Annette Haudiquet, visions du Havre

Le 11 janvier 2018, par Sophie Bernard
Peu nombreuse mais bien présente, la photographie joue un rôle clé dans les collections comme dans la programmation du musée d’art moderne du Havre. Visite guidée avec Annette Haudiquet, directrice du musée Malraux.
Annette Haudiquet devant le MuMa.
© Erik Levilly

Quelles sont les grandes étapes d’évolution du MuMa depuis 1845, année où il vit le jour ?
À sa création, le musée marque alors une volonté politique locale d’offrir une autre image de cette ville portuaire et d’échanges, avant tout commerçante. Les collections vont se constituer dans le temps. Pour les beaux-arts, elles prendront une orientation nouvelle en 1900 avec l’arrivée du fonds d’atelier d’Eugène Boudin, donné par la famille de l’artiste deux ans après sa mort, puis avec le legs de Charles-Auguste Marande en 1936, qui complète la collection d’œuvres impressionnistes et fauves. Les acquisitions de peintures modernes seront alors privilégiées. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville est détruite mais, heureusement, les œuvres avaient été protégées. Lorsqu’elles reviennent, le nouveau directeur, Reynold Arnould, dresse un inventaire et élabore le projet de cette institution qui s’installe dans un nouveau bâtiment, au bord de la mer. Ce sera un musée-maison de la culture, dont la collection est consacrée majoritairement à la peinture, mais qui comporte également des dessins, gravures et sculptures. Il est inauguré en 1961 par André Malraux.

 

Véronique Ellena, Le Havre, un angle de l’avenue Foch, 2007, photographie contrecollée sur aluminium et sous Plexiglas, 100 x 80 cm, Le Havre, musée d
Véronique Ellena, Le Havre, un angle de l’avenue Foch, 2007, photographie contrecollée sur aluminium et sous Plexiglas, 100 x 80 cm, Le Havre, musée d’art moderne André-Malraux. © MuMa Le Havre/Véronique Ellena

Quand la photographie fait-elle son entrée dans les collections du MuMa ?
Elle n’arrive que tardivement. En 1961, le MuMa est, en effet, l’un des rares lieux patrimoniaux au Havre à ne pas avoir de photographies anciennes : on note, par exemple, la présence de Gustave Le Gray et d’Édouard Fortin à la bibliothèque municipale. À mon arrivée en 2001, il n’y avait que quelques dépôts du Frac Haute Normandie. Une exposition sur Auguste Perret, architecte de la reconstruction du Havre, était alors en préparation avec, comme commissaires scientifiques, Joseph Abram, Bruno Reichlin et Jean-Louis Cohen. C’est en travaillant en parallèle sur ce sujet que j’ai découvert 450 contacts de Lucien Hervé dans les archives municipales. Ce photographe d’architecture reconnu avait reçu, en 1957, une commande de la Direction générale du tourisme pour photographier Le Havre reconstruit, afin d’illustrer des documents touristiques. Sur place, sa vision trop moderniste avait été mal accueillie et sa commande refusée. Ce travail de Lucien Hervé, qui se situe chronologiquement entre ses deux voyages à Chandigarh et avant celui de Brasilia, représente maintenant une vraie fierté pour la ville du Havre.
Cette découverte presque fortuite a-t-elle été un déclencheur ?
En effet, cela m’a intriguée et j’ai contacté Lucien Hervé. C’est ainsi que les trente premières photographies qui entrent dans les collections du MuMa sont issues de cette commande, des images que le photographe et moi avons sélectionnées ensemble et confiées à son tireur habituel.
De quelle manière la collection s’est-elle enrichie par la suite ?
À partir de ce moment-là, il est en quelque sorte devenu légitime et logique de former une collection de photographies. Ce que nous avons fait, dans un premier temps, en nous intéressant aux artistes venus au Havre dans le cadre de commandes publiques. Nous avons commencé par des tirages de Gabriele Basilico, qui avait photographié la ville en 1984 dans le cadre de la mission photographique de la Datar. En 2005, lorsque le centre-ville, reconstruit par Auguste Perret, a été classé au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, nous avons été à l’initiative de nouvelles commandes, avec l’aide de l’État, entre 2007 et 2009. Parmi les artistes sollicités figurent Véronique Ellena, Charles Decorps, Manuela Marques et Xavier Zimmermann, présents dans l’exposition actuelle.

