Annemarie et Gianfranco Verna : des galeristes anti-système

Le 07 juin 2018, par Céline Piettre

En 2019, la galerie fêtera son 50e anniversaire. Un jubilé qui scelle la relation d’un couple de marchands zurichois avec la scène artistique des années 1960,

Les galeristes Annemarie et Gianfranco Verna en 1971.
© Annemarie Verna Galerie


Quelle est l’origine de votre vocation ?
La passion et la curiosité, tout simplement. Nous nous sommes rencontrés à l’École des beaux-arts de Paris, en 1964, et mariés à notre retour à Zurich, en 1967. Deux ans plus tard, nous inaugurions, au printemps, la galerie. Nous sentions que l’époque était enfin favorable à ceux qui ne faisaient pas partie, comme nous, de « l’establishment ». Avec, en tête, un seul objectif : offrir aux artistes un endroit pour créer. Voilà comment tout a commencé.
La galerie a une identité esthétique très marquée. Comment expliquez-vous votre lien avec l’art minimal et conceptuel américain et italien, entre autres ?
Les années 1960 ont été un moment crucial dans l’histoire de l’art. Un petit groupe d’artistes a initié un changement radical : l’œuvre d’art a fait l’objet d’une réinvention totale, pour un nouveau départ. C’est de là qu’est venue notre motivation pour ouvrir une galerie. Nous avons tenté d’approcher les représentants de cette nouvelle scène. Or, il se trouve que les plus intéressants d’entre eux étaient Américains et Italiens. Nous n’avions aucun critère stylistique ou géographique !
Vous avez accompagné les premiers pas de la foire d’art contemporain Art Basel, au moment de sa création par le trio de galeristes bâlois Ernst Beyeler, Trudi Bruckner et Balz Hilt. À l’époque, elle se nommait simplement Art 1’70 et réunissait la moitié moins d’exposants qu’aujourd’hui. Pouvez-vous essayer de nous décrire l’ambiance ?
En 1970, nous avons visité la toute première édition d’Art Basel, nous n’étions pas encore exposants. Elle était considérée comme une nouvelle  mais relativement vulgaire  façon de présenter et de vendre de l’art. Nous, nous avons pensé qu’il s’agissait peut-être d’un bon moyen pour sortir de l’isolement dans lequel nous nous trouvions, présentant à Zurich une forme d’art «en rupture». De 1971 à aujourd’hui, nous avons participé, sans interruption, à toutes les éditions de la foire. La première année, la qualité n’était pas forcément au rendez-vous. On trouvait beaucoup d’enseignes locales et d’éditeurs, et seulement quelques rares galeries de niveau international. C’était très inégal, sans véritable « contrôle de qualité ».
Une anecdote à nous faire partager ? Une rencontre ou une vente marquante ?
En 1972, pour notre seconde participation donc, nous avions loué un stand en duo avec un autre marchand suisse, la galerie Bernard, de Soleure  il a en effet été possible, pendant quelques années, de partager ainsi un même espace. Nous avions passé des jours à accrocher le maximum d’œuvres possible sur les murs, ne laissant aucun centimètre carré de libre ! En face de nous, à l’inverse, il y avait un stand entièrement vide avec un panneau qui annonçait : «Modern Art Agency Naples». Le jour du vernissage, dans l’après-midi, un homme très grand, très élégant, arriva enfin ; il était accompagné par trois jeunes garçons qui ont sorti d’un petit tube en carton une série de gouaches de Cy Twombly. En moins d’une heure, ils les ont épinglées en ligne sur le mur, en utilisant un simple cloueur. Son nom était Lucio Amelio : il est l’une des figures historiques de la foire, où il a fait notamment connaître le travail de Cy Twombly et de Joseph Beuys, ainsi que la nouvelle génération d’artistes italiens. Nous sommes devenus amis à cette époque. Au-delà de l’anecdote, cela démontre le rôle primordial qu’a joué Art Basel dans la construction d’une nouvelle communauté artistique.

 

Robert Mangold (né en 1937), Three Color Frame Painting, 1985, acrylique et crayon sur papier, signé daté et titré au verso au crayon, 92 x 81,3 cm, d
Robert Mangold (né en 1937), Three Color Frame Painting, 1985, acrylique et crayon sur papier, signé daté et titré au verso au crayon, 92 x 81,3 cm, détail. © Annemarie Verna Galerie, salon du dessin 2018

