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Arco retourne vers le futur

Publié le , par Mikael Zikos

La 37e édition de la foire internationale d’art contemporain espagnole s’est déroulée avec un succès certain. Mais l’événement, encombré par un programme d’expositions desservant ses ambitions, est surtout à un tournant de son histoire.

Arco retourne vers le futur
Détail de l’œuvre de Santiago Sierra (né en 1966), Political Prisoners in Contemporary Spain, 2018, retirée du stand de la galerie Helga de Alvear sur décision de l’organisateur de la foire.
Photo : Santiago Sierra

Pendant près d’une semaine durant la fin du mois de février, de nombreuses institutions culturelles de Madrid ont accueilli des expositions explorant le thème officiel de la 37e édition d’Arco : «le futur», ou ce que les artistes conçoivent comme tel. Ainsi, le musée Thyssen-Bornemisza présentait une installation vidéo de l’artiste britannique John Akomfrah. Coproduite par les fondations TBA21 (Thyssen-Bornemisza Art Contemporary, Vienne) et Parley for the Oceans, qui initie des collaborations entre des artistes, des explorateurs et des chercheurs pour la préservation des océans, elle plongeait le spectateur dans un flux d’archives documentaires historiques (colonialisme, flux migratoires, racisme…) et des images filmées dans des paysages naturels en proie à la pollution et à la déforestation. Au centre d’art La Casa Encendida de la fondacíon Montemadrid, dédiée aux actions solidaires en matière d’éducation, des films d’un autre genre étaient projetés au sein de décors étranges, évoquant l’atmosphère d’un pipeline abandonné et d’une salle de classe. Imaginées par le collectif new-yorkais DIS et un groupe d’artistes partageant leur vision acide du monde, ces œuvres revisitaient la crise économique actuelle comme un jeu d’enfant. D’autres vidéos, explorant de nouvelles possibilités en matière de fiction et de récit d’anticipation, prenaient place au sous-sol du palais de Cybèle, parmi lesquelles l’œuvre-monde de Camille Henrot (Grosse Fatigue, Lion d’argent à la Biennale de Venise il y a cinq ans) et celles d’artistes de la même génération, mettant en scène des personnages hybrides, nés du numérique.
La censure, invitée surprise
C’est dans ce contexte programmatique, arrivant bien après la tendance des expositions explorant les pratiques artistiques dites «postInternet»  dont la dernière Biennale de Berlin, justement conçue par DIS , que s’est ouverte la dernière édition d’ARCO. Connectée, à deux pas de l’aéroport international de Barajas, et pourtant isolée de l’effervescence de la capitale espagnole, la foire affichait une nouvelle fois cette année sa volonté de se moderniser, quitte à en exagérer les codes. Dans ses allées, l’un des trois espaces du parcours officiel (identifiable par le hashtag #futuro) invitait ainsi quelques galeries à exposer les travaux de leurs artistes dans une grande plateforme au fond vert  celui utilisé pour incruster des effets spéciaux en vidéo. Depuis l’arrivée de Carlos Urroz, qui dirige la foire depuis 2011 et qui, l’an dernier, l’a exportée au Portugal avec un joli résultat (13 000 visiteurs pour 58 galeries), ARCO se positionne comme un événement complémentaire au sein du marché de l’art européen, niché entre celui des États-Unis et de l’Amérique latine. Des quarante-deux galeries du continent américain présentes cette année (sur deux cent-huit au total, dont soixante-six espagnoles), la plupart assurent ainsi vouloir renouveler leurs stands à ArtRio (Rio de Janeiro) et SP-Arte (São Paulo). De nombreuses personnalités usent également d’ARCO comme d’une vitrine promotionnelle intercontinentale, à l’instar de la philanthrope Ella Fontanals-Cisneros, qui présentait un aperçu de sa collection  allant de l’art cubain à l’art vidéo  en marge de sa donation de plus de trois mille œuvres faite à l’État espagnol pour son nouveau Centre d’art de La Tabacalera, à Madrid. Mais alors que la direction de la foire annonçait depuis peu réfléchir à implanter d’autres succursales d’ARCO à l’étranger, l’inauguration de la dernière édition madrilène a été entachée par une polémique, suite au retrait d’une œuvre de l’artiste Santiago Sierra sur le stand de la galerie Helga de Alvear  une référence en Espagne, où Carlos Urroz a travaillé. Une décision de l’organisateur de la foire (l’Ifema), qui a jugé que celle-ci porterait préjudice à la bonne tenue de l’événement. L’installation comprend vingt-quatre portraits de Prisonniers politiques de l’Espagne contemporaine, dont plusieurs indépendantistes catalans sanctionnés par la justice depuis le mouvement pour la sécession de la Catalogne. Bien que l’œuvre ait été cédée lors du vernissage pour 80 000 €, ce parti pris politique, décrié par le directeur d’ARCO, n’a pas eu d’impact sensible sur la bonne tenue de la foire.
Un signe des temps
La fondation privée d’Helga de Alvear, abritant sa collection personnelle, a succombé à un pavillon de Dan Graham, exposé par la galerie Hauser & Wirth, pour un prix de 500 000 $. En comparaison, le musée national et centre d’art Reina Sofía a fait l’acquisition d’une dizaine d’œuvres pour une somme deux fois moins élevée. Pourtant, beaucoup d’exposants interrogés dans les allées de la foire ne pouvaient ignorer l’impertinence de cette censure quant à «l’esprit de sensibilité, de responsabilité et d’attention à nos actions» (sic), prôné officiellement par le parcours d’ARCO, à l’instar des «Dialogues « et de ses treize enseignes au travail précurseur, comme la Team Gallery (New York). Ironie du sort, cette section était sponsorisée par l’Agence espagnole pour la coopération internationale au développement (AECID), œuvrant pour la paix. Dans «Opening», dédiée aux jeunes artistes, la galerie Cavalo (Rio de Janeiro) et ses artistes Marina Weffort et Pablo Pijnappel, qui explorent la notion de liberté dans les relations de séduction entre les hommes et les femmes, fut d’ailleurs saluée par le prix du meilleur stand, comme un signe des temps. Cette récompense est au demeurant l’un des résultats positifs de la fameuse direction artistique du «futur», menée cette année par les commissaires femmes de premier plan qui ont été invitées par la direction de la foire, l’Espagnole Chuz Martínez en tête. Une thématique instaurée comme une pause, en lieu et place de l’invitation habituellement lancée par la manifestation à une région du monde. Après l’Argentine et la ville de Los Angeles les deux années précédentes, ARCO accueillera plusieurs acteurs du monde l’art du Pérou en 2019. De quoi donner un peu de temps à l’organisation de la foire de revoir son interprétation de la movida.

À savoir
La prochaine édition d’ARCO à Madrid se tiendra
du 20 au 24 février 2019.
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