Anne-Marie Springer, collectionneuse de mots intimes

Le 11 février 2021, par Anna Aznaour

La veille de la Saint-Valentin, la Suissesse Anne-Marie Springer, auteure d’ouvrages dédiés à sa collection de lettres intimes, témoigne d’une passion née il y a vingt-sept ans. 

Anne-Marie Springer
Photo Lucas Olivet

Partout et de tout temps, au fond, c’est toujours la même histoire : aimer et être aimé », résume Anne-Marie Springer. Pourtant, pas une once de mièvrerie chez celle que ses proches surnomment « Cooky » et qualifient de « délicieuse ». Au fil de la discussion, la personnalité de la collectionneuse, qui s’avoue « directe » et « les pieds sur terre », se dévoile en un kaléidoscope de tons au romanesque sobre. Une singularité qui se matérialisa en 1994, à la naissance de sa fille Zoé. Le bébé, en guise de bienvenue, reçoit de sa mère un cadeau peu commun : le mot doux de Juliette Drouet à Victor Hugo. C’est le début d’une collection unique de plus de deux mille lettres intimes, écrites par près de deux cent soixante personnages illustres. Un héritage d’amour, au propre comme au figuré, que cet esprit curieux partage avec le public à travers ses livres, ses conférences, les visites privées de sa collection en Suisse et ses prêts muséaux.
Les milléniales sont, certes, très éveillées, mais de là à offrir une lettre d’amour à son nourrisson…
De prime abord, cela peut paraître étonnant, en effet. Cependant, pour moi, cette démarche n’était qu’évidence : offrir à ma fille un monde d’amour via ces correspondances, qui plus est précieuses du point de vue historique, me semblait une idée tout à fait raisonnable. D’ailleurs, le temps lui donnera raison, puisque mon intérêt va contribuer à l’éclosion d’un marché de niche. Une réalité que j’étais très loin de m’imaginer lorsqu’en 1994 j’eus mon premier coup de foudre devant la lettre de Bonaparte à Joséphine, publiée dans un catalogue. Il lui écrit : « Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer, je n’ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras, je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. » Croyant que son achat était réservé aux autorités muséales, ce jour-là, je laissais passer ma chance.
Et ensuite, comment a pris forme votre collection ?
Les années d'après ont été placées sous le signe de lectures et de rencontres passionnantes, dont les plus marquantes avec les libraires parisiens Jean-Claude Vrain, Jean-Baptiste de Proyart et Thierry Bodin. Sans oublier le formidable Jean Toulet, conservateur des livres précieux à la Bibliothèque nationale de France, aujourd’hui disparu. Ma passion, qui se mua petit à petit en obsession, fut nourrie par leurs conseils, la découverte des pièces rares et les techniques de déchiffrage des écritures auxquelles ils me formèrent. Au fil du temps et au gré des pièces en ventes, j’ai commencé à élargir la thématique initiale de ma collection – lettres d’amour – avec les acquisitions de lettres intimes tout court. Le maître absolu de ces choix a toujours été mon cœur. En outre, j’ai des pièces qui ne font sens que pour moi, car s’employer à ne construire qu’une collection raisonnée me paraît, tant émotionnellement qu’intellectuellement, peu séduisant comme approche.

 

Lettre du Douanier Rousseau à sa femme. © Photo DSTURB Olivia de Quatrebarbes
Lettre du Douanier Rousseau à sa femme.
© Photo DSTURB Olivia de Quatrebarbes

En 2015, le marché des autographes était secoué par le scandale des manuscrits d’Aristophil. En avez-vous souffert en tant que collectionneuse ?
Non, pas vraiment, si l’on fait abstraction d’un compétiteur qui payait n’importe quoi pour acquérir les pièces qui m’intéressaient. Personnellement, je trouve scandaleux que l’on se serve d’un marché si petit, et par corollaire très exclusif, pour berner les gens. Par ailleurs, je ne vois aucun intérêt à acquérir des objets avec d’autres partenaires, c’est pourquoi je n’ai pas été spoliée. Ceci dit, lorsque cette bulle spéculative a explosé, j’ai pu racheter certains documents, notamment à Drouot. Parmi eux, les lettres à l’inconnue de Saint-Exupéry, avec les dessins de son Petit Prince.

Vous soulignez faire des recherches historiques très poussées sur vos pièces. Quelles ont été vos découvertes les plus marquantes ?
Les trois lettres du marquis de Sade destinées à son épouse Renée-Pélagie en sont un exemple. Emprisonné à la Bastille, dans une même lettre il lui écrit des amabilités à l’encre normale et des insultes à l’encre sympathique, rendue visible à l’aide de jus de citron. Dans une autre missive, l’auteur des Cent Vingt Journées de Sodome injurie les parents de son épouse, qu’il tient pour responsables de son incarcération. Quant à sa troisième lettre, composée dans un langage codé, elle demeure une énigme à déchiffrer… Contrairement au courrier de Paul Gauguin, adressé depuis Tahiti à André Fontainas, le critique d’art : ce sont les dernières années de sa vie, et le peintre, déjà très affaibli, y défend et explique son art avec ses tripes, en précisant avoir annexé à ce courrier une eau-forte de son ami décédé Stéphane Mallarmé. J’avais acquis cette lettre auprès de la maison Pierre Bergé, et un an plus tard, grâce à Jean-Baptiste de Proyart, le portrait en question rejoignait ma collection. Une découverte providentielle, prêtée actuellement à la Bibliothèque nationale de France.

 

Lettre d'Antoine de Saint-Exupéry à L'Inconnue. © Photo DSTURB Olivia de Quatrebarbes
Lettre d'Antoine de Saint-Exupéry à L'Inconnue.
© Photo DSTURB Olivia de Quatrebarbes

Il paraît que vous possédez également une lettre rarissime de Van Gogh ?
Oui, absolument. C’est celle écrite par ce génie malheureux à Émile Bernard. Son contenu est tout aussi bouleversant que la lettre de Paul Gauguin qui décrit à son interlocuteur sa difficile condition de peintre. Idem pour Van Gogh, qui présente ses œuvres en expliquant les étapes de leur création, de la couleur jusqu’au concept et à ses émotions. La sincérité de ces propos est d’une désarmante vérité qu’aucune lettre d’amour ne peut égaler. Pourquoi ? Parce que l’amour s’inscrit dans un laps de temps plus ou moins long, qui, de plus, se pare de propos flatteurs pour séduire. Or, là, il s’agit d’un amour absolu et sans condition pour leur travail, auquel ces artistes ont dédié leur vie, avec tous les sacrifices que cela leur a coûtés. Ils y révèlent ainsi l’essence de leur âme transposée dans leurs créations, qui seront l’héritage de leur passage sur terre, d’où l’importance de ces lettres pour comprendre leur art.
Quelles sont les pièces qui vous ont émue aux larmes ?
Il y a la lettre de Marie-Antoinette au comte d’Artois, qu’elle écrit depuis la prison. Son mari a été décapité, elle-même sait ce qui l’attend, et pourtant, ce document, qui a été enroulé autour d’un bouchon de carafe, reste exemplaire de par son style courtois et son orthographe irréprochable. À travers l’amitié sincère qu’elle témoigne à son destinataire, ainsi que la dignité si inspirante de son attitude, on découvre une femme qui est loin de l’image d’une égoïste frivole et inconséquente, gravée dans la mémoire populaire… Dans un tout autre registre, humoristique celui-ci, c’est le courrier du braqueur Jacques Mesrine, l’ennemi public numéro 1, adressé à son épouse, où il la rassure avec ces mots : « Ne t’inquiète pas, les banques sont ouvertes. » Ou encore la phrase : « Je te redemande ma culotte avec acharnement », de Juliette Drouet à Victor Hugo.
S’il devait y avoir une leçon à retenir de votre collection, laquelle serait-ce ?
Sa visite permet de désacraliser les illustres personnages que l’histoire a érigés en symboles inaccessibles au commun des mortels. L’amour, l’amitié, la haine, la colère et la peine qu’ils expriment dans leur correspondance dévoilent leur être profond, aux préoccupations si semblables de celles de monsieur et madame Tout-le-monde. Ce constat gomme d’office l’auréole de puissance qui nimbe leur image en nous les faisant redécouvrir et apprivoiser en tant que nôtres : des humains qui ont aimé, donné et souffert.

Anne-Marie Springer
en 5 dates
1994
À la naissance de sa fille Zoé, début de la collection
2006
Parution de Lettres Intimes
2008
Exposition « Lettres intimes. Une collection dévoilée » à la Fondation Martin Bodmer, à Genève Deuxième livre, toujours aux éditions Textuel : Amoureuse et rebelle
2009
Lettres d’amants
2018
Parution du quatrième ouvrage, Dis-moi que tu m’aimes
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