Anisabelle Berès-Montanari, première présidente

Le 12 décembre 2019, par Anne Doridou-Heim et Sylvain Alliod

Elle vient d’être élue à l’unanimité à la tête du Syndicat national des antiquaires, une première à plus d’un titre. Feuille de route d’une grande dame du marché.

© David Marmier

Fidèle parmi les fidèles, présente à la Biennale depuis 1988, elle en a été élue présidente sans s’être présentée. Lorsque nous l’avions interviewée en mars dernier (Gazette n° 13), Anisabelle Berès-Montanari ne l’imaginait même pas. Elle a accepté ce poste en toute conscience, elle sait ce qu’elle doit à son nom, n’ignorant pas qu’elle est attendue au tournant, et elle sait aussi qu’il est urgent de redonner du lustre à Paris et de la confiance aux antiquaires. Une élection qui inscrit un changement dans la continuité.
Que ressentez-vous d’avoir été choisie par vos pairs ?
Ma vraie fierté est d’être la première femme présidente du Syndicat national des antiquaires, ce n’est pas rien dans un milieu comme le nôtre. Ensuite, c’est d’avoir été élue à l’unanimité, ce qui est une autre première, en tout cas pour les dernières mandatures. Et je vais me retrouver avec un conseil uniquement masculin, dont Mathias Ary Jan qui a amicalement et heureusement accepté de rester présent et à la vice-présidence. Je voudrais l’en remercier ici et plus encore, saluer le formidable et énorme travail qu’il a accompli au cours de ces trois dernières années. On peut me faire remarquer que c’est assez naturel de dire cela, mais, et beaucoup connaissent mon franc-parler, j’insiste vraiment parce que dans le contexte difficile que le SNA a traversé, tenir la barre haut comme il l’a fait était une gageure.
Vous allez donc vous inscrire dans la continuité ?
Le conseil est composé de personnes que j’apprécie, ce sera donc plus facile pour travailler en bonne entente. Beaucoup étaient déjà là et connaissent bien les dossiers en cours, et tous ont à cœur, par leur travail et sans ego, de réussir dans leur mission.
Nommer un président de la Biennale est une grande nouveauté…
Oui, et cela était nécessaire car il est urgent d’œuvrer pour que la Biennale retrouve sa splendeur. Paris le mérite. Et pour cela, il faut faire revenir les marchands de tableaux anciens et les étrangers. Georges De Jonckheere, le tout nouveau président, va y œuvrer avec tout son dynamisme et sa notoriété. Je vais m’appuyer aussi sur Marianne Rosenberg, un nom des plus importants dans notre milieu. Installée à New York, Marianne va nous aider à rencontrer et tenter de convaincre des confrères américains. Il faut regarder vers l’avenir, la Biennale des antiquaires est une époque révolue, je l’ai connue, j’y ai exposé, mais elle appartient au passé et le passé, c’est le passé. Et si la Biennale est le vaisseau visible de notre syndicat, elle n’est pas notre seul chantier.
Quelles sont justement les priorités ?
Nous allons devoir gérer un déménagement puisque nous avons vendu, et ce dans d’excellentes conditions, notre siège. Maintenant, nous devons trouver un nouvel espace plus adapté, moins sophistiqué et plus moderne, offrant une salle de réunion qui puisse faire office également de salle de conférence. Nous disposons d’un an pour cela. Par ailleurs et d’un point de vue plus politique, nous devons poursuivre les discussions avec l’État et ses services, tenter de leur faire comprendre que les contraintes imposées sont de plus en plus lourdes. Les nouvelles lois nous affaiblissent ; nous pensons qu’il sera impossible de les retirer, mais nous allons essayer de les alléger. L’ivoire est un gros chantier, de niveau international. On arrive à des aberrations à son sujet. L’idée que les ivoires allemands du XVIIe siècle, qui sont des pièces d’une beauté immense, puissent être interdits à la vente, me révolte. Nous avons beaucoup de questions qui sont propres à notre métier et là, nous sommes au cœur de notre mission de syndicat : discussions avec Tracfin, problèmes des certificats d’exportation, surtout pour les objets archéologiques pour lesquels ils sont obligatoires dès le premier euro, question des restitutions et des provenances. Les sujets sont nombreux et divers, ils nous demandent un grand investissement.

 

L’installation de Carlos Cruz-Díez présentée au Grand Palais par la galerie Valérie Bach à la Biennale Paris 2019. © Julio Piatti
L’installation de Carlos Cruz-Díez présentée au Grand Palais par la galerie Valérie Bach à la Biennale Paris 2019.
© Julio Piatti


Avez-vous des souhaits de rapprochement avec d’autres organisations professionnelles ?
J’aimerais beaucoup que l’on se rapproche du Comité professionnel des galeries d’art, qui est très sérieux et compte des personnalités de grande compétence. Même si leur démarche n’est pas identique à la nôtre. Georges-Philippe Valois en quitte malheureusement la présidence, après avoir lui aussi fait un gros boulot, mais là encore ce sera sans doute une femme qui reprendra le flambeau ! Il faut agir en collégialité. Vous savez, les échecs successifs des dernières années sont légion et trop dus aux inimitiés entre les marchands. La Biennale «bashing» ne mène à rien, et cela nuit à tous. Nous avons tous les mêmes difficultés, c’est en nous unissant que nous y ferons face. Pas en nous divisant. Il ne faut pas oublier que Paris et ce lieu magique du Grand Palais sont extraordinaires, ce que ne seront jamais, avec toutes leurs qualités, ni Maastricht, ni la Brafa.
Quel est votre sentiment par rapport au Brexit ?
Personne ne sait ce que cela va donner. Ce qui va poser problème, ce n’est pas la venue de galeries anglaises en France, ce sont toutes les questions liées aux droits de douane. Et sur ces points, nous n’avons aucune information et devons attendre. Nous sommes inquiets, les maisons de ventes aussi. Quoi qu’il en soit, le Brexit n’est pas un avantage et qu’il se fasse ou non, la Grande-Bretagne aura perdu beaucoup de temps. Le marché est compliqué, il subit une grande évolution. Les gens sont incertains, ils sont inquiets même si beaucoup d’argent circule. Le contexte que nous traversons est particulièrement anxiogène, que ce soit sur les questions politiques, économiques ou écologiques. Certains pensent que l’art peut être un refuge, je ne le crois pas. Si l’art n’est pas essentiel à la survie, je suis absolument convaincue qu’il perdurera toujours. Les Gilets jaunes ont eu un effet considérable, maintenant nous ne travaillons plus le samedi, de nombreux clients étrangers sont effrayés. Le Fouquet’s brûlé, l’Arc de triomphe saccagé : ce sont des symboles forts.
Comment voyez-vous cette première année de mandature ?
Elle est essentielle. Outre notre déménagement et les chantiers en cours dont je vous ai parlé, nous avons un autre défi à relever, et de taille : la fermeture du Grand Palais. Mais je crois que ce changement va nous aider à donner de nous une image d’une plus grande modernité. Les visiteurs vont réaliser que nous ne sommes pas confits dans nos ors. La maquette du projet est magnifique, elle a été pensée intelligemment et longtemps à l’avance. Même si je suis, bien sûr, très attachée au Grand Palais, je suis ravie de ce projet mis en place. Le monde change, nous devons changer avec lui. De même, une autre question va se poser. Devons-nous conserver le nom «Biennale» ? C’est une question, mais l’on sait que le Paris-Dakar ne passe pas par Dakar. La Biennale, c’est une signature, notre marque de fabrique, notre ADN. Cependant, la question va être prochainement débattue, de façon collégiale. Et la majorité tranchera, démocratiquement.
En conclusion, que souhaiteriez-vous dire ?
Je sais qu’il va falloir fournir un gros investissement. Cela ne me fait pas peur car j’ai une grande capacité de travail. On m’a nommée présidente, je vais tout faire pour que personne ne le regrette. J’ai un avantage de taille : ma réputation est faite, je n’ai rien à gagner à ce poste. 


 

 

Mathias Ary Jan :
passation de pouvoir

Président du SNA durant trois ans, il a préféré ne pas se représenter à ce poste, mais reste membre du conseil d’administration. Le point sur son action.

Pourquoi n’avez-vous pas souhaité vous représenter au poste de président du SNA ?
C’est un travail considérable, une charge énorme, avec beaucoup d’engagement et de responsabilités. J’ai occupé ce poste de président à cent pour cent, donnant un maximum de mon temps pour le syndicat. Ce fut une expérience magnifique, mais j’ai aussi envie de retrouver ma galerie et renouer les liens avec des clients que j’ai peu vus durant ces trois dernières années. C’est pourquoi je reste investi en tant que vice-président dans le nouveau conseil d’administration, afin de partager mon expérience et assurer la continuité de l’action du syndicat tout en gardant du temps pour mon activité professionnelle.

Quels sont les points dont vous êtes  le plus fier ?
J’ai toujours été guidé dans mes actions par le désir de projeter le syndicat dans le XXIe siècle. Tout d’abord en annualisant la Biennale, nous avons remis cet événement dans un rythme plus actuel, comme tous les grands événements internationaux. Le vetting en a été totalement refondé, lui apportant une véritable indépendance vis-à-vis des exposants. La commission Biennale, dirigée durant trois ans par Christopher Forbes, a énormément apporté aux exposants et a permis un retour important des visiteurs internationaux lors du dîner de gala notamment. Cette année, j’ai été vraiment fier de permettre à de jeunes marchands d’exposer à la Biennale, et aussi d’accueillir Drouot. J’ai été très critiqué avec mon conseil pour certaines actions, mais il faut bien prendre conscience que de nombreuses choses ont changé. Aujourd’hui, les collectionneurs du monde entier sont avertis de la moindre vente aux enchères grâce à Internet. L’évolution récente du marché de l’art nous amène donc à réfléchir collectivement et trouver ensemble de nouvelles synergies. Nous ne pouvons plus agir comme il y a encore dix ans. Le SNA est là pour défendre sa profession. Il dialogue avec l’administration, les ministères, la mairie de Paris afin d’obtenir des avancées : face aux problèmes liés à la TVA à l’importation, face aux restitutions d’objets, face aux nouvelles normes sur l’ivoire ou bien aux nouvelles directives Tracfin. Ce dialogue est primordial et nous a permis d’obtenir de vrais résultats. D’ailleurs, et pour la première fois lors du dîner de gala de la Biennale, le ministre de la Culture Franck Riester a pris la parole et nous en sommes très fiers. Enfin, la vente de nos bureaux historiques boulevard Malesherbes est un signe important. Il ne s’agit pas de vendre nos actifs à la légère, mais de s’adapter à l’époque pour avoir des locaux modernes, plus ouverts, connectés, adaptés aux normes de sécurité et offrant une capacité d’accueil pour organiser les conférences des cycles culturels auxquelles nous sommes très attachés.

Avez-vous des regrets ?
Oui, bien sûr. J’aurais par exemple aimé externaliser complètement l’organisation de la Biennale. Cela a été tenté mais n’a hélas pas fonctionné. Je regrette aussi de ne pas avoir réussi à fédérer suffisamment la profession autour de nos problématiques communes. Je savais qu’il y avait des individualités très fortes, mais j’espérais profondément que l’intérêt commun l’emporterait. Hélas, non ! Le conseil que je présidais a mené beaucoup d’actions et je peux comprendre que certains membres du syndicat ne les aient pas comprises. Il aurait fallu davantage expliquer, mais nous étions dans une certaine urgence. Cependant, il ne faut jamais oublier que toutes les décisions sont soumises au conseil d’administration élu par les membres, et que les décisions les plus importantes sont soumises à une assemblée générale extraordinaire où tous les membres votent. Il faut alors que plus des deux tiers des votants soient favorables à la mesure soumise par le président et son conseil pour qu’elle soit acceptée. Aujourd’hui, j’ai hâte de voir et d’accompagner les orientations qui seront prises par la présidente Anisabelle Bérès et le conseil nouvellement élu. Mais quoi qu’il arrive, il faut, et je le répète, que le marché parisien fasse preuve de solidarité, en laissant les intérêts individuels et les ego de côté, pour pouvoir réfléchir collectivement à la place de Paris, et comment la rendre incontournable. La Biennale Paris est en reconstruction comme l’a été la FIAC, que l’on disait moribonde il y a encore quelques années. Elle est maintenant devenue incontournable. Paris a besoin d’un salon généraliste international et seule la Biennale Paris, dans le formidable écrin du Grand Palais, en a l’envergure. Je fais toute confiance à Anisabelle Bérès et Georges De Jonckheere, nouveau président de la Biennale Paris, pour continuer notre action et construire l’avenir. Ils peuvent compter sur mon soutien et mon engagement pour y parvenir.
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