Anne-Marie Gillion Crowet : «J’aime organiser la beauté»

Le 13 avril 2018, par Éric Jansen

Collectionneuse insatiable et éclectique, elle s’est prise de passion pour l’Art nouveau, avant de se tourner vers l’art contemporain et les arts premiers.

Anne-Marie Gillion Crowet
© Éric Jansen

À Bruxelles, elle est une figure incontournable de la vie mondaine, mais aussi culturelle. Car la baronne Anne-Marie Gillion Crowet est une collectionneuse passionnée, aux goûts éclectiques, voire encyclopédiques. Vivre entourée de beauté est son unique moteur, aidée en cela par son mari Roland, soutien inconditionnel. À 16 ans, elle pose pour Magritte, avec lequel elle devient amie. Jeune mariée, elle commence une collection art nouveau, enchaîne avec l’art contemporain, les arts premiers, les bijoux berbères. Ses nombreuses maisons prennent des allures de cabinets de curiosité, quand elle n’achète pas une ancienne moutarderie dans les faubourgs de Bruxelles pour la transformer en musée privé. Aujourd’hui, un magnifique livre présente sa dernière passion : les objets naga. Si sa fantaisie est réelle, sa boulimie et son perfectionnisme le sont tout autant.
À quand remonte ce goût de la collection ?
Un jour, ma mère m’a offert un vase de Gallé, en me disant que je devais collectionner, des cendriers, des boîtes d’allumettes, n’importe quoi ! Elle collectionnait les porcelaines de Tournai et les pots de Jersey… J’ai commencé par les pâtes de verre, Gallé, Daum, Décorchemont, puis j’ai attrapé le virus : Majorelle, Horta, Mucha, Delville… Dans les années 1970, ce n’était pas à la mode, et on pouvait trouver des merveilles. Mes parents étaient affolés, parce qu’ils voyaient que je me séparais de tout ce qu’ils m’avaient offert, le mobilier XVIIIe pour du 1900 ! Un jour, mon père m’a dit : «pour Khnopff, je suis d’accord, mais arrête-toi là !»

 

Collier en bois, perles de pâte de verre, rotin et tissus. Un exemple parfait du raffinement des parures naga.
Collier en bois, perles de pâte de verre, rotin et tissus. Un exemple parfait du raffinement des parures naga.

Trente ans plus tard, le regard a changé… En 2005, vous faites sensation à Bruxelles en offrant votre collection art nouveau. Pourquoi un tel geste ?
Une partie a été cédée en dation, afin de payer les frais de succession de mon beau-père, décédé en 2004. Avec Roland, nous avons décidé d’offrir l’autre partie à la Belgique, car je ne pouvais pas concevoir que cet ensemble soit divisé. J’avais passé beaucoup de temps à sélectionner ce qu’il y avait de mieux, comme le vase aux hippocampes de Gallé, les meubles aux nénuphars de Majorelle ou le buste de Cléo de Mérode par Mucha. Après avoir longtemps bataillé afin que notre collection ne quitte pas le pays, Michel Draguet, directeur des Musées royaux des beaux-arts de Belgique, a obtenu de l’installer dans le musée fin-de-siècle qu’il souhaitait ouvrir. Elle en serait le trésor.En 2009, vous faites à nouveau parler de vous. Le musée Magritte ouvre ses portes à Bruxelles, auquel vous prêtez pour l’occasion neuf toiles. Avez-vous connu l’artiste ?
Mon père, Pierre-Émile Crowet, était ami de René Magritte. Il lui a acheté des tableaux dès 1927. Un jour, il lui a proposé de faire mon portrait. Quand je suis allée poser chez lui, mon regard a été attiré par une toile qui se trouvait au mur. On y voyait une femme-cheval. Les yeux, la chevelure… Cela me ressemblait étonnamment ! J’étais troublée et Magritte m’a dit alors dans un sourire moqueur : «Tu vois, je te peignais déjà avant de te connaître». Nous ne nous sommes dès lors plus quittés. Il venait souvent à la maison. Plus tard, je lui ai demandé de réaliser mon portrait pour l’offrir à Roland. Il m’a alors déclaré qu’il allait me représenter en pierre précieuse avec une poche de sang à la tête ! J’ai refusé. J’étais jeune et bête. Je souhaitais une chose plus douce. Il a finalement accepté de me peindre avec une rose de chair. Le portrait est bon, mais plus faible que si je l’avais laissé faire. Il l’a appelé : Anne-Marie ou Le Combat. Peu de temps avant de mourir, il m’a donné un petit portrait de moi qu’il avait toujours conservé, en me disant : «Il n’a pas de prix. C’est ce que j’ai fait de plus beau.»
À quel moment vous tournez-vous vers l’art contemporain ?
J’ai toujours aimé ça, mon père m’y a initiée dès l’enfance. Il était le président de la Jeune peinture belge et aidait beaucoup les artistes. Quand nous avons donné la collection art nouveau, j’ai dû repenser complètement l’appartement. J’ai fait appel à l’architecte Marc Corbiau, et nous avons redessiné l’espace dans un esprit minimaliste. L’art contemporain est alors véritablement entré dans la maison : j’ai acheté Louise Bourgeois, Donald Judd, Pistolleto, Penone, Richter, Jan Fabre, Thierry de Cordier…

comme je déteste que les œuvres restent dans des garde-meubles, je me suis mise en quête d’un endroit