Qu’en est-il de la foire, presque cinquante ans plus tard ?
Aujourd’hui, tout, à Art Basel, est organisé à la perfection, ce qui se répercute sur les importantes dépenses qui pèsent sur chaque galerie !
Qu’allez-vous y présenter ?
Nous exposerons cette année un ensemble important d’œuvres de Robert Mangold, Fred Sandback et Richard Tuttle, ainsi qu’un nouveau livre de peintures sur papier de James Bishop, qui est très certainement l’un des plus grands peintres américains encore vivants  il est né en 1927. Il a notamment passé des années en France, où sa découverte de la tradition picturale européenne a façonné son œuvre. Nous sommes particulièrement excités à l’idée de présenter une peinture des années 1960 de Robert Mangold et un groupe de toutes nouvelles pièces de Richard Tuttle. Depuis longtemps déjà, nous réservons les propositions les plus ambitieuses pour Art Basel.
Vous avez côtoyé  et continuez de représenter  des artistes tels Sol LeWitt, Donald Judd ou Agnes Martin, qui, ont une cote se chiffrant en millions d’euros. Qu’avez-vous appris à leurs côtés ?
Nous avons rencontré Donald Judd et Sol LeWitt au début des années 1970, et Agnes Martin dans les années 1980. Trois fortes et rares personnalités, avec une vision extrêmement précise de leur pratique artistique. Pour notre génération de galeristes, être amis avec les artistes était presque la condition sine qua non pour pouvoir travailler ensemble. Ni Judd, ni Lewitt n’étaient très bavards, mais le simple fait de vivre à leurs côtés et d’observer leurs méthodes de travail ont été pour nous la meilleure éducation possible.
Le plus jeune de vos artistes, l’Allemand Manfred Pernice, est né en 1963. Doit-on en conclure que vous n’êtes pas intéressés par l’art de ces dernières décennies ?
Nous sommes très attentifs à ce qui se passe sur la scène artistique actuelle, tout en gardant une certaine distance. L’incroyable développement qu’a connu le monde de l’art et la dimension sociale qui lui est aujourd’hui affectée est effrayante. Le marchand est devenu un homme d’affaires toujours en déplacement, et l’artiste un producteur de marchandises, quand il ne doit pas venir satisfaire les plans des commissaires d’exposition… Cette vision des choses est peut-être dépassée. Mais ce monde-là n’est définitivement pas le nôtre.

James Bishop (né en 1927), State, 1972, huile sur toile, 182,9 x 183,2 cm, détail.
James Bishop (né en 1927), State, 1972, huile sur toile, 182,9 x 183,2 cm, détail.© Annemarie Verna Galerie, Art Basel 2018, photo : Thomas Cugini, Zurich

De plus en plus de galeries sont confrontées à des difficultés d’ordre économique, et se voient obligées de privatiser leur espace, sinon de diversifier leurs activités. Quel est le secret de votre longévité ?
La situation des galeries les plus modestes est en effet très préoccupante, et le futur n’est pas vraiment engageant. Nous avons été chanceux, pour notre part, de débuter notre activité à un moment exceptionnel, d’un point de vue historique et culturel. Il faut garder à l’esprit que les difficultés ne sont pas uniquement économiques. Aujourd’hui, le “système” repose sur l’exploitation et la commercialisation de l’art  et de ses institutions  comme des produits plutôt que comme des vecteurs de culture. Les acteurs les plus importants sont donc mieux armés pour s’adapter à cette nouvelle donne.
En tant que fidèles d’Art Basel, avez-vous déjà pensé à participer à ses foires satellites : Miami ou Hong Kong ? Quels sont vos plans pour 2018 ?
Non, jamais. Et nous n’avons prévu aucune autre foire, hormis Art Basel à Bâle. Nous ne souhaitons pas devenir une « galerie de foire ». Nous comprenons que ce soit attirant, sinon indispensable, pour les galeristes de la nouvelle génération qui espèrent « entrer dans le jeu ». Mais nous avons décidé de ne pas être victime du système.
En 2017, on vous a pourtant croisés dans les allées du Salon du dessin, à Paris. Ne comptez-vous pas revenir l’année prochaine ?
Cette première participation fut une très grande désillusion pour nous. Nous fréquentions le salon, en tant que simples visiteurs, depuis des années et toujours avec un plaisir immense, car nous sommes non seulement de grands amateurs de dessin, toutes périodes confondues, mais également des collectionneurs. Nous pensions pouvoir y échanger au sein d’un cercle de « connaisseurs », ou du moins susciter la curiosité avec notre stand. Mais nous n’avons rencontré aucun véritable intérêt…
Avez-vous déjà envisagé d’ouvrir un second espace, en Europe ou ailleurs dans le monde ?
Non. Nous avons la chance de pouvoir montrer le travail d’artistes très importants, la plupart d’entre eux travaillant avec la galerie depuis des décennies. Ce serait beaucoup plus difficile, voire impossible, de continuer à le faire dans une grande ville d’art.
Quelle est votre éthique en tant que galeriste ?
Le galeriste doit être au service de l’artiste et de son accomplissement.

LA GALERIE
ANNEMARIE VERNA

en 5 dates
1969
Ouverture de la galerie, Zurich, Neptunstrasse 42
1971
Première participation à Art Basel, un an après le lancement de la foire
1975
Premier «solo show» dédié au travail de Sol LeWitt
1982
La galerie consacre une importante exposition aux dessins du metteur en scène Robert Wilson, conçus dans le cadre de la pièce The Golden Windows
2018
Les artistes Fred Sandback, James Bishop et Robert Mangold seront à l’honneur sur le stand de la galerie à Art Basel
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