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Animaux princiers et bêtes politiques sous les Lumières

Le 05 octobre 2021, par Armelle Fémelat

Ils sont partout : dans les jardins, les ménageries et jusque dans les appartements privés des rois et des princes de France. Deux expositions montrent comment les animaux occupent les coulisses du pouvoir aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Animaux princiers et bêtes politiques sous les Lumières
Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), Trois chiens devant une antilope, Irlande, Russborough House.
© Alfred Beit Foundation

Chiens, chevaux et chats, singes, cerfs, rennes ou éléphants, coatis ou couaggas, cygnes, faisans et autres pigeons : ils se comptent par milliers et par centaines d’espèces à Versailles, en moindre proportion à Chantilly. Ils sont auxiliaires de travail, ressources alimentaires, compagnons de vie ou animaux d’ornement. Les premiers contribuent pleinement à la vie et à la survie du domaine, répartis en divers lieux de la ménagerie et des fermes : le « ménage de Bucan », la maison de Sylvie puis la ferme de Vineuil à Chantilly, la ferme de la nouvelle ménagerie de Louis XV à Versailles puis celle du hameau de la Reine à Trianon. Auxiliaires de guerre et de chasse, activités nobles d’entre toutes, chiens et chevaux jouissent quant à eux d’un statut distinctif. Objets de tous les soins, ils sont au premier rang des cérémonies officielles et de toutes les festivités. Sous le Roi-Soleil, pas moins de 2 000 chevaux vivent à Versailles, entre Grande et Petite Écuries, tandis que 300 chiens de chasse logent au grand chenil. Sans grande surprise, certains canidés vivent au plus près des têtes couronnées, qui leur témoignent davantage d’égards qu’à certains courtisans –vexés, on s’en doute ! Louis XIV décide ainsi d’installer les niches de ses chiennes préférées dans la première pièce de ses cabinets privés, à la place du billard. Il demande aussi à Desportes de portraiturer ses chiennes courantes, comme le fera plus tard Louis XV, qui sollicitera également Oudry. Ils inscriront en lettres d’or les noms de Folle, Blonde, Blanche et des toutous favoris. Puis, « le goût des chats s’installe à Versailles grâce à Louis XV et Marie Leszczynska qui sont tous deux de vrais passionnés de chats, et les défendent ! », explique Nicolas Milovanovic, conservateur en chef au musée du Louvre, responsable des peintures françaises du XVIIe siècle et cocommissaire
de l’exposition versaillaise. Le carreau de velours rouge de Brillant, l’un des angoras du monarque, trône sur la cheminée de la salle du Cabinet du conseil, où les ministres débattent de la politique du royaume. D’autres bêtes plus inattendues fréquentent également les appartements princiers 
: singes, écureuils, civettes et autres perroquets, au pelage chatoyant et à la langue bien pendue.

 

Nicasius Bernaerts (1620-1678), Tortue sur un bord de mer, avec trois pêcheurs (détail), musée du Louvre. © RMN-Grand Palais (musée du Lou
Nicasius Bernaerts (1620-1678), Tortue sur un bord de mer, avec trois pêcheurs (détail), musée du Louvre.
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/RG Ojéda

Au service du pouvoir
Des centaines d’animaux exotiques, sauvages et rares servent l’image des souverains et la mise en scène de leur pouvoir. Buffles, chameaux, lynx, caracals, crocodiles, ours noir d’Amérique, biches de Guinée, cochons de Campêche mais également pélicans, outardes, autruches et casoars envahissent Chantilly à partir des années 1660. « Ces animaux rares, que l’on ne trouve pas ailleurs, servent à la fois à sublimer les lieux et les propriétaires, commente Florent Picouleau, chargé des archives au musée Condé et commissaire de l’exposition cantilienne. Le pouvoir n’hésite pas à mettre les bêtes à son service. » De fait, aucun voyageur couronné, aucune personnalité en vue ne manque de visiter les ménageries de Versailles et de Chantilly, hauts lieux de la vie mondaine et festive d’alors. Conservateur en chef au château de Versailles, responsable des sculptures et cocommissaire de l’exposition, Alexandre Maral précise que « la ménagerie royale, c’est en réalité essentiellement des oiseaux et des espèces pacifiques. Il y a bien des animaux féroces dans les collections royales, mais ils sont à Vincennes, où se poursuit la tradition des combats, sans grand succès d’ailleurs. À Versailles, on privilégie la beauté et l’harmonie de la nature, son côté pacifique. On police aussi les élites de la cour au moyen du spectacle pacifique des animaux ». Les oiseaux y représentent 80 à 90 % des espèces, de même qu’à Chantilly, avec une préférence marquée pour ceux aquatiques ou exotiques : canards de Barbarie, flamants roses, autruches, grues couronnées, faisans de Chine, grues demoiselles (ou demoiselles de Numidie), spatules, toucans, pélicans et surtout poules sultanes… D’après Alexandre Maral, « chez Louis XIV, c’est le goût des couleurs, des beaux plumages, en bref la dimension esthétique qui prime. Tandis que sous Louis XV, on s’intéresse davantage aux animaux de ferme : c’est le début du courant physiocrate, dans l’idée que la richesse d’un royaume c’est son agriculture, et le monde rural est à l’honneur ». Divers bâtiments et installations sont organisés à l’usage des animaux, qui doivent être bien installés et observables dans les meilleures conditions. Cours, enclos, parcs, loges et abris sont aménagés à cette fin, sans que l’aspect esthétique ne soit négligé. « À Versailles, de véritables palais sont construits pour les animaux, et parmi les plus beaux au monde », assure Nicolas Milovanovic. À commencer par le bâtiment principal de la Ménagerie royale, un grand pavillon octogonal coiffé d’une coupole avec lanterne édifié par Louis Le Vau, entre 1662 et 1664, en bordure du Grand Canal. S’il n’en reste plus rien, « fort heureusement certains de ces hauts lieux de la vie animale à la Cour, comme la Grande Écurie, ont subsisté, enchaîne le conservateur du Louvre. Tout le château côté ville est construit en brique et pierre, avec des toitures d’ardoise, alors que, pour les écuries, Hardouin-Mansart a exclusivement choisi la pierre, un matériau beaucoup plus noble. Les ministres de Louis XIV vivent dans des bâtiments en brique et pierre tandis que ses chevaux sont logés dans de la pierre » !

 

Georges-Frédéric Cuvier (1773-1838), Le Buffle, planche du Dictionnaire des sciences naturelles, Paris, F.-G. Levrault, 1816-1830, Chantil
Georges-Frédéric Cuvier (1773-1838), Le Buffle, planche du Dictionnaire des sciences naturelles, Paris, F.-G. Levrault, 1816-1830, Chantilly, bibliothèque du musée Condé.
© Bibliothèque et archives du musée Condé

Naissance de la peinture animalière
Sobriété et efficacité : tels sont les maîtres mots de l’architecture des bâtiments d’apparat des deux ménageries les plus importantes du royaume. À Chantilly, deux édifices sont construits entre 1687 et 1689 : l’appartement des Tableaux et un bâtiment en U abritant la laiterie et le palais d’Isis. À l’intérieur de l’appartement, une série de pièces dédiées à la contemplation des bêtes est parée de peintures animalières et paysagères, dont les auteurs ne sont plus connus. Cet ensemble est conçu sur le même principe que le salon Octogone de Versailles, orné de 61 peintures, vues des cours des animaux et effigies de certains d’entre eux, réalisées par Nicasius Bernaerts entre 1664 et 1668. Le Flamand a été formé par le père de la peinture animalière, Frans Snyders, à Anvers, d’où vient également Pieter Boel. Les animaux qu’ils peignent tous deux à Versailles – l’un pour orner le salon Octogone, l’autre pour fournir des modèles de tapisserie, de décors et d’objets d’art –, ont une réelle importance historique. « Toutes ces représentations animalières de Versailles ont une postérité, insiste le conservateur du Louvre. Cet ensemble, qui a dû être un enchantement, est alors totalement nouveau en France, avec une suite qui sera l’école de peinture animalière française dont le point de départ se situe précisément à la ménagerie royale, avec Desportes, qui est l’élève de Bernaerts, puis Oudry, Bachelier, Huet… » Autant d’artistes qui se chargent notamment d’exprimer les accointances princières avec la chasse, gravant dans le marbre des exploits cynégétiques à valence hautement symbolique. La tenture des chasses de Louis XV sera notamment tissée aux Gobelins entre 1736 et 1750 à partir des cartons d’Oudry. Les jardins des ménageries princières ne sont pas en reste : des groupes en plomb polychromés sont installés autour des fontaines, sur le thème des fables d’Ésope dans le bosquet du Labyrinthe à Versailles et de celles de La Fontaine dans les cours de la ménagerie de Chantilly. Par ailleurs, comme le remarque Nicolas Milovanovic, « une grande quantité d’animaux est intégrée dans les décors de Versailles, à commencer par la galerie des Glaces… » La profusion d’animaux dans la vie des princes se retrouve ainsi transposée dans leur cadre de vie. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les bêtes envahissent les décors et tous types d’objets d’art, comme l’attestent les plateaux de table marquetés en pierres dures sous le règne du Roi-Soleil d’après des modèles de Pieter Boel, diverses petites sculptures en pâte tendre de Chantilly collectionnées par les princes de Condé, ou encore les laques zoomorphes du Japon, les chenets aux chameaux de Pierre Gouthière (1777) et la pendule aux aiglons de Pierre-Philippe Thomire (1788), rassemblés par la reine Marie-Antoinette.