 

Lucien Hervé, Le Havre, la rue Saint-Jacques, à l’angle de la rue de Paris, 1956-1957, photographie argentique, 32 x 48,6 cm, Le Havre, musée d’art mo
Lucien Hervé, Le Havre, la rue Saint-Jacques, à l’angle de la rue de Paris, 1956-1957, photographie argentique, 32 x 48,6 cm, Le Havre, musée d’art moderne André-Malraux. © MuMa Le Havre/Lucien Hervé - Fonds de dotation Judith Hervé-Elkan


Les commandes sont-elles le seul fil conducteur des acquisitions photo du musée ?
Non, car en 2010, lorsqu’on a fait la restitution de cette commande, nous avons trouvé opportun d’y adjoindre des œuvres d’artistes qui sont venus spontanément faire un travail personnel sur Le Havre. Parmi eux : Bernard Plossu, Olivier Mériel ou encore Corinne Mercadier et Matthias Koch, également présents dans l’exposition. J’ai alors pris conscience que le territoire du Havre, dont l’image a eu du mal à s’imposer après-guerre, représentait un sujet particulièrement intéressant pour des artistes contemporains et que le résultat pouvait prendre différentes formes, y compris de la vidéo, comme on peut le constater dans l’exposition avec Rebecca Digne, Christophe Guérin et Dana Levy.
En photographie, la collection a donc grandi autour d’œuvres qui représentent le territoire du Havre : est-ce également le cas en peinture ?
Pour une petite partie seulement. Car la spécificité de notre collection est de traiter du paysage en général. Et l’une de ses particularités est de s’être essentiellement constituée à partir de deux ateliers d’artistes  Raoul Dufy, natif du Havre, et Eugène Boudin, né à Honfleur mais qui y a passé son enfance  et de deux collectionneurs, Havrais d’adoption, venus faire fortune ici dans les années 1850-1870. Ils ont élaboré chacun des collections importantes, ouvertes à l’art moderne de l’époque, avec la liberté que leur donnait le fait d’être dans un «nouveau» monde et de n’être liés en rien à une obligation d’acheter à des artistes locaux.
Quelles sont les autres pistes d’enrichissement de la collection en matière de photographies ?
N’oubliant pas que le musée a été inauguré par André Malraux qui, dans son essai Le Musée imaginaire, aborde la photographie, nous faisons également des acquisitions en lien avec la collection de peinture, le but étant de créer des correspondances. Par exemple : Gustave Courbet et Balthasar Burkhard, Claude Monet et Véronique Ellena ou Thibaut Cuisset, ou encore Eugène Boudin et Jacqueline Salmon. Dans ce dernier cas, nous avons consacré une exposition à cette photographe l’année dernière. Les premiers dialogues avec le peintre étaient tellement convaincants qu’on a eu envie d’aller plus loin. La prochaine exposition est consacrée à la Danoise Trine Søndergaard  dont nous avons acquis une photographie pour créer un dialogue avec une œuvre précoce de Félix Vallotton.

 

Matthias Koch, Place Caillard, 2009, photographie couleur C-Print, 25 x 173,5 cm, Le Havre, musée d’art moderne André-Malraux.
Matthias Koch, Place Caillard, 2009, photographie couleur C-Print, 25 x 173,5 cm, Le Havre, musée d’art moderne André-Malraux. © MuMa Le Havre/Matthias Koc

Les expositions de photographes sont-elles l’occasion de faire des acquisitions ?
Cela peut arriver mais ce n’est pas systématique. Ce fut le cas pour celles de Bernard Plossu et de Jacqueline Salmon. Nous leur avons proposé une aide à la production pour l’exposition et, par la suite, nous avons acquis des œuvres à des prix tenant compte de l’investissement déjà fait. Très généreux, ils nous ont fait des dons à cette occasion.


La photographie revient régulièrement dans la programmation, que ce soit avec Pierre et Gilles l’été dernier, ou “Impression(s) soleil”, associant tableaux et clichés des XIXe et XXe siècles. Faut-il y voir une stratégie ?
Les choses sont advenues naturellement, comme une espèce d’évidence. Nous continuons de raconter une histoire passant par ce médium qui est de plus en plus présent. Je crois surtout aux projets qui sont justes, comme lorsque le sculpteur Vincent Barré vient nous voir et qu’il apparaît, là encore, fort à propos de mettre son travail en relation avec des œuvres du musée. Cette volonté d’approfondissement des choses avec les thématiques de nos collections sera encore au rendez-vous de notre prochaine exposition, qui portera sur les imaginaires autour du monde de la mer. Elle rassemblera des œuvres d’artistes de la seconde moitié du XIXe siècle (Gustave Moreau, Odilon Redon, James Ensor), des pièces d’art décoratif (Daum, Gallé), des photographies surréalistes, des films à visées scientifiques, dont ceux de Jean Painlevé, mais aussi des pièces très contemporaines d’artistes abordant la question de l’environnement : des préoccupations, somme toute, très actuelles. 

À voir
« Comme une histoire… Le Havre », MuMa, musée d’art moderne André-Malraux
2, boulevard Clemenceau, Le Havre tél. : 02 35 19 62 62.
Jusqu’au 18 mars.
www.muma-lehavre.fr
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