Anne Gruner, une philanthrope discrète

Le 09 juillet 2020, par Valentin Grivet

Créatrice de la fondation des Treilles, Anne Gruner Schlumberger a voué sa vie aux artistes et constitué une collection d’œuvres de Dubuffet, Arp, Ernst, Brauner, Picasso, Giacometti… Une partie de ses trésors est dévoilée à Toulouse.

© Lambrakis

Le muséologue Georges-Henri Rivière parlait d’elle comme d’une « bienfaitrice ». Toute sa vie, Anne Gruner Schlumberger (1905-1993) a œuvré pour soutenir les artistes qu’elle aimait, et promouvoir la culture et le savoir. Profondément investie, elle est à l’origine de la fondation des Treilles, dans le Var, et a réuni, au fil des décennies, une impressionnante collection d’objets d’art, de pièces de mobilier, d’art populaire, et surtout de tableaux et de sculptures de Jean Arp, Max Ernst, Victor Brauner, Jean Dubuffet, Pablo Picasso, Fernand Léger, Paul Klee, Alberto Giacometti ou, plus près de nous, François-Xavier Lalanne et Yassilakis Takis. Fille de Conrad Schlumberger, fondateur avec son frère Marcel de la Société de prospection électrique – qui deviendra la multinationale Schlumberger Ltd –, elle grandit au sein d’une famille cultivée, où l’on parle sciences, mais aussi peinture, musique et littérature. Son père est musicien à ses heures, et son oncle Jean, écrivain, cofonde la NRF aux côtés d’André Gide et Roger Martin du Gard. Anne est très tôt attirée par le dessin, qu’elle apprend chez le sculpteur Henri Laurens. « Je passais des après-midi dans son atelier, j’en repartais toujours avec un dessin sous le bras. J’en ai toute une collection. Il travaillait la terre, le plâtre, la pierre, tous les matériaux », racontera-t-elle à Dominique Bozo en 1993, lors de la réalisation du premier inventaire de sa collection. Celle-ci, aimait-elle dire, est née des « conséquences du hasard ». Dans l’esprit de cette femme libre et indépendante, rien n’est calculé. Les œuvres qu’elle acquiert sont des coups de cœur, glanés au gré des voyages et, surtout, des rencontres. Anne Gruner Schlumberger a vécu à Paris, au Texas (à l’époque de son mariage avec Henri-George Doll, qu’elle suivra au Mexique et en Russie sur les chantiers pétroliers), et à New York, entre 1941 et 1955. Puis elle divorce et revient en France, pour partager ensuite son temps entre Paris et la Grèce où elle va créer, en zones rurales, vingt-deux bibliothèques destinées aux enfants.
 

François-Xavier Lalanne, Troupeau de 16 moutons, 1965, sièges en forme de moutons sur roulettes, cuivre galvanique, fonte d’aluminium, pat
François-Xavier Lalanne, Troupeau de 16 moutons, 1965, sièges en forme de moutons sur roulettes, cuivre galvanique, fonte d’aluminium, patine noire, bois, acier, capiton et toisons de peaux lainées de mouton, pieds à roulettes, 86 45 96 cm chacun, collection Jacqueline Hyde.
© Adagp, 2020


Une insatiable curiosité
« C’est par le biais du galeriste Alexandre Iolas, implanté à Paris, New York et Athènes, qu’Anne Gruner Schlumberger va se lier d’amitié avec de nombreux artistes, notamment Max Ernst, Victor Brauner, François-Xavier Lalanne et Yassilakis Takis », explique Danièle Giraudy, conservatrice générale honoraire des Musées de France et commissaire de l’exposition présentée à la fondation Bemberg, à Toulouse, qui réunit cent trente peintures, sculptures et objets autour de l’imaginaire et du rêve.
Éclectique et philanthrope
Celle que ses proches surnommaient Annette fréquente assidument les ateliers, et se rend chez les meilleurs marchands, d’Ernst Beyeler à Daniel Kahnweiler, de Daniel Cordier, spécialiste de Jean Dubuffet, à la galerie Bérès, pour les sculptures d’Henri Laurens. « C’était une aventure, et aujourd’hui il me semble que chaque peintre, chaque sculpteur m’a apporté son aventure à lui, confiait-elle en 1993. J’y rentrais comme dans un gâteau de miel. Chaque tranche m’apportait une vie nouvelle, et comme un enfant, j’en voulais encore une, et toujours une. J’étais insatiable […]. » Au-delà de la peinture et de la sculpture de son temps, sa curiosité la porte également vers bien d’autres domaines, comme les vases et les idoles cycladiques admirés lors de ses séjours en Grèce, les costumes et le mobilier provençaux, l’art populaire, les instruments de musique, ou encore l’art africain, découvert par l’intermédiaire de Victor Brauner, qui lui offre un jour un couteau du Zaïre. Mais pour Anne Gruner Schlumberger, constituer une collection n’est pas une fin en soi. Comme ses sœurs Dominique de Ménil et Sylvie Boissonnas, elle a l’âme d’une philanthrope. Elle rêve de fonder un lieu pérenne, qui serait dédié à la recherche et à la création sous toutes ses formes, un endroit de vie et de rencontres, où ses acquisitions prendraient naturellement place. Son projet se concrétise à partir de 1960. Anne Gruner hérite d’une modeste propriété située dans le Var, au lieu-dit Les Treilles, sur la commune de Tourtour. Progressivement, elle va racheter les terrains de fermes alentour, pour imaginer un domaine qui, en fin de compte, s’étendra sur trois cents hectares. Confiés à l’architecte Pierre Barbe – qui œuvra à la villa Cavrois après le décès de Robert Mallet-Stevens –, en collaboration avec le paysagiste Henri Fisch (qui a dessiné le jardin de la fondation Maeght à Saint-Paul de Vence, celui du musée Marc-Chagall de Nice, etc.), les travaux de construction et d’aménagement s’échelonneront sur vingt ans.

 

Fernand Léger, Les Constructeurs (Contrastes, 1959), 1951, 49 x 34,5 cm (détail), collection Jacqueline Hyde. © Adagp, 2020
Fernand Léger, Les Constructeurs (Contrastes, 1959), 1951, 49 34,5 cm (détail), collection Jacqueline Hyde.
© Adagp, 2020

La magie d’un lieu
Inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques depuis 2009, la fondation des Treilles est restée fidèle aux statuts définis par Anne Gruner Schlumberger dès 1964. Elle voulait en faire « un centre d’études et de recherches dans les domaines des sciences, des arts et des lettres, destiné à encourager et favoriser la création, et à promouvoir la réflexion et les travaux interdisciplinaires ». Le site n’est pas ouvert au public, et les vingt-deux maisons d’hôtes, les bibliothèques et le parc de sculptures sont réservés aux chercheurs (séjours d’étude et séminaires ont accueilli 36 prix Nobel), aux écrivains et artistes en résidence. Tous cohabitent dans un échange d’idées, de partage et de convivialité, comme le souhaitait la maîtresse des lieux. « Lorsque je lui rendis visite aux Treilles, racontait son ami Dominique Bozo, les discrètes merveilles de ce lieu magique me fascinèrent. L’harmonieux équilibre des œuvres d’art et de cette nature ordonnée, au fil des saisons […], les rencontres interdisciplinaires des chercheurs, musiciens, mathématiciens, sculpteurs ou peintres présents dans les colloques avec de jeunes boursiers qui, le soir venu, assis sur les moutons à roulettes de Lalanne, écoutaient un concert de piano, tout était orchestré avec talent, créativité, tendresse et fermeté passionnés. » Personnalité discrète, Anne Gruner Schlumberger n’a jamais envisagé de donner son nom à sa fondation. En revanche, elle aimait partager, et faire connaître les artistes de sa collection, riche de mille trois cents œuvres –dont plus de quatre cents tableaux modernes –, de milliers de photographies et de centaines d’objets et de pièces de mobilier. Aux Treilles, l’art est partout : à l’intérieur, à l’extérieur, dans les espaces communs ou privés où se côtoient des marbres antiques et des sculptures en métal de Yassilakis Takis, une ancienne table de réfectoire de couvent et un lampadaire d’Alberto Giacometti, un coffre de mariage bourguignon, du design scandinave et des papiers collés de Pablo Picasso. Pour elle, l’art n’a jamais été réservé aux cimaises des musées. La beauté accompagnait son quotidien, à la fondation comme dans sa propre maison, où elle vivait entourée de ses trésors. « Quand je m’absente quelques jours, et que je reviens, je suis obligée de redonner la vie à tous les objets, je les change, je les bouge. Ils sont devenus morts, les tableaux ne doivent pas rester à la même place, il ne faut jamais les laisser sans évoluer, mais changer tout le temps. Une fleur évolue chaque jour, elle vit sa mort en s’effeuillant. Les humains aussi, c’est la vie. Les gens qui ne changent pas, ne vivent pas », confiait Anne Gruner Schlumberger dans les années 1980.

à savoir
La fondation des Treilles,
705, chemin des Treilles, Tourtour (83), tél. : 04 94 50 57 50.
www.les-treilles.com

 « De l’autre côté du rêve. Collections de la fondation des Treilles »,
fondation Bemberg, hôtel d’Assézat,
place d’Assézat, Toulouse (31), tél. : 05 61 12 06 89.
Jusqu’au 1er novembre 2020.
www.fondation-bemberg.fr
 
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