 

Étienne (vers 1633-1693) et Jacques (1600-1638) Blanchard, Paon faisant la roue, plomb polychrome, fonte, 1673-1674, château de Versailles
Étienne (vers 1633-1693) et Jacques (1600-1638) Blanchard, Paon faisant la roue, plomb polychrome, fonte, 1673-1674, château de Versailles.
© Château de Versailles, Dist. RMN © Christophe Fouin

Cadeaux diplomatiques
En chair et en os, empaillés, peints ou sculptés, les animaux princiers sont associés au pouvoir, ainsi que le confirme Nicolas Milovanovic : « Comme Versailles est le palais du roi de France, les animaux qui s’y trouvent représentés ont très souvent un sens politique, à commencer par le coq gaulois. Dans la galerie des Glaces et le salon de la Guerre, l’aigle représente le Saint Empire romain germanique, le lion l’Espagne et les Provinces-Unies, et le paon l’Angleterre, qui sont alors les ennemis de Louis XIV. » Autre exemple, dans la partie inférieure du précieux candélabre de l’Indépendance américaine réalisé par Pierre-Philippe Thomire, en 1785 : les trois coqs gaulois qui surplombent trois léopards enchaînés évoquent la défaite des troupes anglaises face aux insurgés américains et aux soldats français lors de la bataille de Yorktown en 1781. Recevoir et offrir des animaux remarquables est pratique courante chez les princes : la bête est un cadeau diplomatique à l’efficacité avérée depuis le Moyen Âge. Ainsi l’éléphante du Congo offerte à Louis XIV par le roi du Portugal en 1668, ou celle reçue du gouverneur de Chandernagor par Louis XV en 1772, l’année même où le roi de Suède Gustave III expédie trois rennes à Louis-Joseph de Bourbon – alors même que le roi, lui, n’en a pas dans sa ménagerie… Immanquablement, certaines bêtes incarnent les rivalités et les règlements de comptes politiques. Ainsi peut-on interpréter la disposition de la ménagerie de Chantilly, imaginée par le Grand Condé, en référence tout autant qu’en différence avec celle de Versailles, à l’aune de la Fronde. Thomas Hobbes n’a-t-il pas affirmé, quelques décennies auparavant, que « l’homme est un loup pour l’homme » ?

 

Louis Carrogis dit Carmontelle (1717-1806), M. de Buffon, 1769, mine de plomb, aquarelle, sanguine et gouache sur papier, 30,5 x 16,6 cm (
Louis Carrogis dit Carmontelle (1717-1806), M. de Buffon, 1769, mine de plomb, aquarelle, sanguine et gouache sur papier, 30,5 16,6 cm (détail), Chantilly, musée Condé.
© RMN-Grand Palais (domaine de Chantilly)/René-Gabriel Ojeda
à lire
Les Animaux du roi, catalogue d’exposition sous la direction d’Alexandre Maral et Nicolas Milovanovic, château de Versailles/Liénart, 464 pages, 49 €.
La Ménagerie de Chantilly (XVIe-XIXe siècles), catalogue d’exposition par Florent Picouleau, château de Chantilly/éditions Faton, 162 pages, 35 €.



à voir
« Les animaux du roi »,
château de Versailles, place d’Armes, Versailles, tél. : 01 30 83 78 00,
Du 12 octobre 2021 au 13 février 2022.
www.chateauversailles.fr

« La ménagerie de Chantilly »,
musée Condé, cabinet des Livres,
route Pavée, château de Chantilly, tél. : 01 44 27 31 80,
Du 8 septembre 2021 au 3 janvier 2022.
www.chateaudechantilly.fr  

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