de la plaidoirie de Camille Desmoulins (1760-1794) pour sa propre défense lors de son procès, contre le rapport accusatoire de Saint-Just. Écrit avec rage et baigné de ses larmes, ce document est unique Desmoulins espérait s’en servir en étant présenté face à ses accusateurs, qui ne lui en laissèrent pas la possibilité. Il était ici entendu, puisque la Bibliothèque historique de la Ville de Paris agissait pour l’emporter à 24 700 €. La Seconde Guerre mondiale s’invitait en fin de revue, avec une pièce iconique des services secrets : une machine allemande Enigma, utilisée par la Wehrmacht pour crypter et décrypter les messages, selon un procédé inventé et breveté par Arthur Scherbius en 1918. Peu d’entre elles ont survécu à la défaite, la plupart ayant été détruites plutôt que de risquer de tomber aux mains des Alliés. Ce modèle était décodé à 48 100 €.

 

François Boucher (1703-1770), La Jardinière surprise, huile sur toile, 1737 (ou 1727), 81 x 63,5 cm (détail). Mardi 2 avril, salle 6 - Drouot-Richelie
François Boucher (1703-1770), La Jardinière surprise, huile sur toile, 1737 (ou 1727), 81 63,5 cm (détail). Mardi 2 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Artcurial.
Adjugé : 201 500 


L’histoire toujours
D’Henri IV à la princesse Mathilde, les figures historiques avançaient, magistrales, lors des deux dernières vacations des jeudi 4 (Aguttes) et vendredi 5 avril (Drouot Estimation), et les institutions toujours en embuscade emportaient pas moins de neuf lots. À chacun des mentionnés un document : une lettre simplement signée «Henry» il est alors roi de Navarre , adressée de Bergerac le 21 juillet 1585 à son beau-frère le roi de France Henri III, délivrant de nombreuses informations sur les tourments religieux que traversait le XVIe siècle (24 700 €), et un manuscrit autographe des mémoires de Mathilde Bonaparte (1820-1904), préempté à 6 240 € par les Archives nationales. Le lot le plus attendu ne décevait pas. Les deux exemplaires du Code civil des Français et du Code de procédure civile, imprimés à Paris entre 1804 et 1806 et reliés au chiffre de Charles-François Lebrun, troisième consul aux côtés de Bonaparte et de Cambacérès, faisaient loi à 90 990 €. Et, parce que l’histoire peut se conjuguer aussi avec la tendresse, choix pour conclure de ces Douze romances mises en musique et dédiées au prince Eugène par sa sœur, Hortense de Beauharnais (1783-1837), vers 1820. Cet exemplaire précieux, offert à Madame Récamier par l’autrice, sa grande amie, se découvrait à 22 747 €. Dernier envol avec l’histoire postale liée à la guerre de 1870 et ses fameux «ballons montés». Aristophil est riche de ces curiosités philatéliques qui, à leur manière, content le siège de Paris. Les courriers partaient parfois fort loin, jusqu’à Calcutta par exemple le 29 septembre 1870 (33 800 €), par le bien nommé Le Céleste. Victor Hugo y prenait part avec une pièce historique, honorée de 16 900 €. Le 5 septembre, il est de retour dans la capitale après vingt années d’exil, et écrit à un correspondant anglais : «Paris est admirable on se défendra jusqu’aux dernières extrémités. Je suis heureux d’être au milieu de ce danger superbe.»



4 préemptions
EN IMAGES

 

Charles Monnet (1732-1816), Le Dauphin, fils de Louis XV, instruisant ses enfants, plume et encre brune, lavis gris et crayon noir, mise au carreau, 3
Charles Monnet (1732-1816), Le Dauphin, fils de Louis XV, instruisant ses enfants, plume et encre brune, lavis gris et crayon noir, mise au carreau, 36 40,5 cm. Jeudi 4 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Ader. M. Bodin.
Adjugé : 20 800 € Préempté par le musée du Château de Versailles
Camille Desmoulins (1760-1794), notes autographes sur le rapport de Saint-Just, 1er avril 1794, trois pages in-folio avec ratures et corrections. Jeud
Camille Desmoulins (1760-1794), notes autographes sur le rapport de Saint-Just, 1er avril 1794, trois pages in-folio avec ratures et corrections. Jeudi 4 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Ader. M. Bodin.
Adjugé : 24 700 € Préempté par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Eugène Delacroix (1798-1863), Album d’Angleterre : vues de Londres, de la Tamise, de Greenwich, études d’après les frises du Parthénon, ét
Eugène Delacroix (1798-1863), Album d’Angleterre : vues de Londres, de la Tamise, de Greenwich, études d’après les frises du Parthénon, étude de chevaux, dessins au crayon noir. Mardi 2 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Artcurial. Cabinet de Bayser.
Adjugé : 344 500 € Préempté par le Louvre pour le musée Eugène-Delacroix
Jean Cocteau (1889-1963), La Belle et la Bête. Journal d’un film, manuscrits autographes et album de quatre-vingt-neuf photographies du tournage. Merc
Jean Cocteau (1889-1963), La Belle et la Bête. Journal d’un film, manuscrits autographes et album de quatre-vingt-neuf photographies du tournage. Mercredi 3 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Aguttes. M. Oterelo.
Adjugé : 39 000 € Préempté par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris

En chiffres
Produit total des 7 vacations
11 179 839 €

Lundi 1er avril - Deux sessions dédiées aux beaux-arts : Écrits & Correspondances de peintres et Impressionnistes & Modernes Aguttes. Mme Reynier, M. Bodin.
Produit total vendu : 5 126 572 €. Neuf préemptions

Mardi 2 avril - Écrits et œuvres d’artistes du XVIe au XXe siècle - Artcurial. Cabinet de Bayser.
Produit vendu : 1 819 097 €. Trois préemptions

Mercredi 3 avril - Poésie et littérature des XIXe et XXe siècles - Aguttes. M. Oterelo.
Produit vendu : 1 127 373 €. Onze préemptions

Jeudi 4 avril - Feuillets d’histoire - Ader. M. Bodin.
Produit vendu : 1 504 607 €. Treize préemptions

Jeudi 4 avril - Grandes figures historiques Aguttes. M. Bodin.
Produit vendu : 523 510 €. Neuf préemptions

Vendredi 5 avril - Histoire postale Guerre de 1870-1871 - Aguttes. MM. Jacquart, Mordente.
Produit vendu : 478 725 €

Vendredi 5 avril - Bibliothèque napoléonienne  Drouot Estimations. M. Courvoisier.
Produit vendu : 650 000 €

Salle 6 - Drouot-Richelieu. OVA - Les opérateurs de ventes pour les collections Aristophil. 
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe