Archives Modigliani, l’embrouillamini

Le 23 juillet 2020, par Vincent Noce

L’héritage d’Amedeo Modigliani fait parti de ceux sur lesquels porte une malédiction. Au moment où l’on était censé célébrer le centenaire de la mort de l’artiste, il est infesté par le doute.

Invités à voir les cartons des archives désormais sous séquestre chez Natural Lecoultre, au port franc de Genève, les auteurs de L’affare Modigliani ont découvert des correspondances, des dessins, des catalogues et même la palette de couleurs du peintre. Ici, une des quatorze photographies d’œuvres prises en 1919 par Pierre Choumoff pour le galeriste Léopold Zborowski. DR

Il y a trois ans encore, une exposition au Palais ducal de Gênes a dû être fermée, quinze des tableaux présentés comme des Modigliani étant classés comme des « faux grossiers » par l’expertise judiciaire. Six personnes sont mises en examen, dont les dirigeants de la filiale de Skira, Joseph Guttmann, marchand américain prêteur de onze œuvres, et le commissaire de l’exposition, Ruddy Chiappini, adjoint à la culture de la ville de Locarno, dans le Tessin suisse. Tous plaident l’innocence.
Triste affaire
Ce scandale fait suite à une litanie de faux apparus sur le marché. Dans cette atmosphère empoisonnée, à la mi-mai, le parquet du Tessin a ordonné la mise sous séquestre d’une partie des archives de l’artiste, entreposée au port franc de Genève par une galeriste du canton, Maria Stellina Marescalchi. Elles étaient revenues début 2019 de New York, où, pendant quatre ans, elles avaient été confiées au libraire Glenn Horowitz, qui a essayé, en vain, de les vendre pour 4,6 M$. La saisie a été opérée sur plainte de Christian Parisot, le président italien de l’Institut Modigliani, qui en revendique la propriété. La galeriste excipe d’un contrat de vente de ces six mille photographies, catalogues et correspondances, signé en 2015. Christian Parisot assure qu’il lui avait simplement confié les archives afin d’étudier un projet de fondation. Jusqu’à ses revers de fortune, Parisot s’était imposé comme incontournable après avoir reçu ces documents, dans les années 1980, de Jeanne Modigliani, la fille de l’artiste. Il est l’auteur d’un des cinq catalogues raisonnés de l'œuvre de ce dernier – le seul désormais admis comme une référence étant celui édité il y a une cinquantaine d’années par Ambrogio Ceroni. L’affaire se complique encore lorsque les auteurs d’un livre paru en 2019, L’Affare Modigliani, proclament que les archives appartiendraient en fait à l’État italien, en vertu d’une donation consentie en 2006 par la fille de Jeanne, Laure Modigliani-Nechtschein (ce que conteste Parisot). Le 6 juin, la sénatrice Margherita Corrado a interpellé le ministre de la Culture pour réclamer le transfert de ce «patrimoine public» à Livourne, cité natale du peintre et sculpteur. Ancien commandant de la brigade criminelle, Claudio Loiodice a signé l’ouvrage, truffé de révélations embarrassantes pour les autorités. Jeanne Modigliani, fille d’Amedeo Modigliani et de l’artiste Jeanne Hébuterne, a commencé sur le tard à rassembler de la documentation avec Joseph Lanthemann, qu’est venu assister le jeune Christian Parisot. Jeanne Modigliani avait trente ans de plus que lui, mais elle a été séduite par cet étudiant en histoire de l’art, rencontré à la Sorbonne. Après la mort de Lanthemann, il a fini par s’approprier les droits de l’artiste et l’ensemble des documents.
Des documents contestables

En 2010, la petite-fille du peintre a réclamé au tribunal de Rome la restitution des archives. Mais elle a été déboutée au vu de deux documents, reproduits pour la première fois dans le livre. Le moins qu’on puisse en dire est qu’ils sont surprenants. Une feuille datée du 23 septembre 1974, comportant des écritures maladroites, gommées et altérées, fait état de la « donation » par Jeanne de sa documentation à Christian Parisot, lui donnant le droit « de les céder, en totalité ou en partie ». Claudio Loiodice mentionne quelques-unes des incohérences de ce document, qu’il juge invalide (voir page 175). Christian Parisot a produit un autre tapuscrit, en italien, daté du 12 novembre 1982, par lequel Jeanne Modigliani lui aurait cédé le droit moral et le soin d’authentifier les œuvres, dont le fondement juridique est aussi contesté. Alcoolique, elle est décédée en 1984 d’une hémorragie cérébrale, officiellement causée par une chute, à un moment où La Repubblica se faisait l’écho de son vœu de remettre les archives à la ville de Livourne. Condamnée à s’acquitter de 90 000 € de frais judiciaires, Laure Modigliani a fini par conclure un accord transactionnel avec Christian Parisot. En 2005, ce dernier avait pris pied dans un palais romain pour créer les «Archives légales Amedeo Modigliani Paris-Rome» avec Luciano Renzi, qui lui a ouvert les portes en Italie. L’objectif proclamé était de faire venir les fameuses archives dans une « Maison Modigliani », avec le parrainage du gouvernement et de l’Unesco. Parisot était alors au faîte de son pouvoir. Le patron des musées de Rome, Claudio Strinati, est devenu le coordonnateur de son conseil scientifique. Selon les auteurs du livre, le projet, installé dans un palais de la ville, est cependant demeuré « un fantasme » bien que doté de subventions, que Parisot nie avoir perçues. L’ironie de l’histoire est que, à la même époque, il avait été arrêté à Paris après une plainte, déposée par un cousin de Jeanne Modigliani, dénonçant l’exposition d’une soixantaine de dessins copiés d’originaux de Jeanne Hébuterne. En 2010, l’archiviste fut condamné à deux ans de prison avec sursis. L’aventure romaine prit fin avec le débarquement des carabiniers, enquêtant sur une autre affaire de faux dessins, dont certains étaient même des photocopies. Mais Christian Parisot a bénéficié d’une relaxe et de la prescription d’une partie des faits. Que représentent ces archives ? « Un mystère », nous a déclaré un spécialiste, ce qui motive aussi des projets de recherche lancés des États-Unis et en France sur les œuvres elles-mêmes. Celui propre aux musées français devrait faire l’objet de journées d’études et d’une exposition au LaM de Villeneuve-d’Ascq au premier trimestre 2021, retardées par la crise du Covid-19. 
 

Interview
« Les cessions sont invalides »
 
Claudio Loiodice (à gauche, avec la coautrice Dania Mondini), ancien policier devenu criminologue, et Lavinia Savini (à droite), avocate b
Claudio Loiodice (à gauche, avec la coautrice Dania Mondini), ancien policier devenu criminologue, et Lavinia Savini (à droite), avocate bolognaise, contestent la validité des actes de donation des archives de l’artiste.

Certains disent que ces archives n’ont pas grande valeur historique et qu’elles pourraient contenir de faux documents. Quel est votre avis ?
C. L.
Ce pourrait être un vrai trésor, si tous les documents étaient authentiques ! Il a quand même été inventorié et estimé à plusieurs millions de dollars par un des plus grands libraires américains. Nous avons pu le voir à Genève : plus de six mille photographies, catalogues, lettres et documents, dans deux caisses de 257 kilos… il y a la palette des couleurs d’Amedeo ! Cet ensemble devrait revenir à Livourne, pour répondre aux vœux de Jeanne Modigliani, juste avant sa mort, et de sa fille, Laure. Quant aux faux documents, s’ils existent, ils devraient justement être étudiés…

Comment expliquer, alors, l’inaction de l’Italie ?
C. L.
Christian Parisot a eu ses entrées au ministère de la Culture. Il faut se souvenir qu’il a reçu la bénédiction (involontaire) du président de la République  au moment où il était impliqué dans des affaires de faux !

Mais il excipe de documents par lesquels Jeanne, avec l’assentiment de son époux, puis de sa fille, aurait cédé les archives et les droits.
C. L.
Les irrégularités sautent aux yeux ! Dans l’acte dit « de donation », Jeanne se dit « unique ayant droit » alors qu’elle avait un demi-frère, ce qui suffit à en signer l’invalidité. Le français est plus qu’approximatif alors que Jeanne, née Française, enseignait à la Sorbonne. Il comporte deux ajouts manuscrits, dont la date aurait été changée. Jeanne aurait écrit avoir « envoyer (sic) l’acte le 10 décembre 1988 » à un homme de loi, ce qui a été apparemment corrigé en 1983 : il valait mieux car en 1988, elle était morte depuis quatre ans. De plus, Laure Modigliani a déclaré aux carabiniers qu’elle ne reconnaissait pas la signature de sa mère et qu’il s’agirait d’un faux.

Mais sans suite…
L. S.
Le fondement juridique  était contestable. Le tribunal a statué que Christian Parisot avait obtenu l’exercice du droit moral sur l’artiste. Or, en Italie,
il est inaliénable, ce qui rend une telle cession nulle.

Laure Modigliani a quand même dans la foulée reconnu la légitimité du don des archives par sa mère, ainsi que des tampons permettant de certifier l’authenticité des œuvres.
L. S.
Justement, puisqu’ils sont les gages
de l’authenticité, ils peuvent être considérés comme des instruments de l’exercice du droit moral et en tant que tels, seraient incessibles en droit italien.

Comment expliquer que l’exception de nullité de la signature contestée de Jeanne n’ait pas été soulevée à Rome ?
L. S.
Je ne me l’explique pas, justement. Cela me semble incompréhensible.

Mais Laure Modigliani a renoncé à un appel et au contraire donné quitus à Christian Parisot pour son travail…
L. S.
Son avocat, Fabrizio Lemme, a indiqué à notre coautrice, Dania Mondini, qu’elle n’aurait pas eu les moyens de régler les 90 000 € de frais judiciaires… Quant à son aval, formulé dans l’accord signé avec l’Institut Modigliano et Parisot, il pourrait aussi être contesté en regard de l’inaliénabilité du droit d’auteur.

En cas de nullité de ces actes, la propriété de la famille sur les archives devrait être reconnue ?
L. S.
Tout à fait.
à lire
Dania Mondini, Claudio Loiodice, L’affare Modigliani. Trame, crimini, misteri all’ombra del pittore italiano
più amato e pagato di sempre, Chiarelettere, 2019.
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