Votre découverte des artistes chinois date de cette époque ?
Oui. Deux ans plus tôt, Roland et moi avons été invités par le roi Albert et la reine Paola à les accompagner lors de leur visite officielle en Chine. J’ai été paniquée, car je connaissais mal l’art contemporain chinois. Je me suis dit qu’il fallait absolument qu’on approfondisse un peu nos connaissances, alors nous sommes partis en éclaireurs… Nous avons rencontré beaucoup d’artistes, comme Yue Minjun, Zhang Xiaogang, et j’ai eu un véritable coup de cœur ! J’ai été emballée par l’explosion des couleurs, l’audace, la jeunesse qui se dégageaient de ces tableaux, en un mot par leur plaisir de peindre. En quelques années, j’ai acheté une cinquantaine de toiles et, comme je déteste que les œuvres restent dans des garde-meubles, je me suis mise en quête d’un endroit pour les accrocher. Par chance, nous avons trouvé une ancienne moutarderie. Avec ses quatre mille mètres carrés, cette usine qui date de 1885 nous offre des cimaises magnifiques.

Parallèlement, vous vous intéressez aussi aux arts premiers et aux civilisations disparues…
Il y a très longtemps, j’ai poussé la porte d’une galerie d’art primitif à Bruxelles. Une amie voulait connaître le prix d’une coiffe du Bhoutan qu’elle avait vue en vitrine. J’ai alors découvert des choses extraordinaires qui venaient d’Afrique, d’Afghanistan, d’Océanie... Un univers inconnu, mystérieux, excitant s’ouvrait tout à coup devant moi. Ce fut le début d’une nouvelle passion, le commencement de mes collections d’art tribal, avec mes premiers objets naga. 
Un univers autrement plus vaste que l’art nouveau…
C’était l’évasion, le dépaysement, l’exotisme, le rêve. Cela me changeait de l’école de Nancy !
Est-ce qu’on peut dire que vous collectionnez de façon boulimique ?
Oui, c’est une maladie (rires).
Et non seulement vous accumulez les objets, mais vous prenez autant de plaisir à les mettre en scène…
J’ai un besoin d’équilibre, de rassembler les choses, d’organiser la beauté… Quand je vois un objet important, je crée tout de suite le décor, le cadre qui va lui convenir et le mettre en valeur.

 

Pour accrocher une cinquantaine de toiles d’artistes chinois, Anne-Marie Gillion Growet a acheté une ancienne moutarderie dans les faubourgs de Bruxel
Pour accrocher une cinquantaine de toiles d’artistes chinois, Anne-Marie Gillion Growet a acheté une ancienne moutarderie dans les faubourgs de Bruxelles. Un musée privé, où trônent entre autres les œuvres de Zhang Huan.© Éric Jansen

Pourquoi les objets naga ont-ils pris de plus en plus de place dans votre collection ?
Je trouve que c’est une civilisation extraordinaire et passionnante. Ces coupeurs de tête avaient un raffinement insoupçonnable. La qualité de leurs sculptures est exceptionnelle. Ces visages épurés, stylisés, on dirait des Brancusi ! Pour moi, leurs parures sont les plus belles au monde.
Avez-vous affiné votre collection au fil des années ?
Depuis toujours, je sélectionne pour avoir mieux. J’ai gardé cela de mes jeunes années, quand j’étais championne de tennis. J’aime la compétition. Je veux ce qu’il y a de plus beau. Tous les grands collectionneurs le font.
Est-ce parce que vous considérez que votre collection est aujourd’hui complète que vous avez décidé de la présenter dans un livre ?
Non, je continuerai toujours à collectionner. J’ai fait ce livre par idéal et surtout parce que j’ai pu compter sur Michel Draguet pour le texte. Son érudition en fait un ouvrage de référence. On connaît mal cette civilisation. Il n’y a pas si longtemps, il était impossible d’aller au Nagaland. Mais c’est fini, ce peuple n’existe plus. C’était des guerriers et aujourd’hui, ils sont en jeans et en casquette.
Votre livre s’appelle Naga, la beauté de l’effroi. Vous n’avez pas peur de vivre avec des tels objets ?
Au contraire, j’aime quand ça a de la gueule. Au fond, je deviens de plus en plus primitive.

 

Anne-Marie Gillion Crowet
en 5 dates

1975 
Reçoit en cadeau un vase de Gallé, début de sa collection art nouveau

2005
Offre sa collection art nouveau à la Belgique

2009
Prête ses toiles au musée Magritte, qui ouvre ses portes à Bruxelles

2013
Inauguration du musée Fin-de-siècle à Bruxelles

2018 Parution d’un ouvrage sur sa collection de pièces naga
À lire
Naga, la beauté de l’effroi, préface d’Anne-Marie Gillion Crowet,
introduction de Pierre Loos, texte de Michel Draguet, éd. Fonds Mercator.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne