Annette Messager, l’assembleuse

Le 05 juillet 2018, par Alain Quemin

Mondialement reconnue, la plasticienne fait partie du paysage artistique depuis plus de quarante ans. Récompensée d’un Lion d’or à Venise en 2005 et du Praemium Imperiale en 2016, elle s’apprête à exposer ses dernières œuvres en France et en Espagne.

 
Courtesy Annette Messager & Marian Goodman Gallery.


C’est à Malakoff, au sud de Paris, que vit et travaille Annette Messager (née en 1943). Au début des années 1980, l’artiste a abandonné la capitale pour y investir une ancienne usine d’acier, reconvertie en un ensemble de villas et d’ateliers. À deux pas d’une station de métro, en empruntant un boulevard sans charme qui longe la voie ferrée, apparaît la façade austère de l’ancien bâtiment industriel. Une fois traversé un hall ouvert sur un garage apparaît un tout autre environnement : un jardin luxuriant dans lequel poussent joyeusement les espèces végétales les plus diverses. Autour d’un bouleau central, ou bordant de petites allées desservant les différentes bâtisses, se mêlent herbes folles et pissenlits en fleur, tulipes, lauriers roses, rhododendrons, camélias, bambous, buis taillés, lierre, vigne et mimosa, le tout dans un joli désordre. Souriante, Annette Messager accueille avec douceur et bienveillance son visiteur sur le perron de sa maison, l’un de ses deux espaces de travail : de beaux volumes très ouverts laissant apparaître, au plafond, les poutres d’acier témoignant de l’ancienne activité qui se déployait en ces lieux. Les grandes baies vitrées permettent de profiter pleinement de la vue sur le jardin principal et de faire entrer toute la lumière. L’artiste s’amuse à utiliser un vocabulaire militaire pour désigner ses deux lieux de création, sa maison constituant la «base 1». À l’arrière, un ravissant patio, également baigné de clarté et envahi par la végétation, constitue son espace de travail de prédilection en été. C’est là, en plein air, lorsque ses assistants sont en congé, qu’elle aime dessiner et peindre en profitant du calme.

 

Le bureau de l’artiste, avec les œuvres en cours.  
Le bureau de l’artiste, avec les œuvres en cours.  Courtesy Annette Messager & Marian Goodman Gallery



Un langage renouvelé 
La «base 1», dévolue surtout à la production sur papier, accueille également un grand atelier très lumineux dans lequel apparaissent déjà les traits que l’on retrouvera, démultipliés, en découvrant… la base 2. Ici sont accrochées sur les murs des peintures, représentant des seins ou des utérus. Sur table ou au sol, d’autres créations, en tissu, sont destinées à une prochaine exposition à l’Institut Alberto Giacometti, un artiste qu’elle admire. À l’étage, des ordinateurs archivent de façon très méthodique les œuvres déjà produites, et constituent un précieux outil de travail via le Web : «Pour travailler sur les Femen, j’ai tapé le mot sur un moteur de recherche et ai vu plein de choses, plein d’images. J’achète aussi en ligne beaucoup de matériaux pour produire mes œuvres… toutes mes commandes se font maintenant de cette manière. J’y repère beaucoup de choses que je n’aurais pas pu trouver avant : des mains en plastique, ou en résine… cela vient de Chine, de partout. Je n’aurais pu faire mon travail actuel si je n’avais pas Internet.» C’est par un autre portail, situé au fond du jardin, que l’on accède au second et principal atelier de l’artiste, la fameuse base 2. Le visiteur pénètre dans ce bâtiment, lui aussi initialement conçu pour un usage industriel, en empruntant une pente en béton, bordée d’un amoncellement de peluches usagées dont beaucoup de grande taille semblent avoir fait les beaux jours des stands de tir de fêtes foraines. L’atelier proprement dit consiste essentiellement en une immense pièce, à haut plafond, largement éclairée par une verrière zénithale et présentant plusieurs espaces selon l’activité. À l’entrée, une grande table est dédiée au travail de groupe, mené avec les assistants. À côté, une banquette permet de lire ou de faire la sieste. Au fond se trouve un bureau, destiné aux investigations en solitaire de l’artiste. Beaucoup d’éléments sont posés au sol : il est clair qu’elle aime travailler à plat et, lorsqu’on le lui fait remarquer, elle répond malicieusement ne pas voir en trois dimensions ! Par terre sont dispersés des éléments de poupées démembrées, têtes ou jambes arrachées, des Barbie maltraitées notre hôte souligne qu’elle les déteste , quelques animaux taxidermisés, du tulle noir, des mains en papier mâché et plastique, noires également. En fait, tous ces éléments constituent autant de vocables composant un lexique plastique qu’elle a imaginé tout au long de sa carrière et avec lequel elle joue, depuis, dans cette langue qui lui est propre. Qu’elle représente des mots dans ses œuvres, qu’elle en écrive en les agrégeant, qu’elle en sélectionne dans des journaux ou qu’elle s’éloigne de leur forme matérielle, Annette Messager a placé le langage, la combinaison d’éléments signifiants, au cœur de sa démarche. Sur un mur, un petit autel, composé de cartes postales, associe un portrait du Fayoum et un autre de Jules Verne, un tableau de Zurbarán, un néon de Dan Flavin et une photo du travesti et performeur Leigh Bowery. Ailleurs sont accrochées des pièces déjà anciennes de la plasticienne, comme un mot en filet noir Ghost , mais aussi la toute nouvelle série sur laquelle elle se penche actuellement. Dans celle-ci est exploré un nouveau matériau, le duvet. L’artiste explique : «Cela m’a frappée. Aujourd’hui, ces textiles sont un peu partout. En hiver, beaucoup de gens portent ces doudounes, et l’on voit sans cesse des duvets, que ce soit dans la rue ou à la télé, avec les sans-abris, en particulier les migrants». Cette matière matelassée vivement colorée est pliée, pour prendre des formes qui peuvent ressembler à des vulves, des utérus ou des testicules. Des mains noires aux longs doigts évoquant l’art de Rodin, qu’elle admire, émergent de ces créations et leur ajoutent une dimension inquiétante. Les œuvres frappent par leur radicalité et leur singularité. Difficile de les rapprocher d’autre chose que des créations antérieures d’Annette Messager, dont elles reprennent certains traits, sous une forme fortement renouvelée.


 

Un amoncellement de peluches usagées, matièreà de nouvelles œuvres, longe l’accès à la «base 2».
Un amoncellement de peluches usagées, matière
à de nouvelles œuvres, longe l’accès à la «base 2».
Courtesy Annette Messager & Marian Goodman Gallery



Reconnaissance internationale
La visite de son atelier permet de mieux comprendre tant sa démarche artistique les œuvres achevées ou en cours marient la vie, le sexe et la mort, en un condensé de l’existence que le paradoxe apparent entre sculpture et association d’éléments. L’artiste s’amuse lorsqu’on lui demande si elle se sent sculptrice : «En fait, plus que de la sculpture, je fais de l’assemblage !» Bien que couronnée successivement par deux prestigieux prix, le Praemium Imperiale au titre de la sculpture, au Japon en 2016 pour l’anecdote, Cindy Sherman était distinguée la même année dans la catégorie peinture, le prix de photographie n’existant pas davantage que celui d’assemblage , et récemment le prix Julio González, Annette Messager assume le décalage. Cet été et jusqu’en novembre, son œuvre fait l’objet en Espagne d’une vaste exposition rétrospective à l’Institut Valencía d’Art Modern (IVAM) de Valence, et l’artiste se verra donner carte blanche à l’automne, au tout nouvel Institut Giacometti de Paris. Quant à ses nouvelles œuvres en duvet, il faudra sans doute attendre le début de l’année 2019 pour les découvrir, à la galerie Marian Goodman de Paris.